Nous Autres, de Ievgueni Zamiatine

Nous autres Ievgueni Zamiatine

L’État Unique décrit dans le roman est un État totalitaire qui prétend régir toutes les activités humaines et faire le bonheur des hommes au détriment de leurs libertés individuelles.

Nous autres est un roman de science-fiction écrit en 1920 par Ievgueni Zamiatine (URSS).

Il s’agit du journal intime – et littéraire – qu’un homme nommé « D-503 » nous écrit à nous, Hommes du passé, car il sait que dans le futur jamais personne ne pourra le lire. Mathématicien réputé, mais tous les gens de son époque, même les poètes, sont des mathématiciens, son travail consiste à fabriquer l’Intégral, un vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres au bonheur, que l’État Unique prétend avoir découvert. A la fin de la dernière des révolutions, puisqu’il n’y en aura jamais plus d’autres.

A l’instar de quelques autres contre-utopies, l’État Unique décrit dans le roman est un État totalitaire qui prétend régir toutes les activités humaines et faire le bonheur des hommes au détriment de leurs libertés individuelles.

C’est en 1920 que Zamiatine (1884-1937) débute la rédaction de Nous autres, ouvrage intimiste qui tire son sens des débats qui entourent la naissance d’une conception technocratique de l’organisation socialiste de la production et d’une théorie mécaniste des transformations idéologiques et culturelles. Bouclé à la fin de l’année 1921, le manuscrit est aussitôt mis à l’index. Si bien que la première édition, en 1924, sera une traduction en langue anglaise. Une édition tchèque paraît à Prague en 1927 à l’initiative du linguiste Roman Jakobson. Une édition française sort à Paris en 1929. La publication intégrale de l’ouvrage dans sa langue d’origine ne paraîtra qu’en 1952 et à New York, et il faut attendre 1988 pour qu’elle soit éditée en territoire russe. Quant à l’auteur, il mourra en exil à Paris, peu avant la Seconde guerre mondiale.

Dans L’Etoile rouge, Alexandre Bogdanov, en plus d’imaginer l’automatisation du travail, inventait des ordinateurs et des fusées propulsées grâce à la fusion atomique. Zamiatine, lui, fait débuter son roman de la sorte : »La construction de l’Intégral sera achevée dans 120 jours. Une grande date historique est proche : celle où le premier Intégral prendra son vol dans les espaces infinis. Il y a mille ans que nos héroïques ancêtres ont réduit toute la sphère terrestre au pouvoir de l’Etat unique, un exploit plus glorieux encore nous attend : l’intégration des immensités de l’univers par l’Intégral, formidable appareil électrique en verre et crachant le feu. Il nous appartient de soumettre au joug bienfaisant de la raison tous les êtres inconnus, habitants d’autres planètes, qui se trouvent peut-être encore à l’état sauvage de la liberté. S’ils ne comprennent pas que nous leur apportons le bonheur mathématique exact, notre devoir est de les forcer à être heureux. Mais avant toute arme, nous emploierons celle du Verbe… Vive l’Etat unique ! Vive les numéros ! Vive le Bienfaiteur !« .

Ainsi parle D-503, le constructeur de l’Intégral. Cet homme du quatrième millénaire est l’habitant type d’une société planétaire urbaine, vidée des campagnes et des paysans, qui impose le devoir d’Harmonie entre tous les individus-numéros sous la direction du Bienfaiteur, numéro entre les numéros, après avoir décrété que le seul moyen de délivrer l’homme du crime, c’est de le « délivrer de la liberté« . Le « Mien » est impossible. Seul le « Nous » a droit de cité. Fondus en un seul corps aux millions de mains, tous s’orientent selon les « Tables des Heures« . Tous se lèvent et s’abandonnent au sommeil comme un seul numéro, tous portent la cuiller à la bouche et mastiquent la « nourriture naphtée » en même temps, tous se rendent au même instant à la « salle d’exercice de Taylor« , et ainsi de suite. Le plus grand des « monuments littéraires » parvenus jusqu’à cette société qui vénère la ligne droite et la « beauté du mécanisme » est l’ »Indicateur des Chemins de fer« . L’autre étant la Bible de Frederick Winslow Taylor, l’inventeur du management scientifique, le « prophète qui a su regarder dix siècles en avant » mais que l’on se targue d’avoir dépassé en étendant son système à tout le fuseau horaire. Ou du moins presque, car de 16 heures à 17 heures et de 20 heures à 21 heures, l’organisme unique se divise encore en cellules uniques. Mais l’on ne désespère pas de faire entrer les 86 400 secondes dans les « Tables des Heures« . En chacun de « Nous autres« , il y a un métronome invisible. Chacun porte en soi un automate et un phonographe. Les haut-parleurs de l’Usine musicale tournent toujours le même Hymne quotidien à l’Etat, comme les anciennes Walkyries. La ville a vaincu et l’on pousse les habitants des villages vers elle pour les « sauver de force » et leur « apprendre le bonheur« .

