Les gourderies de Robin (3)

L’épidémiologie à la sauce Marie-Monique Robin

Par Anton Suwalki

Les gourderies de Robin (1)
Les gourderies de Robin (2)
Les gourderies de Robin (interlude)

À défaut d’avoir inventé la poudre, Marie-Monique Robin réexplore tous les domaines de la science et affiche des certitudes que des spécialistes qui ont consacré toute une vie à la recherche n’ont pas. À quoi bon consacrer des milliards à la recherche, puisque l’épigone de Lyssenko a tout compris en 3 clics sur Internet ?

L’épidémiologie du cancer n’échappe pas à l‘expertise balourde de la savante d’Arte, et subit les mêmes outrages que la toxicologie et que les notions les plus élémentaires, telles que l’espérance de vie.

Comment convaincre son fan-club du sort funeste qui nous attend du fait de « l’environnement […] massivement pollué par les quelque 100.000 molécules chimiques qui ont été mises sur le marché, au cours des cinquante dernières années » ? Réponse : les perturbateurs endocriniens et l’« épidémie de cancers ». Nous nous contenterons dans cette partie de traiter des cancers, et de partir des données disponibles pour la France. Marie-Monique Robin ne prétend-elle pas que la France, grande consommatrice de pesticides, est le pays où l’incidence des cancers est la plus élevée ? Affirmation fausse [1], mais passons rapidement dessus. Bien d’autres sornettes nous attendent.

(Illustration René Le Honzec)

L’épidémiologie à la sauce Robin

Au cours de ses tournées de promotion du Monde selon Monsanto, Marie-Monique Robin s’est déjà illustrée par sa grande rigueur dans la pratique de l’épidémiologie : s’adressant à ses fidèles dans la salle, elle demande que toutes les personnes présentes qui ont un parent ou un proche qui a ou a eu un cancer lèvent la main… Oh surprise, la majorité des gens lèvent la main !

Récemment toutefois, elle a choisi une option a priori moins grotesque : partir des chiffres disponibles du cancer pour les faire parler. Évidemment, les chiffres parlent, il suffit de les torturer un peu.

Les statistiques fournies par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), un organisme basé à Lyon, qui dépend de l’Organisation mondiale de la santé, confirment cette interprétation des faits : l’incidence du cancer a été multipliée par deux au cours des trente dernières années, dans les pays dits « développés ». Et, ainsi que me l’a dit très clairement Christopher Wild, le directeur du CIRC, cette évolution est due à « l’environnement et au style de vie».
Je rappelle que l’incidence désigne le nombre de malades que l’on trouve sur une population de 100.000 habitants, or celle-ci n’a cessé d’augmenter dans les pays occidentaux, à la différence des pays dits « sous-développés » qui n’ont pas encore adopté notre mode de vie industriel.

Ici, Marie-Monique Robin rappelle surtout qu’elle est incapable de faire la différence entre une valeur absolue – l’incidence, c’est le nombre de nouveaux cas par an – et une valeur relative, le taux d’incidence, c’est-à-dire le nombre de cas rapportés à une population de 100.000 habitants. L’incidence a presque doublé en France entre 1980 et 2005 (+89%), mais pas le taux d’incidence.

Et rien ne confirme l’interprétation robinienne des chiffres, le rôle prédominant de la pollution chimique : le directeur du CIRC aurait-il oublié de lui préciser que les facteurs environnementaux du cancer (« environmental factors ») désignent tous les facteurs autres que génétiques (ceux-ci prédisposant ou pas à la maladie) : la pollution, mais aussi le tabac, l’alimentation, les infections, le mode de vie, l’exposition au soleil. Aucune étude sérieuse n’a jamais établi qu’une part importante des cancers dans les pays développés serait due à la pollution, sans parler des épouvantails favoris de Marie-Monique Robin : les pesticides.

