Et si le réel problème de l’Euro, c’était l’Allemagne ?

Et si le réel problème de l’Euro, c’était l’Allemagne ? Explorons quatre scénarios pour l’avenir de l’Euro pour sortir de ce problème.

Et si le réel problème de l’Euro, c’était l’Allemagne? Explorons quatre scénarios pour l’avenir de l’Euro pour sortir de ce problème.

Par Anatole Kaletsky (*), depuis Londres (Royaume-Uni). 

Un autre mois, un autre Euro-sommet ayant échoué, le dix-septième depuis deux ans et le début de la crise grecque, selon  Reuters. Le Sommet de lundi n’a pas non plus trouvé de chemin d’entente entre nos politiques sur la croissance ou même sur les détails pratiques d’un nouveau pacte d’austérité. Angela Merkel  tenait bon et semblait vouloir embarrasser son monde avec un plan visant à imposer des euros de 2ème classe à la Grèce et aux autres pays débiteurs. Les marchés financiers en ont donc conclu que le Portugal serait inévitablement le suivant après la Grèce. L’apothéose ayant été atteinte quand Madame Merkel a annoncé son « baiser de la mort » à Nicolas Sarkozy en proclamant qu’elle ferait campagne pour lui à l’élection française de mai. Las.

Compte tenu de ce fatras d’incompétences, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Chine s’inquiètent à juste titre des dommages collatéraux que l’éclatement de la zone euro pourrait susciter. Que faire ? Pour ma part, j’ai tendance à penser que « la vérité doit parler ». Les dirigeants européens – et en particulier Merkozy – ont besoin de comprendre qu’il existe trois conditions minimales nécessaires pour sauver l’euro. Il y a un an cet avis aurait été une perte d’énergie. Les hommes politiques européens et les marchés étaient en effet persuadés que le problème Euro était plus ou moins résolu. C’est difficile à comprendre aujourd’hui, mais de retour en janvier 2011, la plupart des commentateurs du marché et les investisseurs croyaient sincèrement qu’un seul autre pays, le Portugal, aurait besoin d’être secouru après les plans de sauvetage grec et irlandais. Au-delà, les politiciens européens avaient eux-mêmes réussi  à convaincre, quoique brièvement, les marchés financiers qu’il y avait maintenant une couche imperméable « pare-feu » autour de l’Espagne et l’Italie, pour ne pas parler de la France. Comme preuve de cette complaisance, en février dernier la Banque centrale européenne a pris la décision étonnante de relever les taux d’intérêt quand ils auraient dû être abaissé si le cahier des charges avaient été suivi. Cette bévue politique étonnante a agi comme un accélérateur de feu autour des problèmes de l’Europe.

Mais la situation est complètement différente aujourd’hui. Les décideurs européens ont été soigneusement châtiés. Sarkozy se bat pour se conserver une existence politique et l’arrogance oligarchique de Jean-Claude Trichet a été remplacée par le pragmatisme de Mario Draghi à la BCE. L’erreur fatale dans le projet de l’euro que les sceptiques, dont Charles Gave fait partie,  avaient souligné il y a 20 ans, est désormais universellement reconnue, du moins en dehors de la Chancellerie allemande. Une monnaie unique exige une politique budgétaire unique et une seule politique budgétaire. De même, il est nécessaire d’avoir une autorité politique unique. En bref, la zone euro doit se transformer en une fédération à part entière, les États-Unis d’Europe.

La création d’une fédération européenne est évidemment totalement inconcevable pour les britanniques ou les anglo-saxons, mais le scepticisme anglo-saxonn a peut-être tort. Le fédéralisme est un objectif assez populaire dans des pays comme la Grèce et l’Italie, dont la fierté nationale est liée plus à leur culture, l’art de la nourriture et de l’histoire, qu’à leurs gouvernements ou leurs institutions politiques. En fait, il existe à mon sens seulement deux grands pays en Europe avec une forte tradition de  souveraineté politique et d’indépendance – mais malheureusement, ils sont les deux plus important (voir plus loin). Et le fédéralisme a toujours été l’intention des pères fondateurs de l’Europe. Ce n’est pas par hasard que le célèbre préambule de la Constitution des États-Unis – « Nous le Peuple, sous la forme afin d’une Union plus parfaite … » – trouvent un écho dans la première phrase du traité de Rome: « déterminés à établir les bases d’une union plus étroite entre les peuples de l’Europe …  » Le problème – et c’est maintenant l’essence même de la crise de l’euro – est  de définir ce que cette « union toujours plus étroite » devrait signifier.

Trois aspects du fédéralisme sont des conditions nécessaires pour la survie de l’euro :

  • Le fédéralisme fiscal, ce qui signifie un certain degré de responsabilité collective pour les dettes souveraines ;
  • Le fédéralisme politique, ce qui signifie un certain degré de contrôle centralisé sur les impôts et les dépenses ;
  • Le fédéralisme monétaire, ce qui signifie un contrôle politique sur les objectifs, mais pas nécessairement les opérations quotidiennes, d’une banque centrale, dont l’une des fonctions principales doit être de soutenir un marché sain dans des obligations gouvernementales.

