Science-fiction et pensée politique

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L’histoire de la Science Fiction moderne est la résultante de cinq révolutions. Nous allons l’observer sous un angle inhabituel : la politique

L’auteur de cet article, Eric S. Raymond (né en 1957), est un informaticien et hacker à qui l’on doit le livre La Cathédrale et le Bazar dans lequel il défend les logiciels open sources. C’est également un très grand amateur de science fiction qui s’enorgueillit de posséder plus de 3000 œuvres de SF et d’en avoir lu huit fois plus. De plus, il professe des opinions libertariennes (1).

 

L’histoire de la Science Fiction moderne est la résultante de cinq révolutions dont une fut un succès et les quatre autres des échecs enrichissants. Nous allons l’observer sous un angle inhabituel : la politique.

Inspiré des pionniers du genre comme Jules Vernes et H.G. Wells, la science fiction américaine des débuts prospérait dans les pulps magazines des années 1910 et 1920. Nommée scientifiction ou scientific romance, ces histoires recyclaient à l’envie tous les clichés de ce que l’on nommera plus tard space opera : savants fous, monstres hideux, rayons de la mort et blondes dénudées. À part quelques exceptions comme La Curée des Astres de E.E. « Doc » Smith, l’ensemble des productions de cette époque est terriblement daté.

Un nom est à retenir : Hugo Gernsback (1884-1967), fondateur et éditeur du pulp Amazing Story (entre autre) qui fut un promoteur acharné et inventeur du terme « science-fiction ». Il donna son prénom aux Oscars de la SF.

 

La Hard Science Fiction

La première et la plus importante des révolutions de la SF est l’oeuvre de John Wood Campbell (1910-1971). C’est en 1937 que Campbell reprend les rênes du pulp Astounding Story et lui donne une ligne éditoriale bien précise : une grande qualité d’écriture et de la plausibilité scientifique.

Pour cela, il recrute une équipe de jeunes écrivains qui domineront le genre pendant les cinquante années à venir. Parmi eux : Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Poul Anderson et Robert Heinlein. Ce dernier a d’ailleurs introduit la technique consistant à exposer l’univers non pas d’un bloc mais par petite touche, au travers des yeux de son personnages principal, laissant la sagacité du lecteur combler les blancs (2).

De la seconde guerre mondiale aux années 1950, les écrivains de Campbell (dont beaucoup étaient également scientifiques ou ingénieurs) seront à l’origine de ce qu’on appellera l’Âge d’Or de la science fiction. Les magazines concurrents durent se mettre au niveau des standards d’Astounding s’ils voulaient survivre.

Si les récits de space opera continuèrent à être publiées, le coeur de la révolution campbellienne était la Hard SF qui demandait de la rigueur, à la fois de la part des auteurs et des lecteurs. La Hard SF demande à ce que la science soit cohérente non seulement à l’intérieur du récit mais également avec l’état réel des connaissances scientifiques, obligeant les auteurs à n’utiliser qu’un minimum d’artifices (comme le concept de vitesse supraluminique). Qu’un auteur se trompe dans le calcul d’une orbite ou sur un détail biologique et les lecteurs se faisaient un plaisir de le corriger. À l’inverse, ces derniers se devaient d’avoir un minimum de connaissances scientifiques pour espérer apprécier pleinement les récits.

Il y avait également une sorte d’imprégnation politique qui traversait le style, faite d’individualisme (3), d’une vénération de l’homme de talent et d’une méfiance instinctive de toutes « solutions » politiques quelles qu’elles soient. Les exceptions comme le cycle Fondation d’Asimov ne font que mettre en relief les opinions implicites de la SF Campbellienne.

Cette position politique est généralement comprise comme étant conservatrice ou « de droite ». Or la Hard SF ne fut jamais conservatrice au sens strict du terme, c’est à dire la vénération de normes sociales passées. D’ailleurs, comment cela serait-il possible alors que les auteurs et les lecteurs de SF se plaisent à imaginer des bouleversements radicaux de la société et même de la nature humaine ? L’individualisme de la SF conduit également au rejet du racisme et à la présence de personnages féminins forts des décennies avant l’apparition du politiquement correct.

Néanmoins, certains écrivains trouvèrent les contours du genre trop étroits ou rejetèrent l’orthodoxie campbellienne.

 

Les Futurians

La première révolte contre la Hard SF vint, au début des années 1950, d’un groupe de jeunes écrivains réunis autour de Frederik Pohl et du Futurians Fan Club de New York. Les Futurians inventèrent un genre de science fiction dans laquelle la science n’était pas au centre du récit et les changements motivant l’histoire étaient politiques et sociaux et non technologique.

