Le messianisme français

Quand les radotages de nonagénaires font de l’audience

L’un est né en 1917, l’autre en 1921 : Stéphane Hessel et Edgar Morin dominent, ces jours-ci, le débat intellectuel français. Hessel, dans un opuscule de vingt pages, vendu à un million d’exemplaires, appelle à s’indigner ! Contre quoi, on ne sait pas : l’indignation en elle-même serait une vertu. Il appelle à se mobiliser, contre quoi, on ne le sait pas plus : l’important serait la mobilisation en elle-même. Mais Hessel a un parcours politique : on peut donc reconstituer l’objet de son indignation. Socialiste, écologiste, antisioniste, anti-américain, défenseur des Droits de l’homme, à condition qu’il soit de gauche, Hessel n’aime pas la société présente, capitaliste, libérale, consommatrice, hédoniste. Hessel aime la vertu, comme Robespierre : une certaine tradition française qu’il projeta naguère sur De Gaulle, puis sur François Mitterrand.

Edgar Morin est, a priori, d’une autre stature : parmi nos sociologues les plus créatifs, toute son œuvre révèle la pérennité des mythes collectifs dans les sociétés contemporaines où les stars ont remplacé les dieux. Edgar Morin s’était passionné pour la rébellion étudiante en Californie en 1967, puis célébra la version française, en mai 1968. L’échec de l’utopie a conduit Morin à en épouser une autre : l’écologisme, la planète Gaïa. Dans Le Monde, il a publié, le 8 janvier, une chronique à sa façon, élégante et complexe, intitulée « Les nuits sont enceintes » (…du lendemain) : il y déplore l’absence de créativité politique de nos leaders. Obama s’avère banal et Sarkozy, que Morin avait inspiré le temps d’un discours sur la civilisation, le déçoit plus encore. Il nous faudrait un Churchill, écrit Morin, pour sauver la planète de la pollution et la société contre la spéculation financière.

Morin, comme Hessel, attend donc le Messie, espère en un Messie mais un Messie politique, ce qui est bizarre et français. On regrettera que ces deux belles et grandes figures ne se réjouissent pas d’habiter notre époque : ils la décrient mais en quel autre temps, des hommes de 90 ans passés auraient bénéficié d’une telle santé et d’une telle audience, pour des propos aussi peu nouveaux ?