Toutes ces conditions pourraient encore ne pas être suffisantes pour la survie de l’euro, car elles ne seraient pas capables pour autant de garantir la compétitivité ou la croissance économique, mais au moins elles donneraient à l’euro une chance de survivre au combat.

Si ces trois aspects  venaient à être reconnus, ils impliqueraient quatre scénari pour l’avenir de l’euro.

1/Dans le meilleur des cas, les gouvernements de la zone euro seraient d’accord pour un traité à grande échelle fédérale, incorporant non seulement le fédéralisme politique exigé par l’Allemagne, mais aussi les obligations conjointement garanties (Eurobonds) et le contrôle politique de la BCE, ce que l’Allemagne refuse de discuter. Un tel accord global est aujourd’hui irréaliste en raison de la résistance allemande, mais si Mme Merkel veut vraiment éviter que l’euro s’effondre, l’Europe devra tituber dans cette direction pour les prochaines années. Une telle période de transition à long terme sera très instable pour tous et n’est pas souhaitable. Chaque fois que les conditions s’amélioreront, glissement au Sud et les pressions allemandes déclencheront de nouvelles crises. Chaque fois que les conditions économiques se détérioreront, le désespoir va forcer les pays débiteurs à réexaminer leurs options, tandis que l’Allemagne de son coté intensifiera son intimidation politique. Ainsi, le meilleur scénario de ce schéma s’oriente vers une sorte de crise récurrente suivie par de nouveaux plans de sauvetage, des périodes de répits oscillant entre un excès d’optimisme et des glissements politiques, des objectifs manqués ou de nouvelles paniques dans des marchés ad libitum.

Autre scénario, considérons maintenant le pire des cas. Si Mme Merkel réussit à imposer son traité unilatéral au reste de l’Europe et si ses exigences dans ce traité sont prises à la lettre, alors l’euro va sûrement s’effondrer. Dans le cas improbable où ce traité Merkel serait ratifié et mis en vigueur, la Grèce et les autres débiteurs seraient condamnés à l’austérité sans fin et les allemands deviendraient les nouveaux colonisateurs économiques, sans avantages réciproques, puisque les garanties de dettes communes ou d’assouplissement monétaire ont été spécifiquement exclues. Si quelque chose comme cet accord est effectivement mis en œuvre, les protestations des peuples deviendraient si puissantes et si fortes que des pays comme la Grèce seraient contraints de quitter l’euro. Une fois que cela arrivera, l’euro aurait pour effet pratique de passer d’une union monétaire « irrévocable » à un temporaire taux de change fixe .

Si les épargnants grecs perdent la moitié de leur épargne quand leurs anciens euros seront convertis en nouveaux drachmes, les citoyens du Portugal, d’Espagne et d’Italie ne sauraient pas attendre les bras croisés le jour où ils devront à leur tour subir un sort similaire. Tous les épargnants de ces pays tireront immédiatement depuis les marchés des milliards d’euros hors de l’Espagne et de l’Italie, une fuite des capitaux qui deviendra trop puissante, même pour la BCE qui ne pourra y résister. Et une fois que l’Italie et l’Espagne seront sortis de l’euro, la France suivra, avec des émeutes à prévoir chez les agriculteurs français contre les tomates dévaluées, dans les usines françaises de Renault (inférieures en rentabilité de 30% par rapport aux mêmes usines espagnoles de Renault, etc). Cet effet domino serait la forme la plus chaotique et la plus destructrice de scénario de sortie de la zone euro et il n’est pas souhaitable.

Pourtant, de nombreux hommes politiques allemands et des dirigeants d’entreprises ne parviennent pas à comprendre cette dynamique et continuent de prôner ouvertement l’expulsion de la Grèce et d’autres pays « faibles », estimant que cela permettrait de renforcer l’euro, plutôt que de le détruire.

Le malentendu généralisé de la finance en Allemagne nous amène à un troisième scénario, entre le meilleur et le pire. Au lieu d’accepter humblement le traité allemand bancal tel que proposé, les autres membres de l’euro pourraient tourner les viseurs vers Angela Merkel. Ils  pourraient s’entendre entre eux sur un traité correctement équilibré, fédéral et le présenter à Angela Merkel avec un ultimatum.

Si l’Allemagne veut rester dans la zone euro, ce doit être à des conditions acceptables pour les autres membres, où ils pourraient TOUS sortir. Et si Angela Merkel ne donne pas son accord pour le nouveau traité, pourquoi ne pas appeler, pousser son schéma à bout et créer vraiment les conditions qui le rendrait inacceptable pour l’Allemagne ? Allons-y : votons (sur le Conseil de la BCE ) la possibilité de monétiser les dettes publiques sans limite et de s’entendre sur les questions des Eurobonds garantis conjointement par la France, l’Italie, l’Espagne et les autres pays qui le souhaiteraient ?

