Super-profits, maxi-dividendes

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Les super-profits sont surtout l’apanage du capitalisme d’État, bénéficiant de protections et passe-droits

Les super-profits sont surtout l’apanage du capitalisme d’État, bénéficiant de protections et passe-droits. Ce ne sont pas les sociétés capitalistes privées qui gavent leurs actionnaires.

Par Jean-Yves Naudet
Article publié en collaboration avec UnMondeLibre

En France, la question des profits est toujours matière à polémiques : si le pouvoir d’achat des salariés est en berne, c’est que « les patrons s’en mettent plein les poches », avec leurs super-profits et leurs maxi-dividendes. L’annonce des dividendes versés cette année par les entreprises du CAC 40 n’échappe pas à la règle. En période électorale, les actionnaires et le « grand capital » sont des boucs émissaires tout désignés. La réalité est pourtant bien différente.

Une marge de 6,5% sur le chiffre d’affaires

Nous avions présenté, dans un article du 26 mars 2011, « le scandale des super-profits ». Le titre était ironique et à lire au second degré. En effet, les profits des entreprises du CAC 40 s’élevaient en tout à 82,5 milliards d’euros pour l’année 2010 ; la hausse était certes de 65% par rapport à 2009, creux de la récession économique, mais on était loin des 101,4 milliards de 2007, et plus loin encore si on tient compte de l’inflation. Le scandale était donc relatif.

Il l’était d’autant plus que le chiffre d’affaires des mêmes entreprises était de 1262 milliards, ce qui donne un taux de marge sur chiffre d’affaires de 6,5% : est-ce le signe d’une « surexploitation capitaliste » engendrant la « paupérisation croissante » du prolétariat ? Encore faut-il tenir compte de ce que deviennent les profits : une part va à l’impôt (l’impôt sur les bénéfices des sociétés est en France le plus élevé d’Europe) ; une part (majoritaire) va à l’autofinancement et assure la pérennité de l’entreprise car, suivant la bonne vieille formule du chancelier Helmut Schmidt : « Les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les investissements de demain font les emplois d’après-demain ». 

Les actionnaires gagnent 4,45% de leur mise

La dernière part des profits va aux actionnaires, qui ne sont rien de moins, ce que l’on a tendance à oublier un peu vite, que les propriétaires de l’entreprise, donc les destinataires légitimes des profits. L’estimation des dividendes versés par les entreprises du CAC 40 en 2011 a été faite par les analystes du consensus FactSet, puis retraitée par PrimeView et publiée par notre confrère Les Échos. Elle fait apparaître un montant de 37 milliards d’euros.

Rapprochons ce chiffre de celui des profits eux aussi estimés, qui devraient être de 86 milliards pour les mêmes sociétés du CAC 40. Les dividendes versés aux actionnaires représentent moins de la moitié des profits réalisés par les entreprises.

Ceux qui investissent dans les entreprises en achetant des actions ont une rémunération globalement très modeste. Le rendement pour l’actionnaire, c’est-à-dire le rapport des dividendes aux cours de la bourse, est de 4,45%, ce qui n’a rien de faramineux et en tous cas rien de comparable aux rendements « à la Madoff » évoqués à l’occasion de la crise financière. Telle est la réalité, elle devrait discréditer les fantasmes nés de la vulgate marxiste.

Des chiffres à nuancer fortement

Encore faut-il fortement nuancer. D’abord, on sait que l’année boursière a été très mauvaise. Le rendement étant le rapport entre le dividende et le cours de l’action, plus les actions baissent, à dividende inchangé, plus le taux de rendement augmente. Si les actions retrouvaient le niveau d’avant crise, le rendement serait nettement plus faible. 4 euros de dividendes sur une action de 100 euros, cela fait du 4% ; si le cours chute à 80 euros, le rendement passe à 5%. Avec la chute des cours, les actionnaires ont perdu une partie de leur capital, et le rendement de 4,75 % n’est pas une bonne affaire pour eux !

