L’État est un mauvais assureur

Les gouvernements dépensent souvent des sommes astronomiques pour gérer certains risques dont la réalisation est beaucoup plus coûteuse politiquement que socialement

Plus on observe, et plus on réalise que les gouvernements vont souvent dépenser des sommes astronomiques pour gérer certains risques dont la réalisation est beaucoup plus coûteuse politiquement que socialement.

Un article de Jean-Philippe L. Risi, depuis Québec.
Publié en collaboration avec Le Québecois Libre.

On conçoit généralement l’État-providence comme un fournisseur de services jugés incompatibles avec le libre marché. Or, cette vision ne décrit pas exactement la réalité ; si c’était le cas, la majorité des ministères ne seraient que des organismes indépendants du Parlement, un peu comme la Société des alcools du Québec ou Loto-Québec.

En fait, le rôle d’assureur décrit beaucoup plus ce qu’est un gouvernement interventionniste. On pourrait même aller plus loin et affirmer que son pouvoir de réglementation en fait un gestionnaire de risque, puisque sa responsabilité financière, via les différents régimes collectifs, lui donne le droit de légiférer ce qui est considéré comme étant sous sa juridiction.

Une grande partie de l’argumentation pro-intervention est d’ailleurs basée sur l’idée selon laquelle les individus ne sont pas capables de gérer eux-mêmes les risques. On va, par exemple, soutenir que les plus démunis ne possèdent pas les moyens de s’offrir une assurance, ou que le reste de la population est trop irrationnel pour en être responsable. Ces deux arguments seraient donc de bonnes raisons d’avoir de nombreux régimes d’assurance collectives d’un côté, et une lourde réglementation dictant de façon précise la procédure à suivre pour vivre en société de l’autre.

De récentes recherches en psychologie et en économie démontrent en effet que la perception des risques sera fortement biaisée d’un individu à l’autre en fonction des groupes sociaux auxquels il s’identifie. Une observation des différentes perspectives permet de conclure que l’interprétation de la réalité sera très différente dépendamment de la culture, de l’affiliation politique, de la religion… bref de l’individu.

Et puisque ce n’est qu’une minorité de la population qui a la formation mathématique et économique nécessaire pour évaluer objectivement un risque, on pourrait croire qu’une forte présence de l’État optimise l’utilité sociale en dictant la marche à suivre en fonction de critères scientifiques… Mais l’inverse est pourtant assez simple à démontrer.

Des risques plus coûteux politiquement que socialement

Prenons par exemple le cas du psychiatre David Nutt, ancien conseiller du ministère de la Santé britannique. En 2009, il a eu la malheureuse idée de publier un article satirique dans lequel il affirmait que la prise d’Ecstasy n’était pas plus dangereuse que l’équitation. La presse s’est évidement emparée du sujet, et le chercheur a finalement été renvoyé de ses fonctions sous prétexte qu’un scientifique ne devrait pas miner la confiance du public envers le gouvernement.

Le problème ? Eh bien les chiffres lui donnaient un peu raison… La pratique des sports équestres comporte en effet de nombreux risques d’accidents très graves (entre autre à la colonne vertébrale) et le nombre de morts causées par la consommation exclusive d’Ecstasy ne diffère pas tant du hobby en question. Et puisqu’une gestion des risques cohérente devrait accorder des régulations et des sommes d’argent équivalentes à ces deux problèmes, on imagine très bien que ces faits couvrent d’embarras les différents planificateurs sociaux impliqués.

Plus on observe, et plus on réalise que les gouvernements vont souvent dépenser des sommes astronomiques pour gérer certains risques dont la réalisation est beaucoup plus coûteuse politiquement que socialement. Un exemple canadien pourrait très bien être le registre des armes à feu: si l’on observe ce tableau des causes de mortalités selon Statistique Canada, on réalise que la probabilité d’être victime d’homicide est marginale (moins de 2 sur 100 000) comparativement aux autres risques, d’autant plus que ce n’est qu’une partie des meurtres qui sont commis avec des armes à feu et que ce taux doit baisser de façon draconienne si on y exclut les criminels. Abandonner le registre est-il une idée saugrenue et idéologique vu son coût de 10 milliards de dollars? Et dans un même ordre d’idée, on pourrait se demander en quoi le démantèlement de ce système est cohérent avec des investissements supplémentaires dans les prisons par le même gouvernement conservateur actuel… Y a-t-il un risque de criminalité accru Canada?

