L’origine de l’État

The State, par Franz Oppenheimer (Tous droits réservés)

Texte du grand sociologue allemand Franz Oppenheimer, consacré à l’Etat, ses origines et ses fondements

Nous vous proposons de retrouver durant quelques semaines des textes du grand sociologue allemand Franz Oppenheimer, consacrés à l’Etat, ses origines et ses fondements.

Une force unique gouverne tout ce qui existe. Une force unique a développé la vie, de la cellule primitive, de l’amibe flottant sur le chaud océan des périodes primordiales jusqu’au vertébré, jusqu’à l’homme. Cette force, c’est l’instinct de conservation avec ses deux subdivisions : la « faim » et « l’amour ». A ce point la « philosophie », le besoin causal du bipède pensant, intervient dans ce jeu des forces pour soutenir, avec la faim et l’amour, l’édifice du monde humain. La philosophie, la « Représentation » de Schopenhauer n’est d’ailleurs qu’une création de l’instinct de conservation, qu’il nomme « Volonté » : c’est un organe de direction dans l’existence, une arme dans la « lutte pour la vie ». Nous aurons pourtant à reconnaître dans le besoin causal une force sociale indépendante, un facteur non négligeable dans la marche de l’évolution sociologique. Ce besoin se manifeste tout d’abord, et se manifeste même avec une violence inouïe aux âges primitifs de la société, dans les manifestations parfois si étranges de la superstition. Tirant d’imparfaites observations des conséquences entièrement logiques, la créature humaine peuple les eaux et l’atmosphère, la terre, le feu, les animaux et les plantes mêmes, bref l’univers entier de bons et de mauvais esprits. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans ce lumineux temps moderne auquel peu de peuples parviennent, qu’apparaît la plus jeune fille du besoin causal, la science, le produit logique de l’observation raisonnée des phénomènes naturels, la science à laquelle incombe dès lors une lourde tâche : détruire la superstition aux racines profondes, liée à l’âme humaine par d’innombrables fils.

Mais bien qu’il soit indéniable que la superstition, surtout dans les périodes « extatiques[1] », ait pu agir puissamment sur le cours des événements, bien qu’elle puisse encore en temps ordinaire être un facteur important dans l’organisation de la vie sociale, la force principale de révolution n’en est pas moins toujours l’instinct économique, la nécessité de l’existence, cette nécessité qui contraint l’homme à conquérir pour lui et les siens la nourriture, le logement et le vêtement. Un examen sociologique – et nous entendons par là socio-psychologique – de l’évolution historique ne peut donc procéder que d’une seule manière : il doit suivre dans leur développement progressif les méthodes de la satisfaction économique des besoins, en inscrivant à la place qui leur revient les influences de l’instinct causal.

Moyen politique et moyen économique

 

Il existe deux moyens, diamétralement opposés en principe, par lesquels l’homme, gouverné partout par le même instinct de conservation, peut arriver à satisfaire ses besoins : le travail et le rapt, le travail personnel et l’appropriation par la violence du travail d’autrui. Rapt ! Appropriation par la violence ! Pour nous, enfants d’une civilisation qui repose justement sur l’inviolabilité de la propriété, ces deux expressions en évoquent immédiatement d’autres : « crime », «châtiment », et cette association d’idées demeure, même lorsque nous réalisons le fait que dans les conditions primitives de l’existence le brigandage sur terre et sur mer représente, avec le métier guerrier – qui ne fut longtemps que le rapt en grand organisé – la profession la plus en honneur. Aussi, afin d’avoir à l’avenir une terminologie claire, concise et nettement déterminée pour désigner ces extrêmes si importants, j’ai proposé de nommer moyen économique le travail personnel et l’échange équitable du propre travail contre celui d’autrui, et moyen politique l’appropriation sans compensation du travail d’autrui.

Ceci n’est en aucune façon une idée nouvelle ; de tous temps les historiens et les philosophes ont reconnu cette opposition et ont tenté de la faire ressortir, mais aucune de leurs formules n’a pénétré au cœur de la question. Dans aucune d’elles, il ne ressort clairement que l’opposition existe seulement dans les différents moyens visant un même but : l’acquisition de biens de jouissance. Et là est justement le nœud de la question.

On peut observer chez un penseur du rang de Karl Marx même à quelle confusion l’on arrive dès que l’on ne sépare pas strictement le but économique du moyen économique. Toutes les erreurs qui détournèrent finalement si loin de la vérité la grandiose théorie marxiste ont leur source dans ce défaut de discernement entre le but et le moyen de la satisfaction économique des besoins, confusion qui conduisit l’auteur à définir l’esclavage : catégorie économique, et la violence : puissance économique; demi-vérités qui sont plus dangereuses que des erreurs complètes car elles sont plus difficiles à percevoir et rendent les fausses conclusions presque inévitables.