La révolte futuriennes était autant politique qu’esthétique. Ce n’est que dans les années 1970 que l’on apprit que la plupart des auteurs futurians étaient soit membres du parti communiste, soit simples compagnons de route. Comme les révoltes postérieures, une partie des motivations était d’échapper à la tradition « conservatrice » des oeuvres de l’Âge d’Or. Les thèmes futuriennes (critique du capitalisme de consommation et de l’autosatisfaction américaine des années d’après guerre) doit beaucoup à la théorie critique néo-marxiste de l’École de Francfort.

La révolte futurienne fut facilement absorbée par le courant Hard SF. Au milieu des années 1960, l’extrapolation sociologique était devenue assez courante chez les auteurs campbelliens. De ce mouvement, il ne reste rien si ce n’est quelques romans comme Planète à Gogo de Frederik Pohl et Cyril Kornbluth ou Le Syndic de Cyril Kornbluth.

Cependant, la perception de la SF campbellienne comme étant un phénomène « de droite » persista et motiva une deuxième révolte dans le milieu des années 1960.

 

La New Wave

Tentant d’importer les techniques et l’imagerie de la fiction littéraire classique dans le domaine de la SF, la « Nouvelle Vague« , comme les Futurians avant elle, était une rébellion à la fois stylistique et politique vis-à-vis de la Hard SF.

Les inventeurs de la New Wave (notamment Michael Moorcock, J.G. Ballard et Brian Aldiss) étaient des socialistes et des marxistes britanniques qui rejetaient à la fois l’individualisme, le happy ending, la rigueur scientifique et l’hégémonie culturelle américaine de la Hard SF. Plus tard, les auteurs New Wave américains furent très fortement associés à la New Left et à l’opposition à la guerre du Vietnam.

Bien moins facilement assimilable que les Futurians, les techniques et préoccupations de la Nouvelle Vague furent tout de même absorbées dans le champs de la SF classique. La New Wave brisa le tabou du sexe qui, avant, faisait l’objet d’une condamnation si rigide que seul Robert Heinlein avait osé le briser dans En Terre Etrangère (cette oeuvre fut d’ailleurs un pilier de la contreculture hippie). [NdC : Un comble pour un auteur libertarien !]

Parmi un grand nombre de merdes complaisantes et autres délires de cocaïnomane, on compte quelques chefs d’oeuvre comme The Great Clock de Langdon Jones, Je n’ai pas de bouche et il faut que je crie de Harlan Ellison et Les Cavaliers du Fiel ou le Grand Gavage de Philip José Farmer.

Mais la Nouvelle Vague exacerba également la critique de longue date sur la nature de la science fiction elle-même et menaça de détrôner la Hard SF en tant qu’archétype du genre. La phrase de Brian Aldiss, révoquant l’exploration spatiale comme étant « un divertissement vieux-jeu conduit avec des symboles phalliques infertiles » est typique de la rhétorique New Wave et semblait avoir de solides arguments à l’époque.

Mais, en tant que révolte politico-culturelle contre la vision américaine de la SF, la New Wave échoua au moins autant que les Futurians. Car, en 1977, Star Wars vint remettre sur le devant de la scène (et dans la culture populaire) l’imagerie space opera des pulps d’avant guerre, notamment Edmond Hamilton (4) et son Roi des Etoiles dont Star Wars s’inspire ouvertement.

 

Aparté sur la guerre du Vietnam et sur la « New Hard SF »

La guerre du Vietnam, outre le fait d’avoir aidé à l’émergence de la New Wave, est également responsable d’un véritable chisme au sein de la « droite » américaine. L’une de ses composantes est socialement conservatrice, militariste et possède de fortes croyances religieuses. L’autre est plutôt minarchiste (5) et libérale classique (6). Ces deux tendances avaient été forcées de faire alliance, tant aux USA qu’en Grande Bretagne, dans les années 1910, pour faire face à la monté du socialisme.

La défaite de Barry Goldwater aux élections présidentielles de 1964 provoqua de fortes dissensions  dans l’alliance entre les deux factions et la guerre du Vietnam entérina définitivement la rupture. Un groupe de dissidents libéraux et d’anti-guerre radicaux formèrent, en 1971, le Libertarian Party, refusant à la fois le conservatisme de la « droite » et la redistribution étatique de la « gauche ».

