« Être libéral », réponse à Luc Perrin

Henri Hude (Crédits Henri Hude, tous droits réservés)

Faut-il laisser aux média ou aux politiciens la fixation du sens des mots

Par Henri Hude

Pour éviter les malentendus autour du « libéralisme », il faut rendre leur sens vivant aux mots de notre langue

S’il est permis ce soir de ne pas consacrer toute notre attention au terrible tremblement de terre au Japon, je vous propose un débat autour du « libéralisme ».

Un universitaire alsacien, Mr Luc Perrin, hostile au « libéralisme », vient de faire une critique de mon article, « Être libéral ». Son article est posté à l’adresse suivante : http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=589170

Il m’a aimablement écrit un message, où il précise sa pensée. Le libéralisme est pour lui avant tout une position philosophique, consistant à mettre l’Homme, défini comme Liberté pure, à la place de Dieu. Le libéralisme consiste à reconnaître pour Dieu, ou en tout cas pour Absolu, cette Liberté humaine absolutisée, excluant ainsi la divinité de Dieu. Par société libérale, il entend celle qui prend pour principe le libéralisme ainsi défini. La « laïcité » définit ainsi une société sans Dieu, et même contre Dieu. Si l’adjectif « libéral » est pris en ce sens, l’expression de « catholicisme libéral » est évidemment une contradiction dans les termes. A cela se rattachent aussi les discussions autour du concept de « démocratie chrétienne ». Ce libéralisme a été condamné par le Magistère catholique dans de nombreux documents.

Si je résume une longue histoire, le sommet de l’opposition est atteint avec le Syllabus de Pie IX (1864). Léon XIII travaille à un discernement entre libéralisme et liberté, dans l’importante encyclique Libertas praestantissimum (1888). Il serait désastreux que s’installât une opposition entre une religion qui serait liberticide et une liberté qui serait déicide. Dieu et la liberté doivent être conjugués : c’est la définition même du christianisme. « Où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté. » (Saint Paul, 2ème épître aux Corinthiens, 3, 17). Le Concile Vatican II a voulu parfaire et généraliser un tel discernement, pour mieux annoncer l’Évangile aux sociétés démocratiques. La traditionalistes en rupture, ou en difficulté, avec Rome, critiquent ce travail de discernement. Le Concile Vatican II aurait fait des concessions inacceptables au libéralisme, tel que précédemment défini. Ce n’est pas mon avis.

Les lecteurs de l’article précédent auront bien compris que mon intention n’est pas d’intervenir à ce niveau, ni de prendre une position politique, ni d’étudier des doctrines économiques ou politiques, mais de nous aider à nous réapproprier le vocabulaire, les mots, en leur rendant leur sens. Mais la critique de M. Luc Perrin, jointe à son message, me donne à croire que la voie suivie dans ma modeste lettre, loin de nous condamner au malentendu, pourrait servir à les aplanir.

« Le plaisir que l’arbre prend à ses racines »

Le mot « libéral » (je le répète) est un vieux mot français, qui existait bien avant qu’on ne parle de libéralisme ou d’antilibéralisme ou d’ultra libéralisme. Ce mot a fait longtemps une carrière parfaitement honorable, servant à qualifier la culture des « arts libéraux », l’« éducation libérale » ou la vertu morale de « libéralité », c’est-à-dire celle de la personne dénuée aussi bien de prodigalité que d’avarice.

Je ne vois pas de raison pour laisser tomber dans l’oubli ces précieuses strates de signification. Notre raison y plonge ses racines. Goûtons donc « ce plaisir que l’arbre prend à ses racines, le bonheur que l’on éprouve à ne pas se sentir né de l’arbitraire et du hasard, mais sorti d’un passé – héritier, floraison et fruit », comme disait Nietzsche dans un de ses premiers écrits, que je préfère aux autres, la Seconde considération inactuelle (ou intempestive).

Il n’y a aucune raison pour permettre aux idéologies de s’asseoir à la première place de notre dictionnaire intérieur, et de dicter le sens des mots que nous employons, sans nous laisser la liberté d’entendre en eux le bruissement de leur longue histoire. Les mots sont faits d’abord pour désigner, non pour exciter, flétrir ou vanter.