Notre distinction précise entre les deux moyens conduisant au même but nous permettra d’éviter toute confusion de ce genre. Elle nous facilitera la parfaite intelligence de l’Etat, de son origine, sa nature et ses fins, et par là l’intelligence de l’histoire universelle, puisque l’histoire n’existe de nos jours que comme histoire de l’Etat. Tant que nous ne nous serons pas élevés à la libre fédération, toute histoire universelle jusqu’à notre époque contemporaine, jusqu’à notre orgueilleuse civilisation moderne, n’a et ne peut avoir qu’un seul objet : la lutte entre le moyen économique et le moyen politique.

Peuples sans Etat (chasseurs et laboureurs).

 

L’Etat est l’organisation du « moyen politique ». Un Etat ne peut donc prendre naissance que lorsque le moyen économique a amassé une certaine quantité d’objets destinés à la satisfaction des besoins, dont puisse s’emparer le rapt à main armée. Aussi les chasseurs primitifs n’ont-ils pas d’Etat, et les chasseurs ayant atteint un degré de civilisation plus avancé ne parviennent à fonder un Etat que lorsqu’ils trouvent à proximité et peuvent asservir des organisations économiques plus développées. Quant aux chasseurs primitifs ils vivent dans une complète anarchie.

Grosse[2] donne de ces chasseurs la description suivante :

« En l’absence d’importantes inégalités dans les fortunes, la principale cause d’inégalité sociale fait défaut. En principe tous les hommes adultes de la tribu sont égaux. Les plus âgés, en raison de leur expérience, jouissent d’une certaine autorité mais nul n’est tenu envers eux à l’obéissance. Là où des chefs isolés sont reconnus – par exemple chez les Botokudes, les Californiens du centre, les Weddas et les Mincopies – leur pouvoir est des plus restreints. Le chef n’a aucun moyen d’imposer sa volonté. D’ailleurs la majorité des tribus de chasseurs ne reconnaît aucun chef. Toute la société masculine forme encore une masse homogène non différenciée de laquelle seuls ressortent les individus que l’on croit en possession de pouvoirs magiques. »

Ce que nous trouvons ici est donc à peine une ébauche d’Etat dans le sens que les théories politiques donnent au mot et est bien loin encore de l’Etat au sens sociologique proprement dit.

Les organisations sociales des laboureurs primitifs n’offrent guère plus d’analogie avec l’Etat tel que nous le connaissons. Il n’y a pas d’Etat là où le paysan vit en liberté, travaillant le sol de sa pioche. La charrue est déjà le signe caractéristique d’une forme d’exploitation plus élevée se trouvant seulement dans l’Etat : la forme de la grande exploitation employant le travail mercenaire[3]. Disséminés dans des fermes, des villages isolés, divisés par les éternelles querelles intestines amenées par le bornage des propriétés et des districts, les paysans forment une sorte de vague confédération que maintient à peine le faible lien d’une origine commune, d’un langage et d’une croyance semblables. Très rarement, une fois l’an tout au plus, la fête de quelque ancêtre fameux, de la divinité de la tribu, les rassemble. Aucune autorité gouvernant la masse : les différents chefs des villages ou tout au plus des territoires ont sur leur étroit domaine une influence plus ou moins grande selon leurs qualités individuelles et surtout selon le pouvoir magique qu’on leur attribue. Tel Cunow[4] nous dépeint les laboureurs péruviens avant l’invasion des Incas, tels furent et tels sont partout les paysans primitifs de l’Ancien et du Nouveau-Monde : « Un amas de tribus autonomes sans cohésion ni organisation d’ensemble et se combattant mutuellement, chacune de ces tribus divisée en unions familiales plus ou moins indépendantes. »

Dans de telles conditions sociales il est assez difficile d’arriver à réaliser une organisation guerrière dans un but de conquête. Il est déjà bien difficile de mobiliser le district ou la tribu pour la défense commune du territoire. Le paysan est fixé au sol presque aussi fortement que les plantes qu’il cultive. Par son travail il est véritablement attaché au sillon, même lorsqu’il est légalement libre de ses mouvements. Et d’ ailleurs quel pourrait être le but d’une invasion conquérante, d’une razzia, dans une contrée peuplée exclusivement de laboureurs ? Le paysan ne peut prendre au paysan rien qu’il ne possède déjà lui-même. Dans une société dont le caractère distinctif est la surabondance de terres cultivables, chaque membre ne cultive qu’autant qu’il peut consommer lui-même. Tout excédent serait inutilisable et son acquisition peine superflue, même s’il était possible de conserver longtemps les récoltes, ce qui n’est pas le cas dans ces conditions primitives. D’après Ratzel le laboureur de l’Afrique centrale doit transformer rapidement en bière l’excédent de sa récolte s’il ne veut pas la perdre entièrement.