Il est intéressant de noter ce point dans une histoire de la SF car la plateforme du parti libertarien se présente comme une relecture radicalisée et intellectualisée des idées politiques implicites de la SF campbellienne. Ce n’est pas une coïncidence : nombre des fondateurs étaient de grands lecteurs de science fiction. Ils puisèrent leur inspiration, non seulement dans les œuvres de SF politique (et polémique) d’Ayn RandLa Source Vive et La Révolte d’Atlas, mais également dans l’ensemble du « canon » campbellien. Des œuvres comme Révolte sur la Lune de Robert Heinlein ou Pas de Trèves avec les Rois ! de Poul Anderson sont considérées comme proto-libertarienne par les lecteurs mais aussi par leurs auteurs.

NB : Un phénomène équivalent a eu lieu au XIXe siècle : des livres de fictions utopistes comme Cent Ans Après ou L’An 2000 (paru en 1887) d’Edward Bellamy  ou d’autres œuvres aujourd’hui oubliées eurent un impact non négligeable dans la création des premiers partis socialistes.

La Hard SF reprit ses droits aux débuts des années 1980 avec le groupe des Killer B’s (David Brin, Gregory Benford et Greg Bear), notamment, avec le roman Marée Stellaire de David Brin. À la surprise générale, cette « New Old Wave » ne fut pas seulement une réussite artistique mais également un succès populaire.

Cette nouvelle Hard SF renouait avec les images et les thèmes traditionnels (individualisme et anti-politique) des campbelliens. Dans l’édition également, la rupture entre les auteurs conservateurs et les auteurs individualistes fut consommée. D’un coté, certains auteurs comme L. Neil Smith (The Probability Broach ou la saga Forge of the Elders) assumaient clairement le caractère libertarien radical de leurs œuvres. À l’opposé, une SF militariste et conservatrice émergea avec des auteurs comme Jerry Pournelle (la saga du CoDominium) ou David Drake (Hammer’s Slammer).

La tension entre ces deux groupes était d’autant plus forte que tous les deux se réclamaient de l’héritage de Robert Heinlein (considéré comme le « Grand Old Man » de la SF, très respecté des fans et encore plus des auteurs). Heinlein garda des relations amicales avec les conservateurs même s’il se déclara libertarien.

 

Le Cyberpunk

Les années 1980 virent l’émergence d’un nouveau mouvement politisé qui se positionna contre le Hard SF : le cyberpunk. Si William Gibson (généralement crédité comme étant l’initiateur du genre avec Neuromancer) n’était pas un auteur politiquement engagé, Bruce Sterling devint le chef idéologue du genre qu’il appela « The Movement » en référence au radicalisme étudiant des années 1960. Les auteurs cyberpunks se positionnèrent contre la SF conservatrice militaire de Jerry Pournelle, David Drake et de leur imitateurs.

Mais le cyberpunk ne fut pas aussi stylistiquement innovant ni politiquement stimulant comme le fut la New Wave. Les thèmes abordés (réalité virtuelle, informatique envahissante, implants cybernétique et modifications corporelles, féodalisme d’entreprise) furent déjà traités bien avant, dans des œuvres comme Day Million de Frederik Pohl (1966), True Names de Vernor Vinge (1978) et même Planète à Gogo (1956). L’imagerie cyberpunk (paysage urbain en décomposition, chrome et cuir) fut rapidement répliquée ad nauseam jusqu’à en devenir complètement clichée.

Paru en 1992, Snow Crash (ou Le Samouraï Virtuel) de Neal Stephenson marque la fin du cyberpunk. C’est l’un des seuls livres, avec La Schismatrice de Bruce Sterling et Cablé de Walter Jon Williams, reprenant les standards mis en place par Neuromancer. Il prend également à contrepied les thèmes habituels du genre (l’histoire se passant dans une société anarcho-capitaliste).

Le cyberpunk fut plus remarqué à l’extérieur de la SF qu’à l’intérieur. Lors des Hugos, les lecteurs de SF votaient presque systématiquement pour des œuvres Hard SF tandis que les critiques s’accrochaient aux restes de la New Wave comme Philip K. Dick ou Thomas Disch.

 

Conclusion

La science fiction, en tant que littérature, embrasse les possibilités d’une transformation radicale de la condition humaine par la connaissance. Cyborg, voyages intergalactiques, immortalité technologique, etc. Tous ces sujets caractéristiques de la SF se placent dans un univers connaissable dans lequel l’investigation scientifique est la condition requise et le principal instrument pour créer de nouveaux futurs.

