La soviétisation tranquille

On préfère donner l’argent au système, au lieu de le donner aux citoyens

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La soviétisation tranquille

Publié le 6 janvier 2011
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5:30. Le cadran sonne. C’est mercredi, mais je ne travaille pas aujourd’hui. Je verse un café fumant dans ma tasse Tim Horton, enfile mon manteau, et sors démarrer l’auto. Je pars rejoindre mes camarades. Quand j’arrive dans le stationnement enneigé, ils sont déjà 30, en file. La boucane leur sort de la bouche quand ils parlent. Des gens comme moi. Peut-être que leur petit garçon aussi faisait de la fièvre depuis deux jours. Une fièvre, ça peut vous bousculer l’horaire de toute une semaine au Québec. On dit au boss qu’on ne rentre pas demain, on met le cadran, et on fait la file devant les portes de la clinique. Quelques heures. En espérant obtenir un rendez-vous avant la fin de la journée.

Des lambins sont arrivés à 7 h. Pour eux, pas de rendez-vous. Déjà plus de place. « Essayez-vous demain. » C’est ça. Arrivez plus tôt, enfilez vos mitaines, et lisez La Pravda en attendant que ça ouvre.

Les enveloppes brunes

On paye beaucoup d’impôts et de taxes au Québec. Mais bonne chance pour trouver un médecin de famille, un pédiatre ou une garderie. Et pour attendre moins de 18 heures à l’urgence.

Heureusement, les Québécois sont créatifs. Ils trouvent de nouvelles façons de contourner le système chaque jour. On apprenait hier qu’une clinique médicale de Blainville vous fournit un médecin de famille en moins d’un mois… Si vous payez $371 pour un bilan de santé.

Si Blainville c’est trop loin, mettez-vous « chum » avec un médecin. Il vous fera passer en avant de la file. Pas d’ami médecin ? Paraît que certains d’entre eux acceptent des enveloppes bourrées d’argent. Avec ça, vous court-circuitez les listes d’attente et on vous opère plus vite.

Vous cherchez une garderie à $7 pour votre p’tit dernier ? Aucun problème. Les gardiennes aussi acceptent les pots-de-vin. Des papas qui offrent $300 à une gardienne pour que leur fille saute la liste d’attente, c’est courant. Comme ces mères de bébés naissants qui « réservent » une place en payant la gardienne 10 mois dans le vide pour mettre la main sur la rare place qui vient de se libérer.

Rien n’est gratuit

Les Russes aussi étaient imaginatifs. Quand ils voulaient s’acheter du pain ou une automobile, à l’époque de l’URSS. Vous trouvez mon parallèle exagéré ? On voit pourtant, ici, les mêmes comportements — pots-de-vin, enveloppes brunes, faveur aux parents et amis — qu’en Union soviétique. Seulement à un degré moindre.

Comme là-bas, c’est à cause des files d’attente. Et s’il y a file d’attente, c’est parce que l’État tente de maintenir artificiellement bas le prix des services, tout en gérant lui-même l’offre.

Dans les garderies, les prix artificiellement bas attirent dans le marché des parents qui pourraient payer plus cher – les riches et la classe moyenne aisée, qui utilisent autant les garderies à $7 que les pauvres. Et ceux qui utiliseraient d’autres avenues (la garde partielle par leurs parents ou amis, par exemple) si ces subventions n’existaient pas. Pendant ce temps, l’État prend des années à créer de nouvelles places. Bonjour les files d’attente !

Dans les hôpitaux, on nous fait croire que les soins sont « gratuits ». Mais les budgets restreints du gouvernement obligent ce dernier à rationner l’offre. À embaucher, par exemple, moins de médecins et d’infirmières qu’il n’en faut. Les Québécois payent le vrai prix des soins de santé en végétant à l’urgence et en se gelant le cul à 5:30 du matin.

Le pire : ce sont les pauvres qui sont laissés pour compte dans ce modèle. Eux n’ont pas d’argent pour contourner le système.

Ils gagneraient à ce qu’on leur donne directement l’argent pour qu’ils puissent s’offrir des soins, privés ou publics. Tout comme les jeunes parents gagneraient à recevoir directement l’argent pour s’offrir une garderie de leur choix, au prix du marché.

Mais au Québec, on préfère donner l’argent au système, au lieu de le donner aux citoyens. Avec les résultats qu’on connaît. Une soviétisation tranquille.

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