7 raisons pour ne pas intervenir en Libye

Libye (Crédits : Magharebia, licence Creative Commons)

Trop tardive, sans intérêt, cette intervention ne gênera pas Kadhafi et créera de nouveaux ennemis

La résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU a autorisé l’emploi de la force contre Kadhafi, ce qui a conduit à une intervention militaire conjointe des Etat-Unis, de la France, etc. soutenus par de nombreux pays et organisations comme l’OTAN, la Ligue Arabe, etc.. Le cessez-le-feu, proposé par le dirigeant libyen dans la foulée de l’adoption de la résolution, n’a pas ralenti ni arrêté cette intervention.

Plusieurs critiques ont été adressées aux dirigeants occidentaux qui ont promu et porté ce projet de résolution : d’abord , il n’existe pas de menace directe ou indirecte des intérêts des pays européens ou américains, il est même assez clair que l’instabilité de la Libye, petit pays producteur de pétrole, n’aurait qu’un faible impact économique mondial ou même régional.

Ensuite, Kadhafi, malgré un nombre incalculable de défauts, est à la tête d’un pays sans réelle influence locale, qui a abandonné toute implication dans le terrorisme international et a mis fin à son embryon de programme nucléaire militaire il y a des années, la situation dans ce pays ne présente donc aucun risque stratégique important. Enfin, l’impact sur les budgets des Etats impliqués dans cette intervention sera loin d’être anodin, dans un contexte où les déficits s’accumulent et s’empilent, notamment du fait d’autres opérations militaires de par le monde (Irak, Afghanistan, etc.).

Mais là n’est pas l’essentiel.

D’autres raisons moins évidentes militent contre cette intervention, nous en avons dénombré sept :

  1. cette intervention est trop tardive pour avoir un impact décisif sur les événements,
  2. n’a pas d’intérêt (même pas humanitaire) pour les libyens,
  3. n’a pas de stratégie claire de fin ou de sortie pour les Etats intervenants,
  4. créera un troisième front dans la guerre Occident vs. Islam aux yeux de la rue arabe,
  5. qui plus est dans un pays complexe et divisé,
  6. dont la destinée demeure très incertaine,
  7. et où les Etats intervenant dans cette opération n’auront qu’une certitude, celle de se créer de nouveaux ennemis.

Une intervention trop tardive, bien après qu’elle puisse avoir un effet décisif…

Les insurrections comme celles de Libye, par des forces rebelles peu organisées, dépendent largement de la perception de la puissance de l’adversaire à renverser : il n’y a pas si longtemps, autour du 10 ou 11 mars (soit une semaine avant l’adoption de la résolution), le pouvoir de Kadhafi semblait s’effriter, enregistrait défection sur défection. Sa chute ne semblait être qu’une question de jours, peut-être d’heures. Mais c’est à ce moment-là que Kadhafi parvint à contenir la ligne de front qui s’avançait vers l’ouest du pays: l’élan de la rébellion a été stoppé net, et quelques jours plus tard, il était clair que Kadhafi avait remporté une victoire décisive.

C’est précisément avant cet événement qu’une intervention aurait été utile, pour conforter les avancées et victoires des rebelles. Désormais, Kadhafi a repris le contrôle de tout le pays sauf de la petite région de Benghazi : à partir de cela, il est difficile de construire quoi que ce soit contre Kadhafi, on ne pourra que protéger un havre de paix pour les rebelles qui auront été défaits par le pouvoir libyen. Dès lors, il est déjà trop tard.

…sans intérêt pour les libyens (pas même humanitaire)…

L’argument principal de l’intervention réside dans l’idée qu’il faudrait stopper des massacres, un quasi-génocide en cours. Mais, aussi dur et brutal cela puisse sonner, une rébellion en échec dont ses membres se font tuer par son adversaire n’est pas un génocide. La situation libyenne n’est pas du tout la même que les cas de nettoyage ethnique dans les Balkans ou de génocide au Rwanda.

Il n’y a a priori pas de désastre humanitaire en cours en Libye, au sens où on l’entend habituellement (comme au Rwanda), et les affrontements ne portent pas en eux la menace de déstabiliser la région (comme ce fut le cas pour les Balkans), donc ce genre de guerre civile ne nécessite pas automatiquement une intervention extérieure pour se résoudre. Au contraire même, une intervention peut être un facteur de large déstabilisation régionale.

…sans stratégie claire de sortie…

Il est possible que cette intervention permette de changer le cours des événements à l’avantage des rebelles contre Kadhafi, mais ce qui est en revanche certain, c’est que l’intervention conduit à prendre sous son aile une rébellion tenue en échec par le pouvoir qu’elle a cherché à renverser. Les Etats-Unis et leurs alliés ont, de facto, pris en charge la responsabilité de la protection de ces rebelles, et en toute logique, cela implique que l’on arme à nouveau ceux-ci, et qu’on les aide à se sortir du pétrin dans lequel ils se trouvent.

