Qui a peur de l’Islam démocratique ?

On se demandera dans quelle mesure un Tunisien, qui a voté pour Renaissance, a choisi l’Islam ou la Droite ?

On se demandera dans quelle mesure un Tunisien, qui a voté pour Renaissance, a choisi l’Islam ou la Droite ? Ou l’Islam démocratique?

Par Guy Sorman

Rached Ghannouchi, président d’Ennahda, et Samir Dilou, membre du bureau exécutif (CC, Ennahda)

Inutile d’enseigner aux Tunisiens (ni hier, aux Irakiens, ni demain aux Égyptiens) comment fonctionne la démocratie. Ils savent que voter remplace la guerre civile et devrait garantir les droits des minorités autant que l’autorité de la majorité. Celle-ci sera exercée en Tunisie, pour la prochaine Assemblée constituante tout juste élue, par le Parti de la Renaissance, d’inspiration musulmane, en coalition avec d’autres partis laïcs. La Renaissance (Ennahda) n’est donc pas majoritaire : est-elle islamiste ? De la relation que j’ai entretenue depuis quinze ans avec son leader en exil à Londres, Rached Ghannouchi, il me paraît que l’expression usitée pour l’AKP turc, démo-musulman, s’applique aussi à Ennahda. Que d’emblée Ghannouchi ait annoncé qu’il ne remettrait pas en cause les droits civils des femmes (inspirés par le Code civil français et pas par le Coran) devrait confirmer cette appellation de démo-musulman. Que le même Ghannouchi, d’emblée, ait appelé à une coalition pour rédiger la future Constitution ne peut pas être interprété comme une manœuvre mais ressemble fort à un engagement.

Des longs entretiens que j’ai pu avoir avec Ghannouchi (en compagnie naguère de Jacques Berque, traducteur du Coran en français et partisan d’un Islam de Progrès), celui-ci n’avait jamais souhaité islamiser de force la société tunisienne ; mais il demandait que les Musulmans se voient reconnaître leur place légitime dans une société qui est à la fois de civilisation musulmane, arabe, méditerranéenne et française. Il semble que le peuple tunisien le réclame aussi. Pour mémoire, tous mes entretiens avec Ghannouchi se sont tenus en anglais parce que Londres l’avait accueilli après que le gouvernement français, par amitié pour le dictateur Ben Ali, l’ait rejeté : Ah ! La France, terre des Droits de l’homme…

On se demandera aussi dans quelle mesure un Tunisien, qui a voté pour Renaissance, a choisi l’Islam ou la Droite ? Un peu des deux, sans aucun doute. Car les partis autres, laïcs ou socialistes, hormis quelques centristes libéraux, se réclamaient globalement de la Gauche. Les Tunisiens conservateurs, moralement et socialement, de même que les petits commerçants et entrepreneurs, auront été attirés par le discours économique libéral de Ennahda autant que par ses références musulmanes. La situation est comparable en Égypte : les partis laïcs, en adoptant un programme économique d’essence socialiste, repoussent les acteurs économiques dans le camp des démo-musulmans. C’est aussi le cas en Turquie où le socle de l’AKP est constitué par les Tigres d’Anatolie, ces petits entrepreneurs qui tirent le pays hors de la pauvreté, au moins autant que par les partisans d’une islamisation de la société. Si Mohamed Bouazizi, l’instigateur martyre du Printemps arabe, pouvait voter, n’excluons pas qu’il aurait soutenu le Parti de Ghannouchi puisque l’économie et pas l’Islam fut l’étincelle qui a réveillé le monde arabo-musulman.

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