La liberté aussi a quatre dimensions

Diagramme de Nolan

La liberté aussi a quatre dimensions et il est essentiel qu’elle les conserve toutes

Par Stéphane Geyres

Diagramme de Nolan
Diagramme de Nolan

Depuis des décennies, en fait depuis 1789 et la Constituante, la scène politique est divisée, organisée, entre gauche et droite et cette notion a peu à peu été reprise à travers le monde – enfin un produit français d’exportation mondiale… Cette vision bipolaire de la politique est source de nombreuses incompréhensions au quotidien, typiquement entre les défenseurs de la libération des mœurs et progressistes, plutôt à gauche, et les conservateurs promoteurs de l’entreprise, plutôt à droite.

Il est sidérant de constater que plus de deux siècles après, cette vision simpliste perdure à tous les niveaux, que ce soit dans l’enseignement, dans les médias et bien sûr dans le discours des politiques. Il est clair que ceux-ci croient qu’un message politique plus élaboré – mais aussi plus réaliste – ne serait que néfaste pour leur crédibilité et leur pouvoir.

Pourtant, on sait depuis David Nolan que la liberté est plus complexe que cette simple bipolarité puisque son fameux diagramme (http://www.wikiberal.org/wiki/Diagramme_de_Nolan) comporte deux axes. Le premier axe aborde la liberté sous l’angle de l’individu – c’est l’essence même de la liberté, celle qui pour chacun s’arrête à autrui. L’axe de la liberté individuelle est souvent présenté comme étant celui où la gauche se retrouve le plus naturellement. Le second axe aborde la liberté économique, il vise sans le dire l’interventionnisme des politiques économiques pour revendiquer qu’une économie n’a besoin que des individus pour fonctionner à plein. Cet axe est supposé également être le domaine de prédilection de la droite dont les partis dans ses rangs sont – je devrais dire ‘étaient’ – tous plus ou moins favorables à l’initiative individuelle de l’entrepreneur et du capitalisme.

Ce diagramme est très utile au quotidien, typiquement lors de nos vigoureux débats politiques avec nos congénères hélas fort peu lucides et qui en sont restés à la vision bipolaire. Il permet – selon mon expérience avec un succès inégal – de susciter l’attention, le doute, le débat, ce qui essentiel sinon suffisant.

Il demeure que le diagramme de  Nolan me semble donner une vision encore trop simpliste, voire déroutante ou même trompeuse de ce qui constitue les piliers de la liberté. Bien sûr, tout libéral averti sait que les fondamentaux reposent sur l’individu via la liberté individuelle, la responsabilité individuelle et la propriété elle aussi individuelle. Mais justement, ce modèle « LRP » qui ne parle pas – explicitement – d’économie semble difficile à rapprocher des deux axes de Nolan. Qu’est-ce à dire ?

En fait on ne peut parler de liberté – et donc tenter de la modéliser – sans parler des conflits sociaux, les conflits qui se produisent immanquablement entre hommes même de bonne foi. La liberté, cela consiste justement à vivre dans une société où les conflits trouvent naturellement, spontanément une résolution juste, un équilibre entre les partie prenantes – même en cas de meurtre.

Ce que le modèle « LRP » met en avant, c’est avant tout le Droit. Le Droit Naturel s’entend, pas le magma infâme et informe de textes qui ne sert guère qu’à engraisser Dalloz et autres avocats. Responsabilité et propriété constituent les principes fondamentaux du droit qui lui-même permet de régler les conflits qui pourraient exister. Le Droit donc, un droit minimal, celui de la Loi de Frédéric Bastiat ou celui de l’Ethique de la Liberté de Rothbard, est le premier degré de l’expression de la liberté, celui où tout est possible tant qu’on le respecte. Ce premier degré sera la première dimension que je propose pour la liberté. Mais il y en a d’autres.

Si on assimile le Droit à l’axe de la liberté individuelle, Nolan évoque ensuite l’axe économique et cela n’est pas gratuit, c’est une illustration forte de l’importance de ce domaine pour la liberté. Il est désormais bien établi, grâce à l’école autrichienne, que l’économie prospère au mieux lorsqu’elle est entièrement laissée aux mains des individus, que leur initiative peut s’exprimer à fond sans interférence étatique – le laisser faire – mais bien sûr toujours dans le cadre du respect du Droit. Les autrichiens nous ont cependant aussi appris que l’économie obéit néanmoins à des lois immuables, issues de la nature humaine la plus profonde et tout aussi inéluctables que le Droit Naturel. La loi de Ricardo, dite Loi des avantages comparatifs (http://www.wikiberal.org/wiki/Loi_des_avantages_comparatifs) ou bien sûr la Loi de l’offre et de la demande (http://www.wikiberal.org/wiki/Loi_de_l%27offre_et_de_la_demande) sont deux exemples de ces vérités économiques auxquelles notre liberté ne peut nous faire échapper.

Nous vivons donc dans un monde où même une société anarchique – la société libérale ultime s’entend – serait une société où le droit et l’économie imposeraient leur loi à la liberté de chacun. La loi économique est donc une seconde dimension de notre espace de liberté. Notre libre arbitre peut s’exprimer à plein, mais toujours dans le cadre de la loi économique.