La SF est largement optimiste parce que les gens aiment les happy ends, certes, mais aussi parce que, même dans le cas des dystopies pessimistes, ce n’est pas par le hasard ni par la colère d’un dieu irascible que nous échouons mais à cause de la faillite de notre raison et de notre intelligence. De ce fait, la SF a un parti pris pour les caractères humains et sociaux qui favorisent la recherche scientifique et lui permettent d’avoir pour résultats le changement de l’individu et de la société.  Mais également un équilibre social permettant la plus grande étendue de choix pour satisfaire cette soif de possibilité. Et c’est là que nous avons les premiers indices sur le système politique le plus en phase avec les prémisses de la SF (car tous les systèmes politiques ne sont pas également favorables à la recherche scientifique et aux changements qu’elle ne manque pas d’induire).

Le pouvoir de supprimer la recherche libre, de limiter les choix des individus et de contrarier la créativité est le pouvoir d’entraver les futurs optimistes que nous promet la SF. Les despotes, les sociétés figées et les élites au pouvoir ont, plus que tout, peur du changement. Leurs tendances naturelles est de supprimer la science ou de chercher à la corrompre (cf. Lyssenko). C’est pour cela que, dans la science fiction, l’ennemi ne peut être que le pouvoir politique. C’est ce que les amateurs et les auteurs de SF ont instinctivement compris.

Le lien qui unit la Hard SF et les idées libertariennes continue à être très vivace. Le seul prix politique littéraire présenté à la World Science Fiction Convention est le prix Prometheus (7) de la Libertarian Futurist Society. Il n’existe aucun équivalent socialiste, conservateur ou même fasciste aux auteurs tels que L. Neil Smith, F. Paul Wilson ou Brad Linaweaver et leurs livres continuent de bien se vendre auprès des fans.

Il y a fort à parier que, dans les années à venir, d’autres rebellions vis-à-vis du modèle campbellien auront lieu (on parle en ce moment de la Radical Hard SF). Mais, comme leurs aînées, leurs apports littéraires et esthétiques seront assimilés par la Hard SF tandis que leurs propos politiques seront oubliés.

 

Article traduit par fersen et publié avec son aimable autorisation.

 

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Notes

[note]1- Classé souvent à « droite » (défense de l’entreprise privée, du port d’armes, refus de l’assistanat), plus rarement à « gauche » (liberté sexuelle, d’immigrer, d’usage de drogues), le libertarisme est assez difficile à comprendre pour un français moyen. Le libertarisme (ou libertarianisme) est en réalité basé sur deux axiomes : la liberté individuelle et le principe de non-agression.

2- En réalité, cette technique fut popularisée par Rudyard Kipling, en 1912 dans With The Night Mail. Il est intéressant de noter que Heinlein eu toujours une grande admiration pour Kipling.

3- On confond souvent « individualisme » et « égoïsme ». Je citerais ici le sociologue Emile Durkheim : « L’individualisme, bien entendu, n’est pas l’égoïsme, (…) c’est la glorification, non du moi, mais de l’individu en général. Il a pour ressort, non l’égoïsme mais la sympathie pour tout ce qui est homme. »

4- Hamilton est également, aux débuts des années 1940, le créateur de la série « Captain Future, the Wizard of Science« . Adapté en dessin animé à la fin des années 1970 par le studio japonais Toei Animation, il est connu chez nous sous le nom de Capitaine Flam.

5- Un minarchiste est le partisan d’un État réduit à ses stricts fonctions régaliennes : armée, police, justice et diplomatie, le reste (éducation, santé, etc.) étant laissé à l’initiative des individus.

6- Aux USA, le mot « liberal » est synonyme de socialiste ou/et progressiste. Ce que nous désignons en France sous le vocable libéral s’appelle là-bas « classic liberal ». Cette distinction est rarement connue des traducteurs qui traduisent généralement « liberal » en libéral ce qui est un grave contresens.

7- Créé en 1979 par L. Neil Smith, le prix Prometheus récompense la meilleure oeuvre de SF d’esprit libertarien. Pour le prix du meilleur roman, on compte parmi les lauréats : Terry Pratchett en 2003 pour Ronde de Nuit ou John Varley en 1999 pour Le Système Valentine. Il existe aussi un Hall of Fame qui compte des œuvres comme 1984Le Seigneur des AnneauxLe PrisonnierV pour Vendetta et Les Habits Neufs de l’Empereur.[/note]