In memoriam Jacqueline de Romilly

Jacqueline de Romilly (à droite) (Crédits Anna Diamantopoulou, licence creative Commons)

Au cours de sa carrière, elle nous aura appris une chose : l’idée de la liberté nous vient de Grèce

Une étoile de la pensée française s’est éteinte. Jacqueline de Romilly nous a quitté à l’âge de 97 ans samedi 18 décembre. Au cours de sa longue carrière, elle nous aura appris une chose capitale : l’idée de la liberté nous vient de Grèce, où elle a été découverte et proclamée avec force, pour la première fois et de façon durable.

Cela peut surprendre car la société grecque ne semble pas toujours avoir été un modèle à cet égard. Elle reposait, on le sait, sur l’esclavage. D’autre part, les Athéniens, non content d’avoir assassiné Socrate, exerçaient sur les autres peuples une domination tyrannique. Pourtant le mot liberté se retrouve partout dans les textes : Hérodote, Euripide, Démosthène, Platon, Aristote etc. Et ce n’est pas seulement le mot qui s’y trouve mais c’est bien l’idée, comme l’a admirablement montré Jacqueline de Romilly dans ses livres.

Voici par exemple un texte d’Hérodote qui raconte le dialogue entre un ancien roi de Sparte (Démarate) et Xerxès, le roi des Perses :

« Les Grecs sont libres, et ils ont accepté librement de se soumettre aux lois de leur cité, contrairement aux soldats perses qui combattent sous la crainte d’être châtiés par leur tout puissant roi. En combat singulier, ils valent n’importe qui, mais tous ensembles ils sont les plus braves des hommes. Ils sont libres, certes, mais pas entièrement, car ils ont un maître, la loi, qu’ils craignent bien plus encore que tes sujets ne te craignent : assurément, ils exécutent tous ses ordres ; or ce maître leur donne toujours le même : il ne leur permet pas de reculer devant l’ennemi, si nombreux soit-il, ils doivent rester à leur rang et vaincre ou périr. » (Hérodote, Enquête, livre VII, 104)

Et voici comment Jacqueline de Romilly commente ce texte dans La Grèce Antique à la découverte de la liberté, 1989 :

« Les Grecs eux-mêmes semblent avoir mesuré cette originalité et en avoir pris conscience au début du Ve siècle, dans le choc qui les opposa aux envahisseurs perses. Et le premier fait qui les frappa alors fut qu’il existait entre eux et leurs adversaires, une différence politique, qui commandait tout le reste. Les Perses obéissaient à un souverain absolu, qui était leur maître, qu’ils craignaient, et devant lequel ils se prosternaient : ces usages n’avaient pas cours en Grèce. L’on connaît l’étonnant dialogue qui, dans Hérodote, oppose Xerxès à un ancien roi de Sparte. Ce roi annonce à Xerxès que les Grecs ne lui cèderont pas car la Grèce lutte toujours contre un asservissement à un maître. Elle se battra, quel que soit le nombre de ses adversaires. Car, si les Grec sont libres, « ils ne sont pas libres en tout : ils ont un maître, la loi, qu’ils redoutent encore bien plus que tes sujets ne te craignent » (…)

Rien d’équivalent, en Grèce, à ces représentations égyptiennes qui montrent Pharaon, l’homme-Dieu, foulant aux pieds des peuples soumis. Rien d’équivalent au triomphe fastueux de Persépolis, où tout est édifié à la gloire d’un homme. Rien d’équivalent non plus à ces subtiles hiérarchies de lettrés que connut jadis la Chine. Tout se passe d’emblée au niveau de l’homme. (…)

On dirait que là, à la limite de l’Europe et de l’Asie, se heurtaient deux formes de civilisation. Et le contraste est d’autant plus saisissant qu’il devait, grosso modo, reparaître et se prolonger jusqu’en notre temps. Il opposait et continuait d’opposer liberté et absolutisme. Le contraste entre les peuples qui se prosternent devant un homme et ceux qui s’y refusent se retrouve à diverses époques. Et dans le domaine politique, un même idéal que l’on peut (comme alors !) appeler « européen » ou bien « occidental », continue à s’opposer à une série de régimes qui se succèdent « en face », et pour lesquels on peut parler, selon les cas, d’absolutisme, de totalitarisme, de fanatisme, et d’autres orientations – ceci englobant des régimes aussi opposés que la dictature personnelle, le stalinisme ou l’intégrisme. On dirait, en somme, qu’une même démarcation géographique sépare aujourd’hui encore, les peuples qu’Hérodote distinguait comme représentant l’idéal des Grecs ou l’autoritarisme des Perses. »

Le premier point important, souligné par Jacqueline de Romilly, c’est que l’idée de liberté est indissociable de l’idée d’Occident ou d’Europe. L’idée européenne se définit en rapport avec cet idéal de liberté, de résistance à la tyrannie orientale. Le second point que souligne Jacqueline de Romilly, en écho à Hérodote, c’est que les Grecs sont libres parce qu’ils obéissent à une loi et non à un homme. C’est vrai pour Athènes, une démocratie, mais c’est vrai aussi pour Sparte. Le roi ne crée par la loi, il n’impose pas sa volonté. Il veille au respect de la loi, il est à son service et il meurt, s’il le faut, pour la défendre.

C’est ainsi qu’Hérodote explique la supériorité des 300 spartiates sur les centaines de milliers de barbares. Ces derniers sont des esclaves d’un tyran qui règne par la terreur et, par conséquent, ils vivent dans la peur. A l’inverse, la loi est un maître dont les préceptes ne varient pas, et elle ne commande qu’en vertu d’une décision prise par tous et par chacun. C’est pourquoi, la loi rend responsable, elle met chacun en demeure de répondre de ses actes.

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Pourquoi les textes de la Grèce antique, d’Homère à Platon, continuent-ils d’influencer toute la culture européenne ? Quelle qualité unique cet héritage si divers recèle-t-il, qui justifie une présence aussi vivace au cours des siècles ? Pour l’auteur, les textes de la Grèce antique continuent d’imprégner et d’influencer toute la culture européenne parce qu’ils cherchaient l’universel, c’est-à-dire ce qui pouvait toucher les hommes en tous temps et en tous lieux.

Jacqueline de Romilly a enseigné le grec ancien dans différents lycées, puis à la faculté de Lille, à l’École normale supérieure, à la Sorbonne. Elle a été la première femme professeur au Collège de France. Elle a été élue à l’Académie française en 1988.