Vélib’ et Bixi : des «choix de société» douteux

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Une innovation urbaine et sociale a depuis quelques années la faveur des municipalités des pays industrialisés: les vélos en libre service

Par Daniel Jagodzinski, depuis Montréal, Québec

Une innovation urbaine et sociale a depuis quelques années la faveur des municipalités des pays industrialisés: les vélos en libre service. En 2007, la Ville de Paris a lancé le «Vélib’», dont le Bixi montréalais semble être un clone. Il n’était alors pas besoin d’être un expert économiste pour anticiper l’aspect financièrement désastreux de cette initiative.

Les élus, parfaitement conscients de ce fait, ont, pour des raisons idéologiques, choisi délibérément d’outrepasser leurs prérogatives et en particulier de rendre impossible tout débat préalable en ne réalisant aucune étude de coût ni de faisabilité sérieuse. Sans doute pensaient-ils que les citoyens mis devant le fait accompli finiraient par saluer l’audace et le succès de l’initiative.

La mauvaise foi, comme on sait, engendre la bonne conscience. Cette initiative a d’emblée été présentée comme un «choix de société» mettant fin à l’individualisme de l’automobile au profit du partage de ressources communes de transport.

Lorsque fut connu le projet de «vélo social» à Montréal (Bixi) j’adressai un commentaire le 10 novembre 2007 au Devoir, qui ne le publia évidemment pas. J’y dénonçais les innombrables nuisances créées à Paris par le Vélib’ et la volonté acharnée et autoritaire de bannir la voiture de la cité: difficultés du stationnement accrues par l’amputation de milliers de places, harcèlement policier, embouteillages permanents, livraisons empêchées, désastre pour les commerçants situés dans des rues devenues inaccessibles, coûts démesurés pour le seul bénéfice de quelques touristes et «bobos» circulant entre les ministères où ils travaillent et leurs proches domiciles, etc. Néanmoins, pour les élites de la cité, un nouvel «art de vivre» était né et du même coup revivifiait l’idée du progrès indéfini.

La réalité, telle qu’on peut la lire dans Le Figaro du 30 juin dernier n’infirme en rien cette analyse.

À Paris, le déficit est là, bien sûr, mais paradoxalement moins élevé qu’à Montréal avec un nombre de Vélibs’ pourtant bien supérieur à celui des Bixis:

L’exploitation du parc de 24 000 vélos (à Paris), de ses 1800 stations et 180 000 abonnés incombe à JCDecaux, moyennant la concession de panneaux publicitaires. Chaque vélo lui coûte 3 000 € par an, tout compris. Comme une mauvaise surprise, les nombreux vols et dégradations ont plombé la facture qui est payée en partie par la Mairie. Les 3 premières années, 16 000 engins ont été vandalisés: 8 000 volés et 8 000 autres remplacés car inexploitables. Au-delà de 4% de perte annuelle, la ville assure le remplacement des Vélibs’ détruits à hauteur de 400 €. Le coût s’élève à 1,6 million d’euros pour les contribuables parisiens.

L’affaire Vélib’ ayant par ailleurs essaimé dans les villes de province, le bilan n’y est guère plus flatteur. Ainsi, à Aix-en-Provence, ville qui vient de mettre fin à l’expérience: «Les recettes liées à la publicité étant donc insuffisantes, la Ville devait verser une contribution [à JCDecaux]. Elle déboursait 650 000 euros par an et on était engagés contractuellement jusqu’en 2019 pour ce service qui n’a que 143 abonnés…»

Les mêmes causes engendrant les mêmes effets, on pourra lire sans surprise les propos suivants du vérificateur général de la Ville de Montréal, extraits de son rapport sur le Bixi: «…la Ville a outrepassé ses pouvoirs», tranche M. Bergeron. Les membres du comité exécutif ont pris une série de décisions concernant le Bixi «sans qu’aucun intervenant de la Ville ne valide les renseignements». Ils n’ont vu ni étude de faisabilité, ni structure de financement, ni analyse de risque. «Le fait que le comité exécutif ait approuvé ce projet sans aucune étude sérieuse à l’appui n’était assurément pas la meilleure façon de protéger les deniers publics», note le rapport.

La SVLS [Société de vélo en libre-service] s’est finalement séparée de Stationnement de Montréal. Mais pour voler de ses propres ailes, elle a eu besoin de l’aide financière de Montréal. La Ville a donc accepté de financer ses activités. Le conseil municipal a entériné il y a un mois un plan de sauvetage de 108 millions – un prêt de 37 millions et des garanties de 71 millions. (La Presse, 20 juin 2011)

Enfin, à ce bilan catastrophique s’ajoutent même quelques nouvelles perversions induites par l’usage du Vélib’ à Paris et, sans doute bientôt, à Montréal. «La dernière mode des jeunes Parisiens, c’est de rentrer d’une soirée bien arrosée dans un état souvent second à bord d’un engin en libre service. Un groupe Facebook au titre explicite «Si toi aussi tu as testé le Vélib’ bourré» a même été créé par des fans du genre. Et il croule sous les adeptes.» (Le Figaro)

On a envie d’écrire: «sans commentaires». Toutefois, il me paraîtrait vain d’attaquer le Bixi sous son seul aspect économique. Sa création est une décision politique prise, au fond, en accord avec une population qui a voté pour le maire Tremblay. Il est d’ailleurs fort possible que son compétiteur malheureux aux élections aurait pris la même. Car la mode n’est plus à la gestion «pépère», en bon père de famille, du bien collectif. Et les élus savent bien que nul ne leur saurait gré dans l’évolution de leurs carrières du soin pris à épargner les deniers publics. Il n’est que de voir la mégalomanie affichée à Québec par Régis Labeaume, laquelle n’entame guère son capital de sympathie.

PS : L’échec du Vélib’ à Paris (et ailleurs) ne freine pas les élus. À partir du 1er décembre 2011 sera mis en place l’Autolib’ – qui sera électrique, évidemment.

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Article publié originellement sur le Blogue du Québécois Libre, repris avec l’aimable autorisation du Québécois Libre.