On peut également concevoir la situation inverse dans laquelle un politicien permet la tenue d’une activité risquée en collectivisant les conséquences négatives. Un excellent exemple auquel la gauche est généralement plus sensible concerne la gestion des ressources naturelles. Puisque l’État est propriétaire de ces dernières, l’utilisation n’est pas basée sur une logique de droits individuels. On va plutôt départager les coûts et avantages en fonction des différents lobbys, et on n’hésitera pas à favoriser un gain immédiat tout en oubliant les risques futurs; après tout, on aura « créé des emplois » et « augmenté le PIB ». L’excellent article de Martin Masse sur le dossier des gaz de schistes fournit un excellent exemple québécois de ce genre de phénomène.

L’État est un mauvais assureur

Mais pourquoi le gouvernement gère-t-il si mal les risques? Premièrement, le processus démocratique n’agrège pas l’information, il ne fait que détecter la position qui est supportée par le plus grand nombre de votes. Cette dernière sera par la suite appliquée unilatéralement, et les déficits d’une idée biaisée pourront être épongés grâce aux fonds publics. Un marché, quant à lui, permet la coexistence de plusieurs opinions et supprime les agents dont la vision n’est pas économiquement viable. Le dernier modèle n’est pas parfait, mais ses caractéristiques lui confèrent de bien meilleures opportunités d’évolution.

Il faut également prendre en compte la structure particulière de la fonction publique. Un assureur normal peut décider de  segmenter sa compagnie par fonction (ventes, production, finances), par région, par produit ou encore avec des structures hybrides si une situation requiert une attention particulière. L’État, quant à lui, est plutôt regroupé par « thématiques » (santé, culture, éducation…) dont les tâches à remplir ne sont pas mutuellement exclusives; les compétences juridiques sur un même dossier vont donc s’entremêler et parfois même se contredire. Les agents, n’ayant pas de ligne directrice commune, voudront surtout accroître leur pouvoir, auront des intérêts qui leur sont propres, et n’auront pas nécessairement envie de coopérer entre eux pour offrir un meilleur service aux citoyens.

Prenons deux assureurs publics très connus, la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) et la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ). Suite à une demande du Conseil du Trésor, les organismes avaient refusé de coordonner l’émission de la carte d’assurance maladie et du permis de conduire en utilisant la même photo sous prétexte que c’était « impossible ». Puisqu’un ordre formel du gouvernement a été nécessaire afin que les fonctionnaires concernés décident de collaborer pour réussir « l’impossible », on peut s’imaginer à quoi ressemble la résolution de problématique complexes telles que la santé publique ou l’éducation.

Une vision à court terme.

Finalement, l’orientation politique des différents ministères implique une vision à court terme des dossiers. Une adolescente se suicide dans la Gaspésie? Vite, il faut montrer à la population que tout sera sous contrôle grâce au nouveau programme de 17 millions. Les caisses de retraites de la fonction publique sont en déficit actuariel et les contribuables vont financer les manques à gagner ? Problème plutôt abstrait dont les conséquences seront dans le futur (concept encore plus abstrait), vaut donc mieux ne pas trop en parler.

Le cynisme de la classe moyenne québécoise n’est pas un hasard. Un grand nombre de citoyens, qu’ils soient économistes, médecins ou scientifiques, ont l’imagination nécessaire pour créer des politiques publiques censées dont l’application pourrait permettre une gestion des risques plus efficace qu’un marché. Malheureusement, ces idées ont une tare commune : celle de considérer l’État comme une organisation parfaite qui appliquera toutes ces mesures de façon cohérente. La réalité est qu’un État-providence n’est pas une force divine abstraite mais bien un regroupement d’assurances collectives où les agents sont irrationnels, l’information imparfaite, les luttes de pouvoirs incessantes et la cohésion anémique. Ironiquement, ce portrait digne de Jérôme Bosch est celui de l’enfer constamment peint par les interventionnistes dont l’intérêt est de maintenir la population dans la peur d’un monde sans État.

Comme quoi le capitalisme, c’est le meilleur des pires systèmes.

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Article publié originellement dans le QL No 297 du 15 février 2012, reproduit avec l’aimable autorisation du site.