Le tabou du Droit de Grève

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La panne de croissance épouvantable, qui n’a aucune raison d’être en France, est accentuée par la « grèviculture »

Le droit de grève semble se situer dans l’opinion collective à un niveau supérieur à tous les autres droits comme le droit de consommer, le droit de travailler, le droit de circuler ou le droit de se soigner.

Par Michel de Poncins

Manifestation de grévistes devant l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle, hier.

L’année 2012 a très mal commencé : des milliers de voyageurs ont été privés de leurs droits légitimes de se déplacer. Elle continue de plus belle ; pilotes et personnel de bord ont annoncé une nouvelle grève des transports aériens du 6 au 9 février, pour protester contre la tentative d’installer un service minimum. Plusieurs milliers d’enseignants ont défilé mardi 31 janvier 2012 à Paris à l’appel de syndicats qui ont également lancé un mouvement de grève pour dénoncer les 14 000 suppressions de postes à la rentrée et exiger le retrait du projet de réforme de l’évaluation des professeurs. La grève a touché la province.

Rien ne change vraiment au fil des années. Rappelons-nous qu’une pénible galère avait été infligée aux 600 passagers du train de Strasbourg à Port-Bou dans la nuit de 26 au 27 décembre 2009, avec un retard de 13 heures. Indépendamment des dysfonctionnements, l’enquête avait révélé un odieux scandale, à savoir les grèves « réveillons ». Des préavis de grève sont déposés pour les soirs du 24 et du 31 décembre sous des prétextes divers et ont en réalité un seul objectif : permettre aux agents censés travailler les soirs de fête de rester chez eux ; ce sont les grèves « réveillons ». La « malchance » a voulu que justement ces grèves réveillons autour du jour de Noël à Dijon aient aggravé le calvaire des 600 passagers. Nul ne saura le nombre de grèves réveillons, le tout se perdant dans le puits sans fond d’un mammouth étatique en perdition.

Les grèves de dockers qui paralysent les ports sont récurrentes. Ces grèves sont particulièrement nocives pour l’activité des ports, les armateurs hésitant à y venir, au profit des grands ports étrangers, et au détriment des dockers français eux-mêmes. Il existe des « petites grèves » dont personne ne parle. Citons les grèves qui se passent ici ou là dans les centres de tri postaux. Pour les entreprises c’est une catastrophe : les chèques n’arrivent pas et les mettent en danger.

Des grèves immorales et ruineuses

Le droit de grève est inscrit dans la constitution, on se demande pourquoi, et, en plus, il semble se situer dans l’opinion collective à un niveau supérieur à tous les autres droits comme le droit de consommer, le droit de travailler, le droit de circuler, le droit de se soigner, lesquels devraient lui être très supérieurs.

Sa justification repose historiquement sur l’idée que la grève aurait été la source de progrès sociaux considérables notamment au 19e siècle. Si le tabou n’existait pas, des recherches attentives montreraient que les progrès sociaux ont été bien davantage le résultat de progrès techniques sous l’aiguillon du marché, ces progrès ayant suscité l’amélioration rapide de la condition économique de toute la population.

La grève est immorale car c’est la rupture d’un contrat, à savoir le contrat de travail entre deux personnes, l’employeur et l’employé.

Dans une économie peu diversifiée, comme elle existait encore il y a de très nombreuses années, le conflit social ne touchait pratiquement que les patrons sans que le reste de la population n’en souffre. Dans l’économie extraordinairement enchevêtrée et diversifiée que nous connaissons actuellement, la grève, surtout quand elle est utilisée dans des nœuds économiques, touche des milliers ou des millions de personnes. Les grèves sont, très souvent, des grèves de riches, comme celles des pilotes ou des contrôleurs aériens.

Une remarque importante est que la grève a lieu principalement dans les structures publiques, donc à l’abri de la concurrence, ou dans de très grandes firmes privées. En revanche, dans les PME et les TPE, les grèves sont fort rares ; le personnel est solidaire des patrons et sait très bien que la richesse de l’entreprise conduit chacun à s’enrichir.

Des effets dévastateurs

Les effets de la « grèviculture » en France sont par nature dévastateurs. Les délocalisations en sont pour une part la conséquence. Aux dommages visibles, s’ajoutent une multitude de dommages invisibles que personne ne peut quantifier : voyage raté, nuit de galère, école sans maître, opération retardée parce que le personnel n’arrive pas à l’heure, marché raté, etc. La panne de croissance épouvantable, qui n’a aucune raison d’être en France, est accentuée par la « grèviculture ».

Il est certain que l’économie de marché implique la liberté des contrats et le respect de tous ces contrats y compris le contrat de travail. Ces deux aspects sont un élément essentiel de la richesse générale.

Les défenseurs du droit de grève le justifient en mettant en avant l’idée du service minimum évoqué plus haut. Or c’est une mauvaise réponse à un vrai problème. Quand il y a un organisme public ou quasi public, les « usagers » devraient, en bonne logique, bénéficier d’un service maximum qui fait partie de l’obligation de service public. Tout autre régime est inadmissible et porte atteinte à leur liberté.

D’autres pays

Aujourd’hui les grèves en France sont bien plus nombreuses qu’au Royaume-Uni, qu’en Suède et qu’en Allemagne. En Suisse, les salaires sont plus élevés que dans les pays environnants et les syndicats se plaignent de la concurrence de Français qui viennent travailler en Suisse, notamment à Genève et à Lausanne, tout en vivant en France. Depuis 70 ans, la paix du travail est totale grâce, en particulier, à l’accord des partenaires sociaux. Au Japon, les grévistes mettent un brassard pour indiquer qu’ils sont en grève mais continuent à travailler. Ces pays, néanmoins, ont bénéficié des progrès sociaux aussi bien et même souvent mieux que les autres pays, ce qui condamne l’idée que les grèves étaient nécessaires à ces progrès sociaux.

Aux USA, dans beaucoup d’États, il existe un régime du syndicat unique dans les entreprises ce qui conduit à des conflits. L’Indiana vient de décider que les employés ne seraient plus obligés de cotiser au syndicat qui les représente dans l’entreprise. C’est le 23ème État à le faire. Les analystes observent que dans ces États les investisseurs sont attirés et les créations nettes d’emplois sont plus nombreuses qu’ailleurs.

En France, l’omnipotence des syndicats repose sur un financement abondant et opaque. Le cercle est particulièrement vicieux : prélèvements obscurs et injustes de ces syndicats, utilisation de ces quantités d’argent pour détruire les entreprises, seules créatrices de richesse, et, en conséquence, ruine de l’ensemble de la population y compris les grévistes. Seuls les chefs syndicalistes et leur entourage bénéficient de cette « grèviculture » et de la manne financière qu’elle diffuse.

La conclusion peut être finalement optimiste. Il y a bien d’autres tabous meurtriers en France. La chute d’un seul d’entre eux ouvrirait le bon chemin vers un cercle vertueux. Encore faut-il qu’un pouvoir capable et crédible veuille emprunter ce chemin.