Toute la question désormais est la suivante : vu que les Etats-Unis et leurs alliés ne peuvent repartir du jour au lendemain sans risque pour les rebelles, comment leur rendre leur autonomie, comment sortir de cette situation, selon quel calendrier? Pour le moment, aucun plan de sortie n’a été présenté, ce qui rappelle d’ailleurs tristement deux autres précédents récents : l’Afghanistan et l’Irak.

…qui créé un troisième front dans la guerre Occident vs. Islam aux yeux de la rue arabe…

Malgré les déclarations des tenants de l’intervention qui soulignent la bonne intention de ne faire que protéger les populations civiles au nom des rebelles, il faut s’attendre à ce que naisse la suspicion selon laquelle Washington et Paris cherchent à s’accaparer la révolution libyenne pour leurs propres intérêts. Au vu de la réputation notamment des Etats-Unis dans la région, c’est même presque inévitable.

Même si les puissances occidentales parviennent à ne pas aller au-delà de leurs engagements – pas d’intervention terrestre par exemple – ce qui est tout sauf certain, l’intervention sera vue comme une nouvelle preuve de l’impérialisme américain et du néocolonialisme européen. De même, le soutien officiel de la Ligue Arabe ne changera rien à cette suspicion, la rue arabe tendant à considérer les membres de celle-ci comme les larbins des américains. L’intervention libyenne, après l’Afghanistan et l’Irak, risque donc d’être vue comme la troisième étape de la croisade occidentale contre l’Islam.

…dans un pays complexe et divisé…

L’image assez floue des rebelles, vus en Occident comme des combattants de la démocratie décidés à se débarrasser d’un tyran brutal, cache une réalité plus complexe. La Libye, intrinsèquement, est un pays fragile, une entité politique artificielle créé par les puissances coloniales européennes. C’est l’Italie qui a réuni trois provinces disparates pour former ce nouveau pays : la Cyrénaïque à l’est (centrée autour des villes de Benghazi et Tobrouk), la Tripolitaine à l’ouest (centré autour de la capitale coloniale Tripoli) et le Fezzan, moins peuplé et moins grand, au sud-sud-ouest du pays.

L’essentiel à retenir est que les différentes tribus de Cyrénaïque et de la Tripolitaine n’ont pratiquement rien en commun. Les divisions entre ces deux régions ont persisté après l’indépendance du pays. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que la révolte soit partie de Cyrénaïque, Benghazi notamment, puisque Kadhafi est issu de la Tripolitaine et a bâti son pouvoir en s’appuyant sur les tribus de l’ouest, dont est d’ailleurs issu l’essentiel de ses forces de sécurité. Il n’est pas étonnant non plus qu’à mesure où elles s’avancent vers la Tripolitaine, les forces rebelles rencontrent de plus en plus de résistance. Un pays complexe, divisé, qui a donc un avenir bien incertain.

…dont la destinée future demeure très incertaine…

Actuellement l’agenda des rebelles demeure toujours peu lisible, mais on peut recenser deux cas de figure pour le futur. Soit les rebelles de Cyrénaïque voudront préserver l’unité de la Libye, et simplement renverser le pouvoir actuel – pour parler clairement prendre une revanche sur la Tripolitaine. Soit ils voudront d’une partition du pays pour sécuriser l’indépendance de la Cyrénaïque.

Aucun de ces deux scénarios n’est certain pour le moment, ce qui ajoute une difficulté supplémentaire à une situation complexe et confuse. Ainsi, tous deux posent de très gros problèmes aux Etats-Unis et leurs alliés, et n’offrent finalement comme avenir que la certitude de se créer de nouveaux ennemis.

…et où les occidentaux n’ont qu’une certitude, celle de se créer de nouveaux ennemis.

L’administration Bush avait, rappelons-le, largement sous-estimé les divisions en Irak, entre sunnites, chiites, et kurdes, divisions qui ont très largement contribué aux difficultés américaines prévisibles dans ce pays. L’administration Obama prend exactement le même chemin dans le cas libyen : apporter un soutien aux rebelles de Cyrénaïque créera du ressentiment en Tripolitaine. Si le pays est divisé, cela deviendra même le principal grief des tribus qui auront été défaites et de tout le reste du monde musulman.

Si la Libye demeure unifiée, c’est le statut de nouveaux subordonnés que les tripolitains n’accepteront pas. Dans les deux cas, les Etats-Unis et leurs alliés auront gagné de nouveaux ennemis dans une région où ils en comptent déjà suffisamment. C’est d’autant plus impardonnable que c’est prévisible.

Les sept raisons que nous mentionnons ci-dessous peuvent clairement faire l’objet de débat et être critiquées, et d’ailleurs elles doivent l’être. Mais il est clair, et tout le monde pourra se mettre d’accord là-dessus, que nous sommes en présence de décisions et d’opérations mal pensées au départ et conçues à la hâte, par des acteurs le nez rivé sur leurs propres objectifs personnel, et qui ne proposent a priori ni stratégie de résolution du conflit, et encore moins de sortie de celui-ci.

Tout cela, et il sera facile d’être d’accord sur ce point, n’augure rien de bon.