Clara Nunes : « A guerreira »

Clara Nunes

Contrepoints été continue sa chronique jazz avec Clara Nunes

Par Charlène Pestana (*), publié en collaboration avec Paixao Hall

Dans les années 40, Minas Gerais, région centrale minière du Brésil ne se distingue de ses voisines ni par son nombre d’habitants, ni par sa richesse, bien moins encore par sa musique. L’Unique figure emblématique alors,  c’est Caetano Mascarenhas, fondateur de l’usine textile qui emploie beaucoup de monde à l’époque… Cette terre aux habitants tacites, peu excessifs, est bien différente de l’extravagante Rio, et suscite à ce sujet des railleries quant à sa capacité à « faire de la samba » de la part de ses voisins… C’est pourtant bien celle-ci qui verra naître son illustre fille : « A Guerreira », future icône de la samba !

La petite Clara Francisca Nunes Gonçalves Pinheiro née à Cedro da Cachoeira, le 12 août 1942, se retrouve orpheline dés l’âge de 4 ans. Elle travaille très tôt dans une usine textile de Belo Horizonte pour aider ses frères. À cette époque, elle chante dans la chorale de l’église du village, où le chef de chœur l’a pousse très rapidement à chanter à la radio locale, à Sete Lagoas où,  après 2h de bus, elle interprète des chansons populaires brésiliennes, en particulier de Carmen Costa qu’elle adore…

En 1960, Clara s’inscrit au concours national « a Voz de Ouro ABC » qui se déroule à Sao Paulo où elle obtint la 3éme place avec « serenata do Adeus » de Vinicius de Morais.

Suite à ce petit succès, elle revint dans sa province natale, où, durant quatre ans, elle chante dans les clubs, les soirées. La jeune chanteuse décroche une émission hebdomadaire à la radio, à Rio, puis à la télévision « Clara Nunes apresenta », elle interviewe de nombreux artistes durant un peu plus d’un an. Alors, plutôt considérée comme une « célébrité », souvent en couverture de magazines et à la télévision, elle acquiert une petite popularité, mais elle n’en oublie pas pour autant son premier amour : le chant. Les débuts dans ce domaine sont plutôt laborieux, en 1966, elle sort « A voz adoravel de Clara Nunes », un répertoire romantique, composé de sambas-cançoes et de boléro. Cet album insipide ne trouve pas sa place au temps du règne de la bossa nova. C’est deux ans plus tard qu’elle a un succès radiophonique avec « Voce passa eu acho graça », composée par Ataulfo Alves, puis avec « E Baiana » (1970) et « Ilu Ayê » (1972). La carrière de chanteuse de « Nunes » voit le jour.

La Samba « Tristeza Pé No chao » (1973) se vend à plus de 100.000 exemplaires, elle se produit de Lisbonne à Cannes. Mais ce n’est qu’un début ! Clara Nunes devient la premiére femme à vendre plus de cinq cent mille exemplaires au Brésil avec l’album de « Alvorecer » et « Conto do areia » (1974). Dés lors, elle brisa la légende selon laquelle une femme ne peut faire de la samba. Ainsi se forma le mythique trio « ABC do samba » avec Alcione, Beth Carvalho et Clara Nunes.

Les disques suivant la transforment en la plus grande interprète de samba du brésil ! « Claridade » (1975) est une réelle consécration avec pratiquement 2 millions d’exemplaires vendus. C’est un succès ininterrompu avec « Canto das três raças » (1977), « Morena de angola » (1980) écrit par Chico Buarque spécialement pour elle, de l’album « Brasil Mestiço », un énième triomphe qui dépasse le million d’exemplaire vendus. Il faut arrêter là cette énumération car la liste est longue, plus de 18 de ses albums sont disques d’or !

Le 2 avril 1983, c’est le choc total, le deuil national, à 39 ans, alors qu’elle est hospitalisée pour une opération bénigne à la clinique Sao Vicente à Rio de Janeiro, elle meurt d’une erreur médicale, au sommet de sa gloire.

Le corps de la diva est veillé, entouré d’un nombre incalculable d’admirateurs, dans la cour de la célébrissime école de Samba, Portela, à laquelle elle tenait tant et qu’elle avait honoré du magnifique « Portela na avenida », sorti deux ans plus tôt.

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Clara, Clarinha, Claridade, son prénom signifiait « clarté » en portugais, un prénom prédestiné pour cette petite « Minas » qui éclaire toujours de générosité le chemin de nombreuses sambistes. Éclairée, elle l’était aussi, par sa religiosité sans pareil : Le Candomblé (croyance afro-brésilienne animiste) qu’elle prenait soin à retranscrire, non seulement dans ses chansons mais aussi dans ses tenues, longues, blanches, ses colliers africains, ses cheveux,ornés de fleurs et de coquillages…

« A gueirreira » (la guerrière) comme on l’a surnommait, ne chantait « que ce qu’elle aimait », refusant de s’enfermer dans un registre particulier, elle passait du Forro (folklore traditionnel) à la Bossa Nova sans vergogne, en gardant une affection éternelle pour la samba. Fougueuse, passionnée, elle aimait s’ériger en « âme du peuple » qu’elle considérait tant : « Je pense que ce qu’il y a de plus vrai, de plus pur, la force réelle, c’est le peuple, il ne faut pas attendre qu’il vienne, c’est à vous d’aller à sa rencontre » Clara, c’est bien une lumière, une lumière métisse, une voix puissante, une figure populaire incontournable, un brin kitsch, « l’âme brésilienne » telle que l’on aime se l’imaginer. Elle illumine Clara, « claridade » !

Dans un pays où, habituellement, on oublie les idoles du passé facilement, force est de constater qu’après 32 ans d’absence, Clara a toujours sa place dans le cœur des brésiliens comme le prouve le festival culturel à son nom,  se déroulant tous les ans à Caetanopolis, sa terre natale, qui a, décidément, bien plus d’or qu’elle ne le croyait…

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(*) Charlène Pestana est étudiante à la Sorbonne, co-animatrice de Paixao Hall.