C’est pourquoi je crois juste aussi de parler d’individu libéral pour désigner une personne bien élevée, cultivée, généreuse. Si maintenant par la pensée je compose une société comprenant (comme il n’est pas absurde de l’imaginer) un nombre suffisant d’individus libéraux, au sens qu’on vient de dire, on peut espérer que par leur influence positive, ces individus feront lever la pâte sociale ; et ainsi pourra-t-on parler à raison de « société libérale », au sens d’une société dotée d’une culture de grande valeur, influencée par de tels individus.

Le libre-arbitre et la générosité

La liberté, au sens du « libre-arbitre », est une des propriétés de l’homme, par lesquelles il est à l’image de Dieu. La liberté n’est pas simplement l’indépendance, et encore moins l’insubordination ou l’anarchisme, mais la capacité d’autodétermination raisonnable et volontaire. Aimer la liberté, me paraît raisonnable et juste, si par « liberté » nous pensons à la dignité du « libre-arbitre », et au respect que nous méritons quand nous en faisons bon usage. « Nous estimer nous-mêmes à cause de notre libre-arbitre et de notre constante volonté d’en bien user », c’était la définition que Descartes donnait de la « générosité » dans son Traité des passions. Cette noblesse d’âme, ce sens de l’honneur, cette belle fierté sont de nature à former des citoyens libres, intelligents, moraux et disciplinés – exactement ceux dont a besoin une société libre.

Je crois donc pouvoir aussi nommer « libéralisme » la position de tous ceux qui sont partisans d’une « société dans laquelle on aime la liberté ». Je veux dire, non pas celle dans laquelle on fait tout ce qui vous chante, car cela s’appelle la jungle des égoïstes : mais celle dans laquelle il est communément reconnu que l’homme est doté de « libre-arbitre » ; et qu’il se rend digne d’estime, quand il a la résolution d’en bien user, et qu’il met en œuvre cette résolution ; une société dans laquelle on apprécie la libéralité, non l’avarice ou la prodigalité irresponsable ; une société dans laquelle on cultive et enseigne les arts libéraux.

Bien entendu, ce n’est pas là le sens usuel du mot, qui désigne plutôt des traditions de pensée politiques ou économiques. Mais ces traditions, si elles sont raisonnables, et justes, devront trouver moyen de se raccorder au sens précédent, qui me semble fondamental. Y parviennent-elles ? C’est une question très sérieuse, qu’ici je n’aborde pas. Mais à supposer même que ce ne soit pas le cas, ce ne serait pas une raison pour laisser ces traditions, qui (par hypothèse) mériteraient alors si peu leur nom, accaparer l’usage d’un mot si utile et si expressif.

Se réapproprier le langage

Mises à part ces traditions, le mot de libéralisme reçoit aussi son sens de l’emploi qu’en font les média et les politiciens. Mais faut-il laisser aux média ou aux politiciens la fixation du sens des mots ? Le langage est un bien trop précieux pour être confié aux média, tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui. Et si la politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée tout entière aux politiciens, à plus forte raison, aussi, le langage.

Ainsi, l’expression de « société libérale », prise en ce sens-là, n’a-t-elle rien que de légitime et de sympathique.

Mais supposons que telle ou telle idéologie veuille donner le nom de « société libérale » à une société dans laquelle il n’y aurait en réalité rien de « libéral » : mais seulement du matérialisme, de l’insubordination, du mauvais usage de notre libre-arbitre, de l’inculture, etc. Je crois qu’il faudrait alors protester contre cet abus de langage, le contester, arracher ce mot à l’idéologie, et le reprendre pour nous en servir dignement et comme il faut, sans en laisser à l’idéologie la paisible jouissance. Il ne faut jamais se laisser dicter l’usage des mots par ceux qui ne méritent pas d’exercer une si haute prérogative. La liberté d’un pays suppose que les citoyens sachent s’en approprier le langage.