Des Rafales Made In Partout

La signature récentes des Rafales indiens est le prétexte à une fierté nationale et des propositions un tantinet dépassées.

On apprend, il y a quelques jours, que Dassault remporte l’appel d’offre indien pour des avions de chasse, avec son Rafale. Youpi ! Joie et balance commerciale positive, on va enfin pouvoir vendre ces zincs à un autre client que l’acheteur captif français, l’Armée de l’Air. Enfin, je dis « balance commerciale positive », mais je vais un peu vite en besogne…

Passés les premières heures de satisfaction légitime qui remplissent tout patriote vibrant dans l’âme, mon confrère l’Hérétique est bien vite retombé sur terre lorsqu’il a découvert la nouvelle stupéfiante : si, effectivement, Dassault à réussi à fourguer 126 Rafales aux Indiens, seuls seize d’entre eux seront assemblés et produits en France. Ce qui veut dire qu’une centaine de ces appareils seront donc assemblés directement en Inde.

Pour l’Hérétique, cette situation, si elle consacrerait bien les qualités de l’avion, montrerait surtout l’impératif besoin pour Bayrou (son candidat) de refaire de l’armement industriel et d’augmenter nos capacités de productions locales. Sans doute pour fournir au reste de la planète impatient de voler sur nos beaux coucous les milliers de Rafales qu’on vend à droite et à gauche, non ?

(Au passage, on pourra lire l’article produit par l’agence officielle chinoise à la suite des communiqués de presse relatant la victoire dans l’appel d’offre, c’est particulièrement succulent, notamment la description, ma foi fort juste, de l’extase qui s’est emparée des journaux français lorsqu’on a appris l’ébouriffante nouvelle.)

Et voilà donc une illustration magnifique du Made In France.

Ou presque, comme on l’a vu, puisque finalement la majeure partie de ces engins sera construite en Inde, on peut se demander exactement comment la France va en profiter.

Certes, il semble évident qu’il va y avoir des milliards d’euros qui vont rentrer dans les caisses de Dassault. C’est la partie visible. Ce qu’on voit. Ce qu’on voit aussi, ce sont les sous-traitants de pièces spécialisées et les fabricants d’avionique de pointe, les entreprises, normalement françaises, d’armement et d’équipements spécifiques qui vont bénéficier directement de cette vente.

À ce sujet, on versera (peut-être) une petite larme émue sur le sort des comptables qui seront, à Bercy, en charge de déterminer si l’avion est Made In France, Made In India ou plutôt Made In Partout : leur tâche s’annonce ardue, et c’est, finalement, tant mieux pour eux : après tout, ils sont payés avec nos impôts pour faire un calcul dont au final tout le monde se fiche ; autant qu’ils en bavent.

Maintenant, comme le mentionne Alain Mathieu dans Le Cri, il y a ce qu’on ne voit pas.

Il semble qu’il y ait une différence notable de prix entre les avions qui seront livrés à l’Inde (en incluant ceux fabriqués en France, avec des salariés français, donc) et ceux qui sont livrés à l’Armée. Cette différence s’explique-t-elle exclusivement par le différentiel d’équipement des avions indiens ? Si on en doute, il serait alors logique que le prix payé par l’armée française soit gentiment aligné… Rappelons que pour le moment, 104 Rafales ont été livrés sur les 286 appareils commandés pour la France. Une petite diminution de prix permettrait donc mécaniquement d’alléger substantiellement la facture finale.

Mais ce qu’on oublie aussi, c’est que le contrat de vente à l’État français prévoit qu’il doit acheter chaque année les Rafale que Dassault n’a pas pu vendre à l’exportation. Combien d’avions la France a-t-elle ainsi acheté pour combler les déficits de vente ? Comment s’appliquera cette clause pour les avions vendus en Inde mais construits là-bas ?

landing a plane : you're doing it wrong

Plus chafouinesquement, je me pose moi-même la question, toujours dans le chapitre de ce qu’on ne voit pas : et les rétro-commissions, elles se montent à combien, dans ce contrat-là ? Combien de dizaines de millions d’euros vont, subitement, disparaître des caisses publiques françaises ? En effet, une aussi jolie vente d’armement juste au début d’une campagne électorale majeure, ce n’est pas sans rappeler une autre vente d’armement, pour un autre pays, juste à l’orée d’une autre campagne présidentielle. Et le fait que le nom du candidat putatif actuel se retrouve mêlé avec la précédente occurrence de ce bien furieux hasard n’est que ça, bien sûr : du pur hasard.

Enfin, si l’on écarte les histoires de mallettes discrètes ou les clauses tordues de contrats sous stéroïdes, on ne peut s’empêcher de remarquer qu’au final, faire construire ces Rafales en Inde, c’est un gros transfert technologique. Et comme dans tout transfert, on peut s’interroger sur sa pertinence et sa profondeur

En effet, si on part du principe qu’on doit absolument viser un Made In France (aussi creuse soit cette devise), ce transfert est sacrilège. Et si l’on ne fait pas ce transfert, il y a gros à parier que le contrat n’aurait jamais été conclu (et là, le Rafale, de Made In France, passait à Made In Nulle Part).

En outre, cette histoire d’avions en kit montre à l’envi que la désindustrialisation française est maintenant suffisamment avancée pour qu’il me paraisse invraisemblablement compliqué de faire marche arrière.

D’une part, on peut se demander ce qui pousse à vouloir, quasiment à tout prix, réindustrialiser un pays qui a fonctionnarisé son agriculture et posé moult cathéters publics de subventions sur son industrie ; retirer les produits dopants, hallucinogènes et les opiacées fulgurantes du malade va inévitablement provoquer des crises de manque, et on n’a pas de mal à imaginer que la désintoxication prendra des décennies (au moins autant de temps qu’il aura fallu pour intoxiquer le secteur).

D’autre part, réindustrialiser péniblement semble une vision délicieusement passéiste alors que tout montre que l’avenir sera à la robotisation, les nouvelles technologies de l’information, la bio-électronique et le génie génétique. La construction des avions, des voitures et des lave-vaisselles sera, au final, une tâche reléguée à des robots qui pourront être localisés où bon semble à l’entrepreneur, les coûts de la main-d’œuvre (humaine) n’étant plus un facteur géographique pertinent. À cette aune, vouloir réindustrialiser fleure bon l’acier, le charbon et les années 70…

En définitive, si l’on peut se réjouir rapidement d’une victoire dans cet appel d’offre, on doit bien vite retomber sur terre. L’histoire française récente a largement prouvé que les gros contrats d’armements cachaient bien des turpitudes, et que le contribuable français se faisait régulièrement rouler dans la farine de la fierté nationale, surtout lorsque ces contrats deviennent le prétexte de propositions électoralistes aux jolies couleurs sépia.
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