Pour toutes ces raisons l’esprit belliqueux qui caractérise le chasseur et le pasteur fait totalement défaut au laboureur : la guerre ne peut lui procurer aucun profit. Et cette disposition pacifique se trouve encore accrue du fait que ses occupations sont loin de le rendre apte aux exploits militaires. Il est robuste et persévérant mais indécis et lent de mouvements ; au contraire les conditions mêmes de l’existence du chasseur et du pasteur développent en eux l’agilité et la promptitude d’action. Aussi le paysan primitif est-il généralement d’humeur plus douce que ces derniers*. Dans les conditions économiques et sociales qui règnent dans les régions exclusivement agricoles il n’existe aucune différenciation tendant à imposer des formes plus élevées d’intégration, il n’existe ni nécessité, ni possibilité de subjugation guerrière d’autres peuples. Aucun Etat ne peut donc s’y constituer, aucun ne s’y est jamais créé. S’il n’y avait pas eu d’impulsion du dehors, venant de groupes menant une existence différente, il est certain que le paysan primitif n’eut jamais de lui-même inventé l’Etat.

Peuples antérieurs à l’Etat (Pasteurs et Vikings)

 

Nous trouvons par contre chez les peuples pasteurs, même lorsqu’ils vivent en tribus isolées, toute une série d’éléments favorables à la formation de l’Etat : les plus civilisés parmi eux ont effectivement fondé des Etats presque parfaits auxquels il n’a manqué que l’ultime marque distinctive de notre conception moderne, la sédentarité sur un territoire strictement délimité.

L’un de ces éléments est purement économique. Laissant de côté les cas de violence « extraéconomique » (Marx), il peut se développer dans la vie pastorale une assez grande différenciation des fortunes et des revenus. Même si nous prenons comme base primitive une parfaite égalité dans le partage des troupeaux, en très peu de temps les uns seront devenus plus riches, les autres plus pauvres. Un éleveur particulièrement habile verra ses troupeaux s’accroître rapidement ; un gardien attentif, un chasseur hardi les préservera mieux de la décimation par les fauves. La chance s’en mêle aussi : l’un trouve de gras pâturages, des sources d’eau vive, pendant que l’autre voit toutes ses possessions détruites par la maladie ou les intempéries.

L’inégalité des fortunes a partout comme conséquence inévitable l’inégalité des classes : le pasteur ruiné doit se mettre au service de celui qui est resté riche et tombe par là dans une position inférieure, dépendante. Le cas a été constaté dans toutes les contrées de l’Ancien Monde où vivent les pasteurs. Meitzen[5] donne les détails suivants sur les nomades Lapons de Norvège : « Trois cents têtes de bétail sont la possession moyenne normale d’une famille : quiconque n’en possède que cent doit entrer au service des riches dont les troupeaux comptent parfois jusqu’à mille têtes. » Et le même écrivain parlant des nomades de l’Asie centrale dit : « Trois cents têtes de bétail sont la quantité nécessaire au bien-être d’une famille, cent têtes c’est la misère amenant infailliblement le servage. Le serf doit alors cultiver la terre du maître[6]. » Ratzel[7] nous décrit une sorte de commendatio fréquente chez les Hottentots : « Les indigents cherchent à entrer au service des plus riches ; leur but unique est d’arriver à posséder du bétail. » Selon Laveleye les mêmes faits se sont produits en Irlande à l’époque primitive ; il fait même provenir l’origine et le nom même du système féodal des prêts de bestiaux faits par les riches aux membres plus pauvres de la tribu. D’après lui un fee-od (Vieheigen, propriété de bestiaux) fut à l’origine le premier fief par lequel le plus fort s’attacha le plus faible comme « féal » jusqu’à ce que ce dernier eût acquitté sa dette.

La place nous manque ici pour faire plus qu’indiquer combien cette différenciation d’abord économique puis sociale a dû être favorisée, même dans les sociétés pastorales pacifiques, par la cumulation des charges de grand-prêtre et de sacrificateur dans le patriarcat. Le chef pouvait alors facilement augmenter le nombre de ses troupeaux : il n’avait pour cela qu’à exploiter habilement la superstition des membres de la tribu.

