Le Saut Lacantique

2006_02_10_magic1

Quel est le lien entre les communistes et le célèbre psychanalyste Lacan? Le Maître du monde vous répond

Depuis un mois, Contrepoints vous propose L’humour du samedi. Vous y retrouvez des articles amusants, décapants même parfois, mais aussi, nous l’espérons, propices à la réflexion. Parmi nos meilleurs bretteurs délirants, le Maître du Monde est un as de la satire et de l’humour décalé.

Le saut lacantique (partie 1 : l’effet)

Les sciences exactes ont inventé la notion de « saut quantique » il y a de cela déjà quelques années. Je pense qu’il est grand temps aujourd’hui de regarder les applications possibles de cette invention sur la sociologie et la psychologie.

Je vais tout d’abord rappeler ce qu’est un saut quantique. Un atome peut passer d’un état d’énergie à un autre (par un « saut » d’énergie), mais ces états d’énergie possibles sont prédéfinis, et il n’en existe pas d’autres.

Ainsi, par un saut quantique, un atome peut passer d’un niveau d’énergie quantique A à un niveau d’énergie quantique B sans que… quoi ? Vous ne comprenez rien ? Putaiiiiin, Z’êtes chiaaant !

Bon, pour donner une image plus parlante, c’est comme si vous étiez à Bruxelles, et une fraction de seconde d’après, paf, vous êtes à Paris, sans transition. Ou alors c’est quand le magicien il a un lapin dans son chapeau, et shazam, a pus lapin. Pigé ? Saut quantique = saut brusque, sans transition, d’un état d’énergie à un autre.

Il m’est récemment apparu, lors de mes recherches de socio psychologue amateur, que la notion de saut quantique s’applique très bien à un phénomène apparaissant souvent lorsqu’un communiste (ou assimilé) tente de faire une démonstration logique et rationnelle.

Il est fréquent, pour ne pas dire systématique, qu’une démonstration communiste démarre d’une manière logique irréprochable, et que soudain se glisse dans le raisonnement une hypothèse ou un élément complètement farfelu, « tombé du ciel » (généralement sans aucune justification de l’apparition de cette hypothèse à cet endroit).

Cette hypothèse louffedingue a alors comme effet immédiat de faire passer la démonstration d’un état A « ça tient bien la route » vers un état B « mais qu’est ce que c’est que cette merde ? » sans lien évident ni logique entre les 2 états.

J’ai décidé de nommer ce phénomène un « saut lacantique », en hommage au célèbre psychanalyste Lacan, bien connu pour ses démonstrations qui n’ont pas vraiment de début, ni vraiment de fin, et rien de bien consistant entre ces deux états eux-mêmes indéfinis.

Je résume ci-dessous mon développement théorique dans un petit graphique :

Voilà pour l’aspect théorique du saut lacantique. Passons maintenant à la pratique.

L’exemple qui suit est d’autant plus pédagogique que son auteur commence son texte par une démonstration d’une logique imparable, et passe du début de la démonstration à la conclusion finale avec une clarté qui suscite les applaudissements.

Puis, pour je ne sais quelle raison, il revient en arrière dans son raisonnement, et y introduit une hypothèse à la con, qui amène à une conclusion débile.

Voici la démonstration logique, il s’agit initialement d’un commentaire qui avait été déposé sur le blog du Président du Monde, suite à son article sur la vente d’organe :

Considérant le droit de propriété comme un droit absolu et infini.

Considérant que la liberté comprend et inclut avant tout notre propre paquet de viande et que l’expression intrinsèque de cette liberté ne peut en être autre que sa jouissance et donc que le droit de propriété y afférant est ontologique, je serais ainsi en toute logique l’usufruitier et le nu-propriétaire de mon propre corps.

Considérant que la valeur marchande de tout ou partie de mon corps est la conséquence de ce droit de propriété infini, je pourrais former un prix pour chacun de mes propres organes en fonction de la valeur que je leur donne, de l’offre et de la demande.

Considérant que les organes font déjà l’objet d’un commerce de la part de sociétés commerciales ayant le monopole des transplantations et du personnel et établissements médicaux réalisant les greffes.

Eu égard à toutes ces considérations je dirais à l’instar du libertarien que la vente consentante d’organe (sain) d’un africain à un européen est une ‘opération’ normale.

Que dire ? Bravo, tout simplement ! « il est des nô-ôtreuuuu… ».

Hélas vient ensuite l’introduction de l’hypothèse à la con :

Mais je considère (pour des raisons morales) que la jouissance de mon corps doit s’arrêter aux fractions en contact avec l’environnement : cheveux, peau, ongles, etc.

Ah c’est une belle pièce, un morceau de choix, vous m’en mettrez deux kilos.

Mais comment peut-on déblatérer une ânerie pareille juste à la suite d’un raisonnement d’une limpidité cristalline ?

Mon journal ne dispose pas du son, mais un saut lacantique est généralement ponctué par un grand bruit qui fait SHLAAAAAA.

De ce saut lacantique découle évidemment une dérive immédiate des conclusions de la précédente démonstration :

En clair: liberté de se tatouer, de se percer, de se raser les cheveux, de peindre ses ongles en vert, etc… mais pas de décision de prélever un organe sur ma personne.

Que celui-ci soit fait sur un cadavre (moi par exemple) sans contrepartie d’argent puisqu’un cadavre d’humain n’appartient à personne.

Ceci dit, j’aime beaucoup LeMaîtreDuMonde et tous les libéraux qui sont des gens sympas avec beaucoup d’humour, bien que quelquefois je me demande de quelle planète ils forment leurs points de vue.

Eh bien nous formons notre point de vue de la planète « sens logique » tout simplement.

Car si la jouissance de notre corps doit s’arrêter aux fractions en contact avec l’environnement, comment ferons-nous pour donner un rein à un(e) amie(e) ?

Et comment fera le chirurgien pour nous enlever notre appendice enflammé, ou une tumeur ?

Car si nous-mêmes, pourtant propriétaire de notre corps, ne pouvons accéder « pour des raisons morales » à ce qu’il y a sous notre peau, ce n’est certainement pas une tierce personne (le chirurgien en l’occurrence) qui en aura le droit.

Le chirurgien nous dirait donc ceci :

En toute logique je devrais vous opérer, mais, pour des raisons morales, je considère que mon pouvoir d’action sur votre corps doit s’arrêter aux fractions en contact avec l’environnement, vous allez donc mourir.