La conspiration et la gauche, une histoire naturelle

Il y a deux grandes écoles du conspirationisme de tendance gauchiste : celle des Homo Alter Simplex et celle des Homo Alter Alter

En gros, il y a deux grandes écoles du conspirationisme de tendance gauchiste : celle des Homo Alter Simplex et celle des Homo Alter Alter, chacune ayant ses particularités hystériques propres.

Les Homo Alter Simplex pêchent toujours par défaut, étant incapables d’inférer la cause d’absolument aucun évènement ou phénomène historique qui les obligerait à regarder un peu plus loin que le bout de leur nez. S’ils voient un mégot, ils pontifient : « Ici, on a fumé. » Et point final. Toutes leurs expositions et leurs clés sont directes, presque matériellement palpables, obvies comme la laisse qui attache le chien, peu sophistiquées, s’adressant à des esprits cyclopément simples, à des gens préventivement illettrés et à des avides consommateurs d’immédiateté.

Sur le marché du victimisme, No war for oil ou Non a la guerre, par exemple, sont des consignes contondantes qui disent beaucoup sans rien éclairer, et qui très peu elliptiquement pointent vers le haut. Mais ces consignes ne sont pas seulement le résumé de certaines lignes déterminées de leur pensée, sinon leur pensée dans toute son extension. La consigne, dans leur cas, ne résume pas le discours, c’est leur discours.

Consommateur de néant, se sentant victime d’une quelconque injustice réelle ou imaginaire, l’Homo Alter Simplex s’attache toujours à dénoncer un coupable stéréotypé qui peut aussi bien servir localement (« Blair, assassin ! ») ou universellement (« le lobby sioniste de Washington »). L’Homo Alter Simplex est grégaire. Il tend toujours à se solidariser avec d’autres supposées victimes. Et la première façon par laquelle il démontre cette solidarité est de comparer les coupables de toutes les injustices, qui forcément doivent être les mêmes personnes, ou les membres d’une même équipe, ou les gens d’un même peuple, ou ayant les mêmes intérêts prédateurs, ou la même couleur, ou les mêmes dieux.

Dupont, dont le patron refuse toujours son augmentation, lorsqu’il entend No war for oil capte instinctivement la connexion qui lie le riche pétrolier texan qui bombardait et spoliait les Irakiens à Monsieur Léon, son patron qui l’exploite. Ce n’est plus un monde de classes que celui de l’Homo Alter Simplex, c’est un monde de couches, de deux uniques couches : en haut et en bas. Ainsi l’analyse du problème irakien faite par l’Homo Alter Simplex (« Pas de guerre pour le pétrole ») l’illustre subjectivement et le représente psychologiquement d’une manière parfaite. Et par conséquent le libère de s’informer et de réfléchir par lui-même.

Les Homo Alter Alter, en revanche, pêchent toujours par excès, incapables de ne pas faire sept cents fois le tour du monde pour expliquer une chose aussi triviale que la ponte des œufs chez les poules.

Ils voient donc un mégot par terre : Ils observent qu’il s’agit d’une marque multinationale assassine dont le siège se trouve en Suisse, et dont un des administrateurs les moins connus s’était lié d’amitié, enfant, avec la baby-sitter du neveu d’un type qui, avant de s’engager dans le corps des Marines et mourir dans un étrange accident, jamais résolu par la police de Détroit, avait travaillé six mois pour une entreprise fabricant des aliments transgéniques qui avait été éclaboussé par un « vous n’imaginez pas quel scandale » en Inde, justement dans la même province, enfin, pas la même, mais à moins de 1.000 kilomètres quand même, où s’est installé une autre infâme multinationale de vêtements sportifs dont les liens avec le Pentagone sont évidents car ils ont été démontrés par un scientifique chilien expulsé du Collège des Vétérinaires pour avoir révélé les obscures pratiques d’un astrophysicien officiel et dont la femme avait été torturée par Pinochet grâce à la politique impérialiste de Kissinger, lequel n’a jamais été jugé par le Tribunal Pénal International à cause de la puissante protection que lui offre le beau-frère d’un associé du propriétaire de la fabrique des bouts filtres (de la cigarette du début, restez concentré !).

Tout est d’ailleurs bien expliqué dans le Monde Diplodocus et sur le site de Thierry Meyssan. Il résulte impossible à l’Homo Alter Alter d’expliquer quoi que ce soit sans devoir recourir à vingt laborieux labyrinthes dont les fils péripatéticiens ramènent toujours au même endroit, les États-Unis. Toutes ses analyses débouchent sur des intrigues ou des complots où rien ne semble être ce qu’il est, où les amis sont des ennemis, le blanc est noir, le mal, bien.

L’Homo Alter Alter se rencontre chez les non conformistes, réels ou imaginaires, qui n’entendent rien à rien, mais qui pour ne pas se sentir trop idiots, ont recours au principe général qui voudrait que le monde est trèèès compliqué et qu’il est compliqué par ceux qui dirigent pour manigancer à l’aise. Il se retrouve également chez ceux qui n’ont jamais été choisi par personne, ni élu à aucun poste, chez l’intellectuel frustré, sans reconnaissance, chez le complexé. Chez tous ceux qui affirment qu’il existe un complot contre eux dirigé rien moins que par une foultitude de très méchantes personnes (les Juifs) ou par une bande de gangsters politisés (les anciens faucons de Washington) ou par les plus grands fabricants de bombes du monde (le complexe militaro-industriel) ou tous ceux-ci à l’unisson. Et qui pour nous distraire – mais heureusement qu’on a compris leur machiavélique plan – font s’écraser des avions contre des tours jumelles et accusent ensuite, misérablement, les Arabes désemparés pour pouvoir ainsi leur faire la guerre et leur voler leur pétrole.