Seuls les « Méphi » (abréviation de Méphisto) résistent. Hors les Murs d’onde à haute tension qui protègent le monde des artefacts, ils vivent nus, au contact des arbres, des animaux et du soleil. Entre les deux forces qui mènent le monde, l’entropie et l’énergie, ce mouvement révolutionnaire underground a parié sur la dernière parce qu’elle détruit l’heureuse tranquillité de l’équilibre et tend au « douloureux mouvement perpétuel« . Ce sont les « antichrétiens« , ceux qui refusent de révérer l’entropie comme un dieu, comme le faisaient les ancêtre de « Nous« , les chrétiens. A la tête de ces opposants : une femme libérée, I-330, qui boit, fume et réhausse sa beauté grâce à des parfums que l’on ne peut obtenir qu’à la sauvette, tous comportements inconnus des ressortissants en uniforme de l’Etat unique. Soumise aux pires tortures par le Bienfaiteur, elle ne parle pas. Au philosophe-mathématicien qui célèbre l’Etat unique comme la « dernière révolution« , comme la fin de l’histoire, elle répond que, comme le nombre des chiffres est infini, il ne peut y en avoir un dernier, et donc il n’y a pas de dernière révolution. « La dernière, c’est pour les enfants : l’infini les effraie et il faut qu’il dorment tranquillement la nuit… » L’erreur des aïeux, artisans de la révolution après une « Guerre de deux cents ans« , est de croire ; parce qu’ils vivaient dans l’univers « également répandu partout« , qu’ils étaient le « dernier » chiffre, qu’il n’y avait « plus d’après«  ; « Ah, Ah ! « également répandu partout », la voilà bien, l’entropie, l’entropie psychologique. Tu ne sais pas ; mathématicien, qu’il n’y a de vie que dans les différences : différence de température, différence de potentiel. Et si la même chaleur ou le même froid règne partout dans l’univers, il faut les secouer pour que naissent le feu, l’explosion, la géhenne. Nous les secouerons« .

Pour se défaire de la véritable maladie, celle de l’ »imagination« , les « ennemis du bonheur » doivent subir la « Grande opération » qui rend parfait comme des machines et ouvre le chemin du bonheur à cent pour cent. Ainsi lobotomisé, le cerveau est un mécanisme réglé comme un chronomètre, brillant, sans une poussière. La « noblesse de sentiments » n’est qu’un préjugé, une survivance des époques féodales. « L’Homo sapiens ne devient homme, au sens plein du mot, que lorsqu’il n’y a plus de points d’interrogation dans sa grammaire, mais uniquement des points d’exclamation, des virgules et des points. » Chaque étincelle d’une dynamo est une étincelle de la raison pure, chaque mouvement de piston un syllogisme irréprochable. Le mécanisme n’a pas d’imagination. Dans le paradis promis, les saints ne connaissent ni le désir, ni la pitié, ni l’amour. Car on leur a enlevé l’imagination. Les anges sont les esclaves de Dieu. Le 17 août 1934, Jdanov lançait le mot d’ordre du « réalisme socialiste » en reprenant l’expression de Staline pour définir le rôle des écrivains : les « ingénieurs d’âmes« . « Etre ingénieur d’âmes, assenait-il aux participants du premier congrès des écrivains soviétiques, veut dire avoir les pieds fermement appuyés sur le sol de la vie réelle. Cela signifie à la fois rompre avec le romantisme à l’ancienne, avec ce romantisme qui présentait une vie inexistante et des personnages inexistants, qui portait le lecteur à se soustraire aux contradictions de l’existence, en le lançant dans un monde chimérique d’utopie… La littérature soviétique doit savoir représenter nos héros, doit savoir regarder vers nos lendemains. Ceci n’est pas se livrer à l’utopie, puisque nos lendemains se préparent dès aujourd’hui par un travail conscient et méthodique… La situation actuelle de la littérature bourgeoise est telle qu’elle ne peut désormais plus créer de grandes oeuvres… Les célébrités de cette littérature qui a vendu sa plume au capital sont aujourd’hui les voleurs, les mouchards, les prostitués, les brigands« . Du reste, en 1933, l’Etat-parti avait interdit l’importation des films d’Hollywood.

Ce livre fut interdit par Staline. Arrêté, puis relâché, Zamiatine s’est ensuite exilé à Paris en 1931, où il mourut quelques années plus tard. Doté d’un incroyable talent littéraire, cet ouvrage renvoie à la littérature russe classique (Tolstoï, Tchekhov, Dostoïevski, …) bien plus qu’à la science-fiction éculée. Nonobstant toutes les qualités littéraires d’ouvrages dont il est la matrice, le 1984 d’Orwell comme le Meilleur des mondes d‘Huxley, ou encore le Bonheur insoutenable d’Ira Levin, Nous autres surclasse aisément tous ses descendants par la qualité de son écriture. C’est un grand roman d’anticipation, un ouvrage de littérature classique, et un brûlot contre le totalitarisme.

Ce roman est à télécharger en version intégrale et en pdf ici. Vous pourrez également vous le procurer pour une somme tout à fait modeste ici. Vous pourrez prolonger sa lecture avec, notamment, Sous le soleil de Big Brother, de François Brune, ou encore Les intellectuels et la censure en URSS. De la vérité allégorique à l’érosion du système, de Ioulia Zaretskaïa-Balsente. Bonne(s) lecture(s).

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