Toutefois, tant que n’intervient pas le moyen politique, cette inégalité se maintient dans des limites très modestes. L’adresse et l’habileté ne sont pas forcément héréditaires, les troupeaux les plus considérables se  dispersent lorsque de nombreux héritiers grandirent sous la même tente, et la fortune est inconstante. De nos jours même le plus riche des Lapons Suédois est tombé en peu de temps dans un tel état de pauvreté que le gouvernement doit pourvoir à sa subsistance. Toutes ces causes tendent constamment à rétablir de façon approximative l’égalité économique et sociale de la condition première. « Plus les nomades sont paisibles, primitifs, « authentiques », et moins nous trouvons chez eux de sensibles inégalités dans les possessions. Il est touchant de voir la joie avec laquelle un vieux prince des Mongoles-Zaizans reçoit son cadeau tributaire : une poignée de tabac, un morceau de sucre et vingt-cinq kopeks[8]. »

Il est réservé au moyen politique de détruire cette égalité de façon plus entière et plus durable. « Là où l’on fait la guerre, là où l’on remporte du butin, il existe des inégalités plus sensibles représentées par la possession d’esclaves, de femmes, d’armes et de coursiers de race[9]. » La possession d’esclaves ! Le nomade a découvert l’esclavage et a créé par là cet embryon de l’Etat : la première exploitation de l’homme par l’homme !

Le chasseur aussi se bat et fait des prisonniers, mais il ne les réduit pas en esclavage ; il les tue ou les adopte comme membres de sa tribu. Que ferait-il d’esclaves ? Les produits de chasse se laissent plus difficilement encore que le grain emmagasiner et « capitaliser ». La pensée de transformer un être humain en machine à travail ne pouvait naître que dans une période de l’économie où existe un fonds de biens, un « capital » exigeant l’aide de travail dépendant pour pouvoir s’accroître. Ce degré est atteint chez les pasteurs. Les membres d’une famille sans aide étrangère suffisent à peine à garder un troupeau peu nombreux et à le protéger contre les ennemis du dehors, hommes ou animaux. Avant l’intervention du moyen politique les aides auxiliaires ne se trouvent qu’en très petit nombre : quelques membres appauvris de la tribu, quelques fugitifs appartenant à des tribus étrangères et que nous trouvons partout comme protégés dépendants dans le train des grands possesseurs de troupeaux[10]. Ici et là une peuplade appauvrie entre à demi volontairement au service d’une plus riche. « Les positions réciproques des peuples sont déterminées par l’état de leurs possessions respectives. Ainsi les Toungouses qui sont très pauvres s’efforcent de rester dans le voisinage des établissements des Tschouktchis qui possèdent de grands troupeaux de rennes. Les riches Tschouktchis emploient les Toungouses comme bergers et leur donnent des rennes comme rétribution de leurs services. » De même l’asservissement des Samoyèdes de l’Oural par les Sirjaines n’a été que la conséquence finale de l’usurpation graduelle de leurs pâturages[11].

A l’exception de ce dernier cas, qui se rapproche déjà de la formule de l’Etat, les quelques membres « sans capital » subsistant dans une tribu ne suffiraient pas à garder des troupeaux très nombreux. Et pourtant la nature même de l’exploitation impose la division des troupeaux. Un même pâturage ne peut nourrir qu’un nombre limité de bestiaux et les chances de garder intact le nombre de bêtes élevées s’accroissent avec la possibilité de les répartir sur plusieurs pâturages. Alors les maladies, les intempéries, etc., ne peuvent en détruire qu’une partie et l’ennemi du dehors ne peut pas non plus tout dérober à la fois. Chez les Herreros par exemple, « tout propriétaire un peu aisé est forcé d’avoir, à côté de son habitation principale, plusieurs pâturages où les frères cadets, ou d’autres parents, ou à défaut des serviteurs âgés et fidèles, sont chargés de la surveillance des troupeaux[12] ».

Aussi le nomade épargne-t-il son prisonnier de guerre : il peut l’utiliser comme esclave à la garde du bétail. Nous pouvons encore observer la transition entre l’usage de la mise à mort et celui de la mise en esclavage dans une cérémonie du culte des Scythes : sur cent prisonniers de guerre un seul est sacrifié lors des grands festins de la tribu. Lippert qui mentionne ce fait y voit[13] « une restriction naissante dont la raison est évidemment la valeur qu’acquiert le prisonnier comme serviteur possible ».

Avec l’incorporation des esclaves dans la tribu pastorale nous avons l’Etat dans ses éléments essentiels : il n’y manque que l’occupation permanente d’un territoire délimité. Cet Etat a pour forme la domination et pour substance l’exploitation économique d’instruments humains de travail. Et dès lors la différenciation économique et la formation de classes sociales vont pouvoir progresser à grands pas. Les troupeaux des chefs, habilement divisés, gardés soigneusement par de nombreux bergers armés, maintiennent leur effectif plus aisément que ceux des autres membres de la tribu. Ils s’accroissent en nombre plus rapidement aussi, grâce à la plus grande part de butin que reçoit le riche, proportionnellement à la quantité de guerriers asservis qu’il peut mettre sur pied. La grande prêtrise joue aussi son rôle et il se creuse ainsi entre les membres jadis égaux de la tribu un abîme de plus en plus profond, jusqu’à ce qu’une véritable aristocratie, composée des riches descendants des riches patriarches, se dresse enfin en face de la plèbe.

