Big data à Pôle emploi : méfiez-vous des marabouts !

Publié Par Thierry Berthier, le dans Technologies

Par Thierry Berthier.

Touchant près de 10 % de la population française, le chômage est un fléau moderne national qui a su résister à toutes les mesures mises en place depuis trois décennies par les gouvernements successifs. Il entre à ce titre dans la catégorie des phénomènes complexes qui nécessitent des réponses tout aussi complexes.

Penser le résoudre d’un claquement de doigt ou de big data relève de l’imposture. Déclarée comme prioritaire par le pouvoir en place, la lutte contre le chômage ne doit s’interdire aucune expérimentation pour réussir. Pour autant, lorsqu’un malade en fin de vie perd tout espoir de guérison et n’a plus confiance en son médecin, il peut être tenté par les méthodes alternatives, les guérisseurs et les marabouts qui sauront toujours lui promettre ce qu’il veut entendre, au prix parfois d’une aggravation de son état…

Pôle Emploi apparaît aujourd’hui comme ce malade aux abois en manque de solution, prêt à accorder sa confiance au premier beau parleur venu. C’est précisément le cas avec l’initiative lancée par le jeune Paul Duan, 23 ans, présenté par les médias comme un génie de la donnée et des algorithmes. Paul Duan nous promet de faire reculer le chômage en France de 10 % par l’unique pouvoir de ses algorithmes. Rien que cela…

Après une formation à Sciences Po et un passage par l’Université américaine de Berkeley, Paul Duan s’associe à Pôle Emploi pour développer le site Bob Emploi destiné aux chômeurs, leur donnant accès à un suivi personnalisé. A priori, on ne peut que soutenir cette louable démarche, désintéressée, à hauteur tout de même d’une levée de fond de 800 000 euros. Si l’idée initiale d’une plateforme big data d’accompagnement des chômeurs est séduisante, l’initiative et le battage médiatique réalisé autour de Paul Duan méritent quelques critiques sur le fond comme sur la forme.

Dix questions et critiques autour de  l’initiative de Paul Duan

1) Comment peut-on aujourd’hui affirmer qu’une solution « algorithmique » fera baisser de 10 % le chômage avant toute expérimentation et toute mise en production de la plateforme ?  Pourquoi alors n’être pas plus ambitieux en annonçant une baisse du chômage de 50 % ou de 90 % ? Ce chiffre de 10 % ne repose en fait sur aucune argumentation rationnelle, scientifique  et relève clairement de la promesse de marabout. La bonne pratique en la matière passe nécessairement par une phase d’expérimentation avant tout affichage de résultat et toute promesse forcément présomptueuse, arrogante et magique.

2) Une fois la plateforme mise en production, comment mesurer précisément son impact sur le taux de chômage ? Quels indicateurs permettent de discriminer ses effets de ceux des autres mesures en action ? Cette évaluation nous semble difficilement réalisable dans un contexte particulièrement contraint et troublé par l’ensemble des mesures gouvernementales mises en place.

3) Quelles seront les préconisations inédites produites par la plateforme ? Si elles se résument à des offres de formations ou à la réécriture du CV du chômeur, elles ne diffèrent en rien de ce que sait faire Pôle Emploi depuis des décennies. Quels sont les apports de l’algorithmique dans un traitement qui passe également et nécessairement par l’échange avec le conseiller de Pôle Emploi ?

4) La plateforme proposée par Paul Duan est-elle en mesure de fluidifier le processus de recherche d’emploi ? Peut-elle apporter des réponses pertinentes qui n’auraient pas déjà été apportées par le conseiller ou que l’utilisateur en recherche d’emploi ne connaisse pas déjà ? Quel niveau de granularité sera offert au suivi du chômeur dans cette plateforme ?

5) Pourquoi Pôle Emploi a-t-il attendu l’initiative de Paul Duan pour moderniser son système d’information et pourquoi ne s’est-il pas tourné, dès 2010, vers des solutions big data professionnelles proposées par des entreprises françaises reconnues ?

6) Pourquoi choisir une microstructure à but non lucratif américaine n’ayant aucune réussite visible à son actif alors que l’offre technologique française disponible et internationalement reconnue aurait pu être mise à contribution ?