Selon le rapport établi en 2007 par… l’Académie nationale de Médecine, l’Académie des Sciences, l’Institut de France, le Centre international de Recherche sur le Cancer (OMS – Lyon), la Fédération nationale des Centres de Lutte contre le Cancer, avec le concours de l’Institut national du Cancer et de l’Institut national de Veille sanitaire… donc des organismes évidemment mille fois moins compétents pour parler du cancer que Mémère Lyssenko : l’exposition « privée » aux polluants, cumulée à l’exposition professionnelle est responsable dans le pire des cas de moins de 2% des cancers [2]. Compte tenu de la réduction régulièrement observée de la pollution dans bien des domaines, il se pourrait même que cette cause soit en régression, contrairement aux dires de Marie-Monique Robin. Quelques données récentes :

Par rapport à 1990, les émissions de monoxyde de carbone (CO) ont baissé de 57%, les composés organiques volatils non méthanique (COVNM) de 47%, les oxydes d’azote (NOx) de 36% et les oxydes de soufre (SOx) de 72%. Les émissions de particules fines (PM2,5) ont, quant à elles, diminué de 12% par rapport à 2000, même s’il est précisé que les déclarations des États membres étaient moins complètes sur ce type de polluant. [3]

Marie-Monique Robin qui invente un passé paradisiaque et les « vieux d’aujourd’hui [qui] ont grandi dans un environnement sain » n’a probablement jamais vu Le parlement de Londres au soleil couchant comme l’avait vu Monet en 1903.

Mais laissons la poursuivre sa diatribe :

L’astuce des fabricants de produits chimiques et de certains scientifiques qui roulent pour eux (j’y reviendrai longuement) est de confondre systématiquement l’incidence du cancer et le taux de mortalité de la maladie. Or, il est un fait, que grâce aux progrès médicaux, le taux de mortalité dû au cancer a chuté, mais il n’en reste pas moins que le taux d’incidence ne cesse de croître, et qu’on assiste à une augmentation permanente du nombre de nouveaux cas par an, et notamment chez les enfants et personnes jeunes.

L’astuce des fabricants de produits chimiques et de certains scientifiques qui roulent pour eux est de confondre systématiquement l’incidence du cancer et le taux de mortalité de la maladie. La pathologie mentale de Marie-Monique Robin est décidemment très lourde. Où a-t-elle été piocher une telle idiotie ?

Le taux d’incidence des cancers a globalement augmenté au cours des dernières décennies, mais avec des évolutions très variables selon le type de cancer : il a notablement diminué pour certains. Le taux de mortalité par cancer a globalement diminué, en partie grâce aux progrès médicaux, et donc de la « méchante chimie ».

Mais surtout, si astuce il y a, elle ne vient pas des « scientifiques qui roulent pour les fabricants de produits chimiques », mais de la journaliste. En effet, l’évolution démographique (augmentation de la population, augmentation de l’espérance de vie, augmentation de la part des personnes âgées dans la population totale) augmente mécaniquement l’incidence du cancer.

Vieillissement biologique et cancer sont en effet étroitement liés. Le taux d’incidence du cancer pour les hommes passe en effet de 299 pour 100.000 entre 45 et 49 ans à 561 entre 50 et 54, puis pour les tranches quinquennales suivantes : 989, 1618, 2269, 2804, et 3163, le maximum étant atteint pour la tranche d’âge des 75-79 ans [4]. Le même phénomène se constate chez les femmes, avec un pic du taux d’incidence plus tardif, mais des taux d’incidence inférieurs, sauf pour les 30 à 54 ans. Correction faite des facteurs démographiques structurels, le taux standardisé sur la population mondiale a augmenté de 39% en France, et non doublé, comme le laisse entendre Marie-Monique Robin.

