Ecrire l’histoire de l’Europe maintenant

Merkozy

Imaginons que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel décident, à leur tour, d’écrire l’histoire plutôt que de la subir

Imaginons, mais ce n’est pas théorique ni farfelu, que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel décident, à leur tour, d’écrire l’histoire plutôt que de la subir.

Par Guy Sorman

Les rafistolages négociés depuis des mois, par les dirigeants européens, manquent de souffle. Seule une ambition, presque démesurée, persuaderait les Européens et ce que l’on appelle les marchés (c’est-à-dire vous et moi, pour peu que nous disposions de quelque épargne pour nos retraites), que l’Europe est résolue à rester la première puissance économique mondiale, de concert avec les États-Unis, appuyée sur une monnaie solide comme l’or et plus fiable que le dollar : l’euro. L’ambition est possible, souhaitable et à portée de main, en raison même de la dilution totale de l’Europe qui menace tel un cataclysme annoncé. Rappelons des précédents historiques qui indiquent le chemin à emprunter et n’ont rien d’irréalistes. En 1940, à la veille de l’effondrement de l’armée française face au Nazisme, Winston Churchill proposa au gouvernement français une fusion entre les deux pays. Si les Français avaient eu l’audace nécessaire, la longue guerre contre l’Allemagne aurait pu être abrégée : Adolf Hitler aurait renoncé à son projet d’avaler l’Europe par tranches successives. En 1963, en revanche, Charles De Gaulle et Konrad Adenauer conclurent un véritable pacte de réconciliation et d’amitié entre la France et l’Allemagne, intangible jusqu’à ce jour, en grande partie parce que l’Armée soviétique campait à quelque deux-cents kilomètres de la cathédrale de Strasbourg.

Les menaces sur l’euro ne sont pas comparables aux armées de Joseph Staline et d’Adolf Hitler ? Certes, mais les temps ont changé : ce qui, hier, se conquérait par les armes, s’obtient aujourd’hui par l’économie, qui réduit les nations mal gérées à la décadence matérielle et au désespoir existentiel.

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Imaginons donc, mais ce n’est pas théorique ni farfelu, que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel décident, à leur tour, d’écrire l’histoire plutôt que de la subir. Qu’ils dépassent le bricolage financier et ne tentent pas, péniblement, de persuader les autres qu’il conviendrait de renforcer une discipline budgétaire qui, de droit, est déjà inscrite dans les traités existants. Imaginons, plutôt, un geste dramatique, historique qui serait la fusion économique de la France et de l’Allemagne, avec un seul budget, une fiscalité unique, un droit au travail unique, une approbation unique d’un seul budget. Ce ne serait hors d’atteinte ni politiquement, ni techniquement : les sentiments xénophobes sont marginaux dans les deux nations et les deux économies sont complémentaires, déjà fortement intégrées. L’Allemagne apporterait son industrie de la machine-outil et de la chimie, la France son avance dans le monde énergétique, des transports, de l’armement et du luxe. Les partis politiques des deux pays se ressemblent assez au point de se réunifier et de pouvoir aisément adopter des positions communes. Cette économie unique deviendrait un géant forcément bien géré, ce qui assécherait tout scepticisme sur le devenir à long terme de l’euro. Ce coup de théâtre, maintenant, éviterait des mois de tergiversation avant que les autres Européens ne ratifient péniblement le traité amélioré qu’envisagent, à ce jour, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. D’ici que ce traité soit ratifié, l’euro aurait le temps de s’écrouler dix fois et trois États au moins feraient faillite.

À l’inverse, la fusion franco-allemande contraindrait tous les autres, y compris la Grande-Bretagne qui n’est pas dans l’Eurozone, à s’y rallier ; elle n’aurait guère le choix face à ce nouveau géant économique et monétaire.

Cette fusion franco-allemande n’exclut pas les modifications envisagées aux traités actuels pour améliorer la bonne gouvernance européenne. Mais un bon traité est un traité simple qui devrait se résumer en deux propositions. La première serait d’accorder trois à cinq ans, pas plus, dès la signature du traité, pour que devienne obligatoire non pas l’équilibre budgétaire dans chaque nation, mais le plafonnement de la dépense publique nationale en proportion de la richesse nationale, par amendement constitutionnel : équilibrer leur budget en augmentant les impôts ne serait qu’une incitation à réduire encore la capacité d’investissement productif. La seconde proposition du Traité serait la création d’une véritable Cour économique européenne, aussi indépendante que la Banque centrale de Francfort, pour imposer des règles comptables communes, garantir la transparence des comptes publics et sanctionner lourdement, sans appel, les infractions à l’honnêteté des comptes comme à l’augmentation de la dépense publique.

La fusion franco-allemande, outre qu’elle inscrirait des auteurs au panthéon historique de l’Europe, comme Robert Schuman, Konrad Adenauer, Paul-Henri Spaak, Jean Monet, Charles De Gaulle ou Alcide de Gasperi, résoudrait, au sabre et pas à la plume de greffier, les trois menaces distinctes qui pèsent actuellement sur l’Europe et que l’on confond à tort : la permanence de l’euro comme monnaie fiable, l’équilibre nécessaire des dépenses publiques comme condition du retour à la croissance et le retour à la croissance elle-même. Car l’économie n’a pour finalité que le progrès, pas l’équilibre : la croissance européenne est lente uniquement parce que le crédit est incertain et le marché privé asséché par la dette publique. Le coup de théâtre historique ici suggéré pourrait sectionner d’un seul geste l’hydre à trois têtes – stagnation, crise de l’euro et dette – qui mine l’esprit européen. L’histoire, la grande, ne s’écrit pas tous les jours mais là tout de suite, c’est possible. Et toute alternative serait inutile et incertaine.

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