« Les Peaux-Rouges, même ceux qui possèdent l’organisation la plus avancée, n’ont développé ni aristocratie, ni esclavage* et c’est par là principalement que leurs institutions se distinguent de celles de l’Ancien-Monde. L’esclavage, comme l’aristocratie, ne prospère que sur le sol patriarcal des peuples se livrant à l’élevage des troupeaux[14]. » Nous trouvons chez tous les pasteurs parvenus à un certain degré de civilisation la division sociale en trois classes distinctes : aristocratie (princes des tribus de la Bible), hommes libres et esclaves. D’après Mommsen[15] « tous les peuples indo-germains possèdent l’esclavage comme institution légale ». Et ce qui est rapporté des Aryens, des Sémites d’Asie et d’Afrique (Masai et Vahouma) et (les Mongols s’applique également aux Hamites. Chez les Fellata du Sahara, « la société se divise en princes, chefs, hommes francs (hommes libres n’ayant que des possessions modestes) et esclaves[16] ». Il en est de même chez les Hovas[17], chez les peuples de même race de la Polynésie, les Nomades de la mer, bref partout où l’esclavage est organisé en institution légale. Etant donné des conditions identiques la nature humaine se développe partout de la même manière, sans distinction de couleur ni de race.

Le pasteur s’habitue ainsi graduellement au métier guerrier et à l’exploitation de l’homme en tant que moteur à travail. Son genre de vie même le pousse forcément à employer de plus en plus le « moyen politique ».

Il est physiquement plus robuste que le chasseur primitif et ne lui est inférieur en rien comme adresse et décision : les moyens de subsistance du chasseur sont trop incertains pour qu’il puisse atteindre le maximum de taille et de force dont sa race est capable. Le pasteur au contraire, qui a dans le lait de ses troupeaux une source constante de nourriture, qui peut avoir de la viande à volonté, arrive presque partout à une taille de géant, le Nomade Aryen avec ses troupeaux de chevaux tout comme les possesseurs de troupeaux bovins d’Asie et d’Afrique, par exemple les Zoulous. De plus la tribu de pasteurs est supérieure en nombre à la horde de chasseurs, d’abord parce qu’elle peut tirer d’un terrain donné une plus grande quantité de nourriture, et surtout parce que la possession de lait animal, en abrégeant la période d’allaitement, permet une succession plus rapide des naissances ainsi que l’arrivée à l’âge adulte d’un plus grand nombre d’enfants. C’est ainsi que les steppes fertiles de l’Ancien Monde sont devenues ces inépuisables réservoirs humains aux débordements périodiques, véritables « vaginae gentium ».

Comparés aux chasseurs les pasteurs se distinguent  donc par un nombre plus considérable de guerriers valides, plus robustes individuellement et dans leur masse au moins aussi mobiles que la horde de chasseurs, beaucoup plus rapides même car beaucoup sont montés (chevaux ou chameaux). Et cet ensemble plus considérable de forces individuellement supérieures est maintenu par une organisation telle que seule peut la créer le patriarcat autoritaire, rompu au commandement d’une masse d’esclaves. Comment mettre en parité cette organisation préparée et développée par les conditions mêmes de l’existence et le faible lien d’obéissance qui unit le jeune guerrier des chasseurs à son chef ?

Le chasseur poursuit son gibier seul ou par petits groupes ; c’est réuni en grandes masses dans lesquelles l’individu se trouve parfaitement protégé que le pasteur avance, formant un véritable corps d’expédition dont les haltes sont comme des campements fortifiés. Ainsi la pratique des manœuvres de tactique, l’esprit de méthode et la discipline stricte se développent tout naturellement. « On ne risque guère de se tromper, remarque Ratzel[18], en mettant au nombre des forces disciplinatrices de la vie nomade l’ordre invariable de campement. Chaque homme, chaque objet a sa place immuable : de là la rapidité et le bon ordre avec lesquels on installe et lève le campement. Il ne vient à l’esprit de personne de changer de place sans commandement ou sans raison impérative. C’est seulement grâce à cette sévère discipline qu’il est possible, dans l’espace d’une heure, d’empaqueter et de charger la tente avec tout son contenu. »