Reste à analyser cette évolution : si personne ne conteste le rôle des facteurs environnementaux au sens large dans cette évolution, on remarque que 70% des cas supplémentaires enregistrés chez les hommes entre 1980 et 2005 concernent le cancer de la prostate, et la moitié concernent le cancer du sein chez les femmes. Comme le note l’INVS (et le fait est loin d’être spécifique à ces deux cancers) :

Pour ces deux cancers, la modification des pratiques médicales et l’augmentation de l’activité de dépistage ont joué un rôle majeur dans le diagnostic croissant de ces maladies. Notons que le bénéfice de l’extension du dosage de PSA (prostate specific antigen) en population générale, responsable de l’augmentation de l’incidence des cancers de la prostate, n’a pas été scientifiquement démontré […]

On voit donc que la raison essentielle de la divergence entre incidence et mortalité est le remplacement de cancers de pronostic médiocre (comme le cancer lèvre-bouche-pharynx) par des cancers de bon à très bon pronostic : la recherche systématique des tumeurs (prostate et sein) ou leur découverte fortuite grâce à une utilisation de plus en plus fréquente de systèmes d’imagerie sophistiqués (thyroïde) ont fortement contribué à cette évolution. Si on a simplement anticipé le diagnostic de certaines tumeurs, on devrait voir l’incidence de ces cancers diminuer. Si cette découverte anticipée est utile, on devrait voir la mortalité diminuer.

L’INVS qui roule sans doute pour « les fabricants de produits chimiques » aux yeux de la gourde, déplore même pour la prostate que le dépistage par PSA soit à l’origine d’un sur-diagnostic (et donc de risque de sur-traitements), compte tenu de l’évolution naturelle de la maladie.

Une fois déduit l’effet de l’augmentation de la population, de son vieillissement, des pratiques et des techniques de dépistage, il reste donc une partie de l’augmentation du nombre de cancers diagnostiqués chaque année dont les causes ne sont pas déterminées avec certitude, sauf bien sûr pour Marie-Monique Robin. Ainsi, l’âge tardif du premier enfant pourrait intervenir dans l’augmentation du taux d’incidence du cancer du sein chez les femmes. On peut également s’inquiéter de la hausse des comportements à risque chez les femmes qui augmentent les risques de cancer (tabac, exposition aux UV, etc.) Mais il apparaît assez clairement que, hors exposition professionnelle à des substances cancérigènes, la responsabilité de la pollution , en particulier des « poisons dans notre assiette » est probablement très faible dans la balance.

Des faits que Marie-Monique Robin est obligée d’ignorer, sans cela tout son réquisitoire anti-pesticides s’écroule pitoyablement. Robin essaie même de balayer l’argument du diagnostic :

Ainsi que le souligne Devra Davis, épidémiologiste et spécialiste du cancer, l’incidence du cancer du cerveau chez les enfants a augmenté de 1 à 3%, chaque année, depuis trente ans, alors que les méthodes de diagnostic de cette pathologie n’ont pas changé pendant la même période.

C’est donc une « bonne » épidémiolgiste, qui ne roule pas pour l’industrie chimique. On notera la précision formidable des spécialistes enrôlés par Marie-Monique Robin : +1% par an, cela fait +35% environ en 30 ans. +3% par an, cela fait + 143%. Mais surtout, que de distraction ! La spécialiste du cancer semble avoir oublié de mentionner le scanner et les IRM : les premiers exemplaires d’IRM sont apparus dans les hôpitaux, il y a… 30 ans.

Publié avec l’autorisation de l’auteur.

Notes :

[1] Cancer : Tous cancers sauf les cancers de la peau non mélanomes.
[2] Attributable Causes of Cancer in France in the Year 2000. L’exposition professionnelle serait tout de même à l’origine de 3% des décès par cancers chez les hommes , et de 0,7% chez les femmes. Des chiffres qui ont tendance à diminuer dans les pays industrialisés.
[3] Baisse des émissions de polluants atmosphériques en Europe en 2007.
[4] Estimation nationale de l’incidence et de la mortalité par cancer en France entre 1980 et 2005.