7) Paul Duan est souvent présenté comme un génie des algorithmes. Il est vrai que celui-ci a remporté deux concours de Machine Learning en 2013 lorsqu’il était employé de Eventbrite. Une analyse du code réalisé avec Benjamin Sloecki dans l’un de ces concours, ainsi que les analyses sur les données Pôle Emploi mise en ligne par son équipe, montre une utilisation intelligente de technique classique mais aucune prouesse ne justifiant en rien le terme de génie. À 23 ans, son profil n’est pas celui d’un Data Scientist, encore moins celui d’un scientifique (sa formation mathématique s’arrête en licence), mais plutôt d’un « communicant »  ayant une expérience des données, comme le suggère sa formation initiale en Économie et Sciences politiques à Sciences Po.

Il nous semble qu’il faut au moins cinq années pour former un Data Scientist. Celui-ci doit en effet conjuguer de fortes compétences en mathématiques (statistiques, probabilités, algèbre…), en informatique (algorithmique, apprentissage machine, parallélisation…) ainsi qu’en développement informatique avancé (Hadoop, Spark…) avec une capacité de mise en œuvre sur des problèmes concrets. Comme il est impossible de se déclarer chirurgien sans avoir suivi la formation correspondante, il est tout aussi inacceptable de s’autoproclamer data scientist sans en posséder les compétences et la formation scientifique initiale.

8)  Les promesses divinatoires en matière de big data appliqué à la lutte contre le chômage risquent fort de porter un discrédit durable sur la profession lorsque le public constatera qu’elles n’auront pas été tenues. Peut-on aujourd’hui tout promettre en utilisant une science qui nécessite une approche rationnelle dépourvue d’arrogance ? L’initiative de Paul Duan s’inscrit clairement dans l’action de communication « solutionniste » (Silicon Valley), très éloignée de toute démarche scientifique européenne.

9)  Peut-on encore sérieusement promettre des miracles aux chômeurs français qui connaissent les difficultés et la précarité ? Est-ce là un acte moralement admissible ?

10) Comment Paul Duan a-t-il été en mesure de convaincre Pôle Emploi du bien-fondé de sa solution et de son expertise en sciences des données à seulement 23 ans ?

Pôle Emploi aurait dû s’inspirer des méthodes de l’administration américaine pour lancer un grand concours international de création de plateformes s’appuyant sur le big data et l’IA, dédiées à la lutte contre le chômage, avec un prix d’un million d’euros à la clé pour l’équipe gagnante. Ce format aurait permis d’éliminer les « candidats marabouts » tout en faisant émerger des solutions innovantes…

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  1. J’ai testé cette plateforme et sincèrement rien qui m’ait paru très innovant. Plan d’action basé en amont sur 1 questionnaire très basique…

    1. j’ai testé aussi cette plateforme, très difficile de renter mon profil, elle ne connaît pas (formation de développement culturel et patrimoine avec master pro et une expérience pro de 5/6 années), en conclusion les résultats étaient de perfectionner mon CV et ma lettre de motivation (merci Pôle emploi a déjà fait bien que je n’en avais nul besoin) et au bout du bout je me suis retrouvé avec des propositions d’aide soignant en EHPAD. .Comment dire pour pareil résultat: arnaque je crois ! A noter que Pôle emploi en un an de présence chez eux ne m’a proposé qu’un stage de pizzaiolo, curieusement quand le gouvernement a parlé de l’entrée en formation de 500 000 chômeurs. Heureusement pour moi j’ai retrouvé seul un emploi dans une autre branche qui convenait à mon profil même si je suis encore en CDD, par contre ils m’ont demandé de me retirer des listes toujours à la même époque.

  2. — Comment Paul Duan a-t-il été en mesure de convaincre Pôle Emploi du bien-fondé de sa solution ? —
    Peut-être faut-il regarder vers ses relations ?
    Faut-il envisager un copinage pour faire du fric.

  3. Il y a toujours des oarasites pour prifiter de ka misère du monde. Aujourd’hui, ils trouvent des soutiens dans les gouvernements…