On opposera que droit et économie semblent assez proches des deux dimensions du diagramme de Nolan, le droit pour la liberté individuelle, l’économie pour elle-même. Mais si on s’intéresse aux contraintes inéluctables que la vie en société posent à l’action humaine, on réalise que le modèle est loin du compte. Ainsi dans notre monde, où l’état se gave du prétexte de la protection sociale pour engraisser, où l’image domine, où les réputations tiennent à un fil, on ne peut à mon sens parler de liberté sans considérer le poids du jugement des autres et son impact sur l’action humaine au quotidien. Du moins sommes-nous chaque jour amenés à nous interroger sur la légitimité qu’il pourrait y avoir à voir l’état – ou ses organes, ou l’homme politique – se mêler de questions qui ne relèvent ni du droit, ni de l’économie.

Par exemple, les libéraux-conservateurs posent très vite la question de la morale, des valeurs. Un des rôles de l’état serait d’être le conservateur – tel le conservateur d’un musée – de cette morale si importante à leurs yeux. Dans Ethique de la Liberté, Rothbard noircit des pages entières pour expliquer la différence entre droit et morale. La morale n’a pas de fondement juridique, elle n’est jamais formellement opposable, et à ce titre n’est pas de nature régalienne – si tenter que ce qualificatif ait un sens.

Se promener nue dans la rue ne saurait être un crime ou délit – ce serait même plutôt une attraction – mais par contre cela va à l’encontre des usages, des mœurs, de la morale et c’est dès lors mal vu – enfin, pas toujours… L’impact n’est pas le même qu’un v(i)ol. A quelqu’un de perçu comme peu moral, certains pourront refuser certaines relations, commerciales par exemple. Attitude qui elle-même peut être vue comme peu morale à son tour. Mais dans un tel scénario, ni l’un ni l’autre n’est répréhensible juridiquement, puisque personne n’a volé ni violenté quiconque. Nous sommes dans le champ de l’image, de la réputation, de la rumeur, un domaine réel mais totalement subjectif, rien de juridique donc. La morale est quelque chose de relatif à chacun, pas un droit absolu et universel, mais néanmoins cela reste une contrainte envers le libre arbitre. L’action humaine ne peut se décider hors du cadre de la morale et de la réputation.

Si le droit et l’économie sont des cadres inflexibles envers la liberté, la morale, notre troisième dimension des contraintes envers la liberté reste d’une nature plus impalpable quoique bien réelle. L’autre grand domaine subjectif où notre société de protection sociale pousse ses gigantesques pions est celui du risque.

Sécurité routière, sécurité sanitaire, exploits dans la gestion de la vaccination, l’état-nounou n’en finit pas de nous expliquer que nous sommes attaqués de toutes parts par des risques, toujours plus de risques, dont il doit donc nous protéger. Que nenni. Vivre, c’est prendre des risques. Traverser une rue, draguer une fille, conduire une voiture, investir, goûter un aliment inconnu, sauter en parachute, tout ceci tient à notre prise de risque quotidienne, celle que nous affrontons naturellement, mais aussi celle qui nous apporte les plaisirs et sensations qui font que la vie vaut le coup d’être vécue. Le risque est subjectif, il n’a pas d’absolu, chacun en a une lecture, une évaluation personnelle, subjective.

Bien sûr, ces risques poussent notre liberté, notre libre arbitre dans ses retranchements. Sauter en parachute, je sais que je suis physiquement capable de le faire, je suis « libre » de le faire, mais il demeure qu’à ce jour, je n’ai jamais osé, jamais pris le risque. Comme la morale, le risque est une dimension intangible mais réelle de l’action humaine, qui contribue à déterminer le champ d’expression individuelle de celle-ci.

Droit, économie, morale et risque. La liberté ne peut se concevoir hors du cadre de ces quatre dimensions, cadre formel pour les deux premières, intangible pour les autres. S’il est bien possible qu’on puisse en recenser d’autres, notamment « intangibles,» l’objectif de cet article reste avant tout d’attirer l’attention sur la clarté de la pensée libérale dans un domaine que les étatistes nous font passer à dessein pour complexe. Pour les libéraux, la nature de l’espace de liberté est claire, nul besoin d’une nounou pour s’y exprimer.

Car là est bien l’enjeu : contrairement à ce qu’il cherche à nous montrer, l’état n’est légitime dans aucune de ces quatre dimensions, et surtout il doit le rester – ou hélas, le redevenir. Le droit et l’économie dérivent de la nature même des relations inter-individuelles et ne dépendent pas d’un état quelconque – d’ailleurs, si c’était le cas, pourquoi chaque pays aurait-il sa version – différente – légitime de l’état ? La morale et le risque sont de même des paramètres incontournables que notre libre arbitre, l’expression de notre liberté, considère à chaque décision, à chaque « action humaine.»

La liberté a au moins quatre dimensions et il est essentiel qu’elle les conserve toutes, au risque de ne plus être « la liberté.»