La même discipline, établie de toute antiquité, éprouvée à la chasse et dans les expéditions pacifiques, gouverne également les marches guerrières de la tribu. Les pasteurs deviennent ainsi des combattants de profession, et même, tant que « l’Etat » n’a pas créé d’organisations plus parfaites et plus puissantes, des combattants invincibles. Pasteur et guerrier deviennent des termes synonymes. Ce que rapporte Ratzel des nomades de l’Asie centrale[19] s’applique également à tous les autres : « Le nomade est en tant que pasteur un concept économique et en tant que guerrier un concept politique. Il est toujours prêt à abandonner son occupation, quelle qu’elle soit, pour la guerre et le brigandage. Pour lui tout dans l’existence a deux faces, pacifique ou belliqueuse, honnête ou spoliatrice et il montre selon les circonstances tantôt l’une et tantôt l’autre. La pêche et la navigation exercées par le Turcoman transcaspien se transforment en piraterie… La marche du peuple pasteur, paisible en apparence, décide la marche de guerre, la houlette de berger devient une arme redoutable. A l’automne, lorsque les chevaux reviennent plus robustes du pâturage et que la seconde tonte des moutons est terminée, le nomade cherche dans sa mémoire quelle expédition de vengeance ou de rapine (baranta, mot à mot, faire, ou voler des bestiaux) il a remis jusque-là. C’est l’expression d’un droit du plus fort qui dans les querelles d’intérêt, les affaires d’honneur, les vendettas, cherche sa vengeance et son otage dans ce que l’ennemi possède de plus précieux : ses troupeaux. Les jeunes gens qui n’ont pas encore pris part à une baranta doivent conquérir avec le nom de « Batir » (héros) le droit à l’honneur et à la considération de tous. Au plaisir de l’aventure s’ajoute l’attraction du gain ; et ainsi prend naissance la triple progression descendante : vengeur, héros et brigand. »

Chez les Nomades de la mer, les Vikings, nous trouvons exactement les mêmes conditions ; et même, dans les cas les plus importants pour le cours de l’histoire universelle, les nomades de la mer sont simplement des nomades terriens qui ont changé d’élément.

L’exemple des Turcomans transcaspiens[20] cité plus haut nous montre avec quelle facilité le pasteur échange dans ses expéditions de rapine le cheval ou le « vaisseau du désert » contre le « coursier des mers ». Un autre exemple est celui des Scythes : à peine ont-ils appris l’art de naviguer que ces « pasteurs errants, la race fameuse des Hippomolgues d’Homère, les plus justes des hommes qui ne vivaient que de lait » (Iliade, ch. XIII, 3) se transforment, tout comme leurs frères baltes et scandinaves, en intrépides marins. Strabon écrit (Cas., p. 301) : « Depuis qu’ils se sont aventurés sur les mers, leur caractère s’est entièrement détérioré ; ils vivent de piraterie, massacrent les étrangers et sont en relations avec de nombreuses tribus dont ils partagent le commerce et les dissipations[21]. »

S’il est vrai que les Phéniciens aient appartenu à la race sémite, leur transformation de nomades terriens en nomades maritimes, en pirates, serait également un exemple de cet ordre de faits d’une importance considérable dans l’histoire universelle[22].

Il en fut probablement de même en ce qui concerne la majorité des nombreux peuples qui, des côtes de l’Asie Mineure, de la Dalmatie et de l’Afrique septentrionale, rançonnèrent les contrées prospères de la Méditerranée depuis les temps les plus reculés dont font mention les monuments égyptiens (les Hellènes ne furent pas admis en Egypte) jusqu’ à l’époque contemporaine (pirates du Rif). Les Maures de l’Afrique Septentrionale, Arabes ou Berbères d’origine mais nomades terriens en tous les cas, sont sans doute l’exemple le plus universellement connu de ces transformations.

Toutefois les nomades maritimes, les pirates, peuvent aussi se développer directement de l’état de peuples pêcheurs sans traverser d’état pastoral intermédiaire. Nous avons déterminé les raisons de la supériorité du pasteur sur le laboureur : l’effectif relativement important des hordes et le genre d’occupations développant chez l’individu le courage et la décision en soumettant la masse dans son ensemble à une stricte discipline. Tout cela s’applique également aux pêcheurs des côtes. Les riches pêcheries permettent une densité de population considérable, comme on peut le constater chez les Indiens du Nord-Ouest (Tlinkites, etc.) ; elles rendent aussi l’esclavage possible, le travail de l’esclave employé à la pêche rapportant plus que ne coûte sa nourriture. Nous trouvons ici, cas unique chez les Peaux-Rouges, l’institution de l’esclavage développée ; et nous y trouvons aussi comme conséquence inévitable des inégalités économiques permanentes entre les hommes libres, inégalités qui amènent finalement, tout comme chez les pasteurs, une sorte de ploutocratie. L’autorité sur les esclaves engendre, ici comme là, l’habitude de la domination et la prédilection pour l’emploi du moyen politique, et la stricte discipline développée par la navigation favorise encore ces penchants. « Un des grands avantages de la pêche en commun est la stricte discipline inculquée aux équipages ; sur les grandes barques les hommes choisissent un chef auquel est due une obéissance absolue, tout succès dépendant de cette soumission. Le gouvernement du vaisseau prépare et facilite celui de l’Etat. Dans l’existence d’une peuplade comme celle des habitants des Iles Salomon, classés habituellement parmi les plus sauvages, la navigation est le seul élément de concentration des forces[23]. » Si les Indiens du Nord-Ouest ne sont pas devenus d’aussi fameux pirates que leurs frères de l’Ancien Monde, c’est qu’aucune civilisation prospère ne s’est développée à leur portée : tous les pêcheurs organisés se livrent à la piraterie.