  4. Pour lutter contre le chômage de masse, il ne faut pas de têtes d’œuf bien pleines, mais de têtes expérimentées. Il faut créer des « zentreprises ». Pas des machins à start-up, des trucs humains de type « artisanal ». Dix à 20 personnes, unies dans un projet collectif commun et intéressé.
    A_ Trouver sur la liste Pole Emploi, une personne voulant être le chef (de quelque chose).
    B_Lui accoler, une secrétaire, un chef d’équipe, des compagnons, un ou deux commerciaux, quelques techniciens d’études spécialiste du domaine en question, un gestionnaire de réseaux informatique pour les ordinateurs et autres imprimantes, une équipe logistique (stockage, expédition, facturation, etc…), épaulé par un DRH ayant de l’expérience de gestion des caractères humains.
    C_ Demander à un panel de conseillers de créer les statuts de cette société ayant tous ces nouveaux impétrants d’associés dans cette création d’entreprises.
    D_ Fournir via une banque, et grâce à des prêts d’honneur un capital de départ et une trésorerie pour les approvisionnements nécessaires.
    E_ Leur trouver des locaux adaptés à l’activité de cette entreprise. Des bungalows de chantiers sur une plateforme de vie à l’orée de la commune ou de la ville pourrait être une solution à prendre en compte. Nota: Tout ce beau monde devra etre des locaux, pas d’employés habitants à plus de 25km du siège.
    F_ Fabriquer le « produit » ou lancer les « travaux » ou « fabriquer les prototypes » dès que ces étapes sont passées.
    G_ Ne pas permettre aux « banques » de suspendre le besoin de financement au premier aléa comptable rencontré par l’entreprise.
    H_ Prier, chacun chez soi, que l’activité de l’entreprise s’enrichisse dans son domaine de prédilection, que le « patron » ne parte pas avec la « caisse ou la secrétaire », que l’État n’envoie pas ses « polyvalents » examiner à fond les comptes de l’entreprise suite à une lettre anonyme, que l’URSAFF, n’envoie pas de lettres de rappels de cotisations déjà payées.
    On pourra noter qu’il faudra également veiller à faire surveiller les locaux, un « incendie de poubelle » est si vite arrivé de nos jours, et éviter par d’autres mesures l’installation de squatters près des locaux, ça fait mauvais « effet » sur les clients.
    Dans 6 mois, on fait le point sur la situation comptable de l’entreprise, dans un an, on refait le point ainsi pendant 2 ans.
    On peut « rigoler » mais que ceux qui rigole, viennent expliquer aux autres leurs solutions pour combattre le chômage de masse.
    Nota: Les secteurs visés pourraient etre ceux inhérents à la construction de maisons suivant les nouvelles normes climatiques, celui de la transformation des veilles voitures à moteur thermique en véhicule électrique, celui des byciclettes ou tricyclettes électriques voire des patins.
    Rigolez, il en restera toujours quelques chose. Mais quand les chinois, les indiens, l’auront mis en application dans leur pays, ne venont pas nous français, pleurer que nos jeunes s’expatrient avec des projets qui « marchent » la bas.

  5. Recourir à des techniques d’exploration « big date » ne résoudra guère les problèmes liés à des profils peu qualifiés et/ou aux motivations hasardeuses parmi des individus « en attente de job » (lesquels exactement ?).
    En Belgique, ils citent que 50 à 80.000 postes sont à pourvoir sans trouver de candidatures y répondant au plan des compétences OU des motivations. Projetons alors par un facteur 6x sur l’échelle hexagonale ? ça laisse loin des millions d’emplois à créer ! Un sacré défi nous reste posé !

    Paul Duan pêche par la confusion des écarts de mentalité et des facteurs stimulants entre les USA et l’Europe latine (y incluse la France)!

    D’une même « croyance idéologique », les courants Verts belges (parti Ecolo) promettent la création d’un nombre invraisemblable de micro-entreprises ..sociales.. afin de résorber le chômage massif et durable qui étouffe certaines contrées de leur pays. Prennent-ils modèle sur les spin-off d’universités ? En quoi la similitude de tactique politique aiderait-elle ? Leur parti d’extrême-gauche PTB (cfr. notre Mélenchon) y va lui de semblables promesses fallacieuses : une autre illustration du populisme ravageur.

    Ceci me rappelant la citation : « Avec des si on mettrait Paris en bouteille ».
    Traduisons : en période électorale tous dires sont bons pour esbaudir les masses crédules !

  6. Merci de cette prise de recul. Pole Emploi a plutôt besoin de remettre en cause son « fond » que sa « forme ». Le fond (systémique des leviers créateurs d’emplois, réseaux de relation humaines) est dominé par la forme (systématique catégorisante des critères socio-pro, données chiffrées) .
    Le changement est plus difficile quand on veut s’attaquer au « fond », il faut faire face à ses erreurs, ses échecs. La remise en cause n’a pas été faite; ni par nos instances dirigeantes, ni par chacun de nous, selon moi.
    Bien à vous, en l’attente de commentaires