Il y a autre chose : ces 37,4 milliards de dividendes concernent la totalité des 40 plus grandes entreprises. Mais, à elles seules, quatre entreprises réalisent environ 15 milliards de profits, soit 40 % de l’ensemble. L’entreprise Total, vient en tête avec 5,38 milliards, mais elle opère dans un secteur lui-même très particulier. France télécom, ancien monopole public, réalise 3,71 milliards ; GDF Suez, autre ancien monopole public au moins pour la partie GDF, largement dépendante de l’État, 3,38 ; EDF, quasi-monopole public, 2,13. Or, ces dernières entreprises appartiennent à des secteurs où l’État est très présent (jusqu’à fixer les prix !). Les super-profits seraient donc surtout l’apanage du capitalisme d’État, bénéficiant de protections et passe-droits. Ce ne sont pas les sociétés capitalistes privées qui gavent leurs actionnaires. Mais il est si facile de faire des amalgames pour prouver l’injustice sociale du capitalisme !

Qui sont les actionnaires ?

Si on regarde les entreprises plus « classiques », opérant suivant la logique du marché concurrentiel, le taux de rendement doit être sensiblement réduit, probablement de moitié, autour de 2%. Est-ce que cela mérite, comme le titre notre confrère Les Échos de dire « Le CAC 40 soigne ses actionnaires » ou encore que le rendement « apparaît ainsi très attractif » ? Le taux servi aux actionnaires n’est guère éloigné du taux du livret A et tout simplement du taux d’inflation. Tout ce que l’on peut espérer pour ces actionnaires c’est qu’ils récupèrent en 2012 une partie de la perte en capital qu’ils ont subie en 2011.

Mais d’ailleurs, qui sont ces odieux actionnaires qui aspireraient le pouvoir d’achat des prolétaires salariés ? Il y a d’abord l’État, encore actionnaire de nombreuses entreprises du CAC 40, et pas seulement de celles citées ci-dessus. Il y a aussi les salariés, puisque l’actionnariat a diffusé une partie du capital chez eux. Et c’est tant mieux, au moment où le pouvoir d’achat de leurs salaires n’est pas au mieux de sa forme. Il y a aussi les actionnaires étrangers, qui possèdent au moins la moitié des titres de la bourse de Paris ; s’ils ne percevaient pas de dividendes, ils iraient investir ailleurs. Enfin, il y a tous les petits épargnants. Certes, la crise en a éloigné beaucoup de la bourse, mais il en reste quelques millions, qui ne sont pas les messieurs à gros cigares dessinés par Plantu dans Le Monde.

Des actionnaires privés, ou l’État seul propriétaire ?

Parlons des gens à gros cigares. C’est-à-dire de moyens et gros actionnaires (en langage syndical et marxiste : « le grand capital »). Ont-ils volé leur argent à la manière des milliardaires russes? En ont-ils tiré des avantages faramineux ? Ou bien ont-ils pris des risques, et, ont-ils agi en vrais entrepreneurs ? Ils ont participé à la création de richesses, donné des réponses plus efficaces aux besoins de la communauté et créé par ricochet des revenus et des emplois.

Imagine-t-on des entreprises sans actionnaires ? Tous les salariés seraient-ils prêts à investir leur propre argent pour sauvegarder leur entreprise, dans le style évoqué la semaine passée des Coopératives Ouvrières de Production (la chimérique SCOP de Seafrance) ? À suivre l’actualité, rien n’est moins sûr !

Au chœur des pleureuses qui se lamentent des super-profits et des maxi-dividendes nous devons donc poser deux questions : leur objectif est-il de faire disparaître les profits pour éliminer ceux qui placent leur argent en actions ? Si oui, toutes les entreprises feront faillite. Ou bien leur objectif est-il de remplacer les actionnaires privés par l’État ? C’est une autre solution, dont la Corée du Nord est aujourd’hui le modèle le plus achevé. Sûrement de quoi faire rêver… et vivre en fait un vrai cauchemar.

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