Pour toutes ces raisons, les Vikings, tout comme les pasteurs, sont à même de choisir le moyen politique comme base de leur existence économique et comme eux ils sont devenus des fondateurs d’Etat sur une grande échelle. Dans les chapitres suivants, nous aurons à distinguer les « Etats maritimes » fondés par les Vikings des « Etats territoriaux » établis par les pasteurs ou, dans le Nouveau-Monde, par les chasseurs. Nous nous occuperons des premiers plus en détail lorsqu’il sera question des fins de l’Etat Féodal Développé. Pour le moment, et tant que nous ne traitons que de la formation de l’Etat Féodal Primitif, nous nous bornerons à l’examen de l’Etat Territorial, laissant de côté l’Etat maritime. Ce dernier en effet, bien que présentant dans ses grandes lignes la même nature et le même développement que l’Etat Territorial, laisse moins clairement reconnaître la marche typique de l’évolution.


[1] Achelis, Die Ekstase in ihrer kulturellen Bedeutung, t. I des Kulturprobleme der Gegenwart, Berlin, 1902. L’extase est une hallucination ou une folie, qui peut être individuelle mais aussi – et surtout – collective. Dans ce dernier cas, la charge émotive de l’extase est bien plus importante et durable. Erwin Rhode trouve les fondements de la tragédie grecque dans l’extase orgiastique, et Marcel Mauss y trouve l’origine mystique des religions (cf. Œuvres, II, p. 391-5) (NdT).

[2] Grosse, Formen der Familie, Les formes de la famille et de l’activité économique, Freiburg et Leipzig, 1896, p. 39.

[3] Ratzel, Voelkerkunde, 2° éd. Leipzig et Vienne, 1894-1895, II, p. 372. Friedrich Ratzel, né le 30 août 1844 à Karlsruhe – décédé le 9 août 1904 à Ammerland, était un pharmacien, zoologiste puis géographe allemand. Ratzel, dans son œuvre majeure publiée de 1882 à 1891, Anthropogéographie, lie la terre et l’homme dans une vision systématique qui a totalement renouvelé la science géographique. Pour Ratzel, l’objectif unique de celle-ci consiste à mettre en lumière la diversité des sociétés humaines pour lui faire correspondre une diversité égale de milieux naturels. Dans cette optique, l’emploi du mot géographie, de l’adjectif géographique, s’applique aux caractéristiques physiques. De ce point de vue, les facteurs géographiques sont donc exclusivement les conditions naturelles mais Ratzel, qui éprouve la nécessité de créer un nouveau terme pour qualifier sa spécialité – il parle d’anthropogéographie – dépasse l’ancienne acception du concept dans ses travaux. Ainsi, pour Ratzel, la connaissance des immigrants puritains de la Nouvelle-Angleterre est plus importante pour comprendre cette région que le relief de celle-ci.

Ratzel est aussi, au-delà, un des pionniers les plus importants de la géopolitique. Très influencé par Charles Darwin et sa théorie de l’évolution, il utilise ces concepts à une échelle plus générale, celle des États, en les comparant à des organismes biologiques qui connaissent croissance ou déclin sur une échelle temporelle. Selon ses propres mots, « L’État subit les mêmes influences que toute vie. Les bases de l’extension des hommes sur la terre déterminent l’extension de leurs États. […] Les frontières ne sont pas à concevoir autrement que comme l’expression d’un mouvement organique et inorganique. » L’expansion des peuples doit leur permettre de récupérer les espaces de voisins moins vigoureux, vision qui légitime, certes, l’impérialisme allemand, mais de fait toutes les annexions territoriales connues par l’Europe centrale au long du XIXe siècle.