L’Allemagne n’aime pas cette politique ? Que Merkel vote contre elle et les Bundesbankers sur le Conseil de la BCE pourraient démissionner (nouveau), mais ils ne pourraient pas arrêter les membres des autres pays de l’euro à aller de l’avant.

Un euro sans l’Allemagne serait immédiatement dévalué, fortement dévalué même mais cela permettrait aussi de soulager quelques unes des souches de compétitivité et de générer de l’inflation pour alléger le fardeau des dettes publiques. Du point de vue économique, il serait beaucoup plus proche d’une zone monétaire optimale homogène, puisque c’est l’Allemagne qui a d’énormes excédents commerciaux avec tous les autres membres, c’est l’Allemagne qui refuse de traiter les questions des Eurobonds et qui refuse les transferts fiscaux, c’est l’Allemagne qui empêche la BCE de monétiser et de soutenir les marchés des obligations d’État et c’est l’Allemagne qui refuse d’assouplir ses propres politiques fiscales pour soutenir la croissance. En bref, le pays qui est à l’origine de tous les plus grands problèmes pour la zone euro n’est pas la Grèce, le Portugal ou l’Italie. C’est l’Allemagne. Et quand Mme Merkel dit qu’elle va « faire tout ce qu’il faut » pour sauver l’euro, elle signifie tout ce qu’il faut en dehors de toutes les choses qui fonctionnent réellement.

Sortir  l’Allemagne de l’euro serait beaucoup moins perturbant que l’expulsion de la Grèce, l’Espagne, l’Italie et la France, car cela ne déclencherait pas de fuites de capitaux ou d’effets dominos. Le seul problème majeur serait les pertes pour les banques allemandes sur leurs avoirs en obligations libellées en euros, ce qui obligerait le gouvernement allemand à recapitaliser la plupart des banques. Mais les contribuables pourraient voir cela comme un petit prix à payer face au coût de la garantie des dettes nationales italiennes et françaises.

À l’heure actuelle, l’expulsion de l’Allemagne de l’euro est inconcevable parce que ce serait rompre l’alliance franco-allemande. Pourtant, la France serait le grand gagnant d’une telle décision. Avec l’Allemagne hors de l’euro, la France ne serait plus obligée de jouer les seconds violons et serait plutôt devenue le leader incontesté de la zone euro et, patron de l’UE dans son ensemble.

Cependant – et peut-être dès que l’élection présidentielle de mai aura eu lieu– les élites allemandes et françaises vont se rendre compte que l’Union européenne a été construite sur une grande illusion : l’idée qu’une « union toujours plus étroite » pourrait satisfaire à la fois l’Allemagne et la France. L’élite allemande a estimé que la Fédération européenne finirait par être exécutée par des règles allemandes, parce que le modèle allemand est évidemment plus fort, plus droit, plus solide que sa version française. Aujourd’hui, tous les Allemands croient à cette vérité plus fermement que jamais encore que par le passé. Les Français, d’autre part, étaient également convaincus qu’ils s’imposeraient à la Fédération européenne, car ils seraient plus malins, plus souples et plus rusés. Mais comme souvent, une union « toujours plus étroite » attire maintenant au cœur de son essence, l’incompréhension et le déni de ces deux visions.

Ce qui nous amène, enfin, la quatrième option pour l’euro – un divorce à l’amiable. L’euro a été créé comme un panier de monnaies, l’Ecu. Pourquoi ce processus ne pourrait-il être inversé ? Peut-être pas dans les prochains mois sans provoquer de graves perturbations économiques, mais d’ici à 2014, ce serait tout à fait possible. Suivant les tendances actuelles, le système financier européen est en cours de renationalisation. Les banques ont réduit de façon draconienne leurs prêts transfrontaliers, dont la plupart passent par la BCE. En conséquence, passifs et actifs bancaires sont appariés au sein des nations individuelles. L’emprunt souverain est également en voie de renationalisation. Les entreprises trans-européennes se préparent à une rupture possible de l’euro grâce à la restructuration de leurs finances internes pour créer des haies naturelles. Si Fiat a 60% de ses actifs en Italie, c’est là qu’opère le transfert progressif de ses emprunts auprès des banques. Après un an ou deux de cette renationalisation financière, l’euro pourrait être retourné dans un panier, avec la plupart des engagements transfrontaliers passés à la BCE. Les gains et les pertes provenant d’une rupture de l’euro pourrait ensuite être partagés entre les gouvernements européens, dans une négociation politique du type menée à plusieurs reprises par le Club de Paris, après l’éclatement de l’Union soviétique et du Comecon.

Enfin, ce jour bénit pourrait alors avoir lieu, ce jour où nous pourrions dire :

« Oui, il y a eu un sommet européen réussi. »

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Traduction Charles Gave, relue et corrigée par Contrepoints. Anatole Kaletsky est un journaliste et économiste britannique, commentateur économique dans le journal The Times.

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