Sauve un arbre, croque un cafard

Une nouvelle méthode pour nourrir la planète : grignoter les insectes. Avant les pissenlits, par la racine ?

Je vais peut-être vous effrayer, mais comme je ne suis pas sûr que l’information vous soit parvenue, je préfère vous mettre au courant : au rythme où vont les choses, la planète va super mal, et on va tous mourir de faim. Voilà, c’est dit. Heureusement, ne paniquez pas, la FAO et l’ONU ont déjà la solution ! C’est ça qui est bien, avec ces organisations : on en a toujours pour notre argent ! Et devant le défi qui se pose quand on doit nourrir 9 ou 10 milliards d’humains sans couvrir la Terre d’encombrants bovidés, ils proposent … de croquer des asticots.

A priori, le raisonnement qui sous-tend la proposition simple « Sauve Un arbre, Croque Un Cafard » est le suivant : il faut pas mal de terrain, d’eau et de soins pour faire pousser de l’herbe ou du foin afin de la transformer en bonnes protéines animales, genre steak bien juteux et bien goutu.

Si on doit livrer sa ration quotidienne de bifteck, de lapin, de poulet ou de cochon à chacun des 9 milliards d’humains, nombre que, selon l’ONU, nous atteindrons en 2050, on va manquer de terrain.

Or, le rendement de la transformation des plantes vertes en protéines est plus élevé pour l’insecte puisqu’il est entre six et huit fois meilleur que le bœuf. La conclusion s’impose d’elle-même : si on veut sauver d’une fin douloureuse et d’une faim certaine des centaines de millions de personnes, voire des milliards, il va falloir, tous ensemble, nous mettre à grignoter du scolopendre.

Et puis ça tombe bien : la viande va devenir inabordable, d’après ce que déclare l’entomologiste Arnold van Huis, au cours d’une conférence à l’université de Wageningen (Pays-Bas) :

« Le jour viendra où un Big Mac coûtera 120 euros et un Bug Mac 12 euros, où les gens qui mangent des insectes seront plus nombreux que ceux qui mangent de la viande. »

Avant de détailler le raisonnement que je viens d’exposer, notons que ce n’est pas la première fois que, pour des raisons éminemment écologiques et humanistes, on nous propose de modifier notre régime alimentaire : on se souviendra que, fin 2009, certains chercheurs nous proposaient de boulotter nos animaux de compagnie afin d’en diminuer l’empreinte carbone.

Comme on le constate, il s’agit simplement d’un passage à l’échelle : en 2009, on nous proposait de bouffer du chien. En 2011, on envisage un sursis pour le canidé et de cultiver ses puces pour les déguster à l’apéro. Si, de surcroît, on couple cette innovation culinaire avec une réforme musclée de l’Assurance Maladie, en butant à la date limite nos vieux et nos handicapés, qu’on recyclera, façon Soleil Vert, en petits biscuits nutritifs, on réalise là une avancée rassurante pour le bol alimentaire de tous nos congénères !

Des chenilles ? Non, un délicieux petit snack.

Ceci posé, cette proposition de dévorer de l’insecte à grande échelle est amusante à au moins deux titres.

D’une part, on ne peut s’empêcher de sourire à l’énoncé des hypothèses qui sous-tendent toute la suite logique qui nous vend, in fine, de la tourte aux asticots. Le thème général de la surpopulation et du malthusianisme court depuis près de 200 ans : puisque la population augmente et que les ressources sont finies, il y aura forcément un moment où, pouf, nous allons arriver à court de ressources et là, ça va grincer des dents en version polyphonique.

Et, comme en atteste les chiffres disponibles un peu partout (y compris à l’ONU), la population a bel et bien augmenté, bien qu’à un rythme plus faible que prévu, et qui se ralentit, mais le nombre de personnes qui souffrent de la faim a, malgré tout, diminué.

Car dans le temps où l’Humanité grossissait, elle faisait de considérables avancées technologiques : les rendements par hectare n’ont plus grand chose à voir avec ceux de 1800.

Bref : cela fait pas mal de temps maintenant qu’on nous vend de la faim dans le monde et de la fin du monde, avec pourtant des signes bien clair qu’on s’est constamment planté (comme par exemple le Club de Rome en 72)

L’autre remarque est que, si les surfaces agricoles consacrées au bétail sont effectivement limitées, elles n’en sont pour autant pas toutes exploitées. Et d’une, si l’on veut réellement de grandes quantités de protéines animales, on s’orientera plus certainement vers l’élevage en batterie. Ensuite, l’exploitation raisonné et optimisée des océans est encore très loin d’avoir atteint un point comparable avec celle de la terre ferme ; pour le moment, c’est encore le royaume de la pêche, alors que la chasse ne nourrit plus grand-monde.

Enfin, il n’est absolument pas inenvisagable d’imaginer que, d’ici 2050, des progrès notoires soient accomplis pour améliorer encore les rendements observés actuellement. Après tout, si certains partent en sucette à grand coup de milliards d’humains crevant la dalle en 2050, on peut aussi triper un bon coup sur les nanotechnologies et les productions de protéines hors-sol, non ?

D’autre part, et c’est le second élément le plus amusant, il est fort peu probable que l’utilisation des protéines en provenance d’insectes se traduise par l’arrivée, sur le marché, de tarentule grillée sous blister, de brochettes de sauterelles au rayon traiteur, ou de yaourts arôme citron/fourmi.

En effet, les industriels incorporent déjà les insectes dans leurs préparations alimentaires (l’exemple le plus connu étant le rouge de cochenille). Il est dès lors plus probable que si les prix venaient à suivre les prévisions citées plus haut, on nous vendra plutôt des pâtes alimentaires, délicieuses et parfaitement adaptées à une utilisation occidentale, ou qu’on pourra trouver des reconstitutions sous formes plus habituelles de différents mets à base d’insectes.

L’avenir étant toujours plus inventif que les personnes chargées de faire des prédictions, gageons que la tourte aux cancrelats n’est pas pour demain…
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