La pensée de Ratzel, très ample et complexe, résiste à la simplification. Si ses idées ont été reprises plus tard par le géographe nationaliste Karl Haushofer, celles-ci constituant le terreau de la notion d’ « espace vital » qui fleurit dans Mein Kampf, elles ne sauraient être réduites à cet aspect. Sa position sur la question coloniale démontre cette difficulté. Fondé en 1871, le Reich allemand arrive tardivement sur cette scène. Ratzel défend l’idée qu’il puisse s’implanter en Afrique pour former une Mittelafrika plutôt qu’une Grossdeutschland, stratégie reprise dès 1914 par l’État-major allemand contre les colonies alliées. Elle est toutefois inverse de celle mise en œuvre par les nazis après 1933, ceux-ci défendant l’idée d’une expansion en Europe au détriment des Slaves et des Latins. Pour autant, la volonté colonialiste de Ratzel, qu’il faut replacer dans les opinions de l’époque, repose sur des concepts plus incertains. Dans sa théorie, les peuples primitifs (Naturvölker) de l’Afrique, Océanie etc. s’opposent par leurs traits aux peuples évolués (Kulturvölker) de l’Ancien et Nouveau Monde, lesquels ont tout naturellement, à ce titre, le droit d’occuper les territoires des premiers. (NdT).

[4] Cunow, Die soziale Verfassung des lnkareiches, Stuttgart, 1896, p. 51.

* Ce contraste psychologique qui a été souvent expressément affirmé, n’est pourtant pas sans souffrir d’exception. Grosse écrit (Formes de la famille, p. 137): « Quelques histoires de la civilisation présentent les laboureurs comme des peuplades pacifiques par opposition aux nomades belliqueux. Il est certain que l’on ne peut soutenir de leur genre d’occupation ce que l’on prétend de l’élevage, que sa nature prépare et dispose à la guerre. Pourtant c’est justement dans le cadre de ces occupations paisibles que nous trouvons plusieurs des peuplades les plus belliqueuses et les plus cruelles qui aient jamais existé. Les sauvages cannibales de l’Archipel Bismarck, les féroces Fidjiens, les bouchers humains du Dahomey et des Aschantis se livrent tous à la paisible culture des fruits de la terre. En admettant que tous les agriculteurs ne soient pas aussi redoutables, la douceur proverbiale de la plupart ne nous en semble pas moins plutôt problématique. »

[5] Siedlung und Agrarursen der Westgermanen, etc. Berlin, 1895, l, p. 273. August Meitzen (1822 – 1910) était un géographe allemande, célèbre pour avoir fondé la géographie du peuplement rural. Meitzen a été le commissaire prussien spécial pour le remembrement des terres, soucieux de redessiner les limites de propriété de manière à réduire la fragmentation des exploitations (NdT).

[6] I, ch. 1, p. 138.

[7] Ratzel, 1, ch. l, p. 702.

[8] Id., 1, ch. II, p. 555.

[9] Id. 1, ch. II, p. 555.

[10] Par exemple, d’après Ratzel (1, ch. II, p. 214), « chez les Ovambos où ils semblent se trouver dans une condition de semi-esclavage » ; et aussi, d’après Laveleye, dans l’Irlande primitive (Fuidhirs). Les Ovambos (ou Aawambo ou Ambo) sont un groupe ethnique bantou de Namibie et d’Angola (NdT).

[11] Ratzel, I, ch . I, p. 649.

[12] Id. 1, ch. II, p. 99.

[13] Lippert, Kulturgeschichte der Menshheit, Stuttgart, 1886, II, p. 302.

* Cette assertion de Lippert n’est pas tout à fait juste. Les chasseurs et pêcheurs du Nord-Ouest de l’Amérique ayant une organisation d’existence sédentaire possèdent les deux : aristocratie et esclavage.

[14] Lippert, 1, ch. II, p. 522.

[15] Roemische Geschichte, 6e éd. Berlin, 1871, I, p. 17.

[16] Ratzel, 1, ch. II, p. 518.

[17] Id. 1, ch. II, p. 425. Les Hovas, dans sa signification la plus courante à Madagascar même, sont traditionnellement la plus importante subdivision du peuple merina, correspondant aux gens du commun. Dans ce sens, ils pouvaient être opposés aux andriana d’une part et aux mainty enindreny de l’autre. Dans bien des cas cependant, ils ne correspondaient pas forcément à « roturiers » car le statut particulier des clans hova pouvait varier considérablement. Certains bénéficiaient en effet de privilèges importants analogues à ceux de la plus haute noblesse. (NdT)

[18] Id. 1, ch. II, p. 515.

[19] Id. 1, ch. II, p. 390-391.

[20] Id. 1, ch. II, p. 390-391.

[21] Lippert, 1, I, p. 471.

[22] Kulischer, Zur Entwicklungs-Geschichte des Kapitalzins ; Jahrb. Für National-Oekonomie und Statistik, t. III, 1. 18, Jena, 1899, par 318 (« pillards et, par suite de la pauvreté de leur patrie, avides de la terre d’autrui », dit Strabon).

[23] Ratzel, 1, ch. I, p. 123.

 

Une édition augmentée et annotée de l’Etat de Franz Oppenheimer sortira très prochainement dans la collection d’e-books de l’Institut Coppet.