Cônes en folie

Si les politiciens pouvaient éviter de se vanter, ce sera déjà un irritant de moins

L’été à Montréal, c’est le Festival de jazz, le festival Juste pour rire et… le festival des cônes oranges.

Encore ce printemps, plus de 1.600 chantiers vont défigurer les routes du Québec. À Montréal, on va retaper les autoroutes métropolitaine et Décarie. Vous arrivez par le nord ? Les ponts de la 117 et de la 335 vont vous faire rager. Tout comme l’autoroute 15. À Québec, c’est coincé sur l’échangeur des autoroutes Charest et Robert-Bourassa que vous réfléchirez à comment convaincre votre patron des bienfaits du travail à la maison.

Le coût : 3,9 milliards. Ces investissements sont nécessaires. Surtout quand on est rendus à conduire avec un casque de hockey. Et lorsque, comme moi, vous accélérez nerveusement quand vous roulez en dessous d’un viaduc…

Mon problème n’est pas l’investissement. Mon problème, c’est les pancartes. La publicité qu’en font les politiciens, et le crédit qu’ils essaient de se donner.

On crée des emplois

Vous avez tous vu ces affiches au bord de la route. « Les 12 millions dépensés pour réparer ce viaduc vont relancer l’économie, et créer 132,6 emplois ! »

J’en doute.

Un cuisinier au chômage peut-il s’improviser cimentier-applicateur du jour au lendemain ? Un ex-vendeur de souliers va-t-il finir les chaussées de béton de la 40 ? Ces emplois sont pour les travailleurs de la construction. Or ces entrepreneurs sont déjà fort occupés. En faisant exploser la demande de projets, on risque plutôt la surenchère. Les entrepreneurs auront beau jeu de hausser leurs prix lors des appels d’offres.

On me répondra que ces travaux créent des « retombées économiques ». Pas vraiment. Chaque dollar que le gouvernement dépense, il doit le piger dans vos poches un jour ou l’autre. Si un pont coûte un million, vous et moi aurons un million de moins pour dépenser (pour acheter un vélo, une auto, manger au restaurant, etc.) et pour créer des « retombées » à notre tour. Rien ne se perd, rien ne se crée.

La réalité : au lieu d’investir régulièrement dans l’entretien des ponts et des routes, nos gouvernements ont préféré dépenser l’argent ailleurs au fil des ans. Normal. On a plus de chance de se faire réélire en donnant une subvention à une usine d’un comté stratégique, qu’en réparant un bout de route à St-Loin. Aujourd’hui, nous sommes en mode rattrapage. Rien à voir avec la « relance économique ».

Je ne veux pas le savoir

L’autre soir je descends de l’autobus. Devant moi, une « halte écotouristique ». Une bande de terre d’environ 50 m x 10 m. On y a tracé un chemin en cailloux, planté des fleurs et installé trois bancs de parc. Avec vue sur une rivière sale. Personne ne s’y arrête. La pancarte me dit : « Vos impôts font du chemin. Halte écotouristique : $247.000. »

Ne me le dites pas svp.

Je comprends que les gaspillages sont inévitables avec les plans d’infrastructure. Plusieurs municipalités reçoivent des enveloppes d’argent qui n’ont rien à voir avec leurs réels besoins. Les élus ne vont pas cracher sur l’argent. Ils vont le dépenser.

Mais pas besoin de me rappeler que ces $247.000 auraient pu servir à embaucher des spécialistes pour l’école du coin. Ou baisser mon compte de taxes. C’est tourner le fer dans la plaie.

Nos routes font mal. Nos viaducs s’effritent. Il faut investir. Ça comporte des désagréments, comme cette pluie de cônes qui va bientôt s’abattre sur le Québec. Mais si les politiciens peuvent éviter de s’en vanter, ce sera déjà un irritant de moins.