L’Europe de l’intelligence artificielle est en marche

Publié Par The Conversation, le dans Technologies

Par Thierry Berthier.
Un article de The conversation

À l’heure où l’Europe traverse une crise politique majeure provoquée par le choix britannique du Brexit, à l’heure où les échecs européens prennent le pas sur les succès, il semble important de souligner les secteurs dans lesquels cette même Europe a su exceller et se faire apprécier du reste du monde : l’intelligence artificielle (IA), en tant que futur moteur de la croissance économique mondiale, constitue l’un des domaines d’excellence européens les plus prometteurs.

En matière de révolution numérique, nous sommes habitués et presque résignés à un leadership américain sans partage qui relègue souvent l’Europe au rôle d’observateur, consommateur, suiveur des technologies californiennes.

Mais cette situation inconfortable pourrait bien évoluer et se rééquilibrer au profit du vieux continent qui attire aujourd’hui les fleurons mondiaux de la R&D en IA sur un axe émergeant liant Londres, Paris et Zürich. Dans cette dynamique, c’est aussi l’excellence scientifique française (en particulier en sciences des données, et en mathématiques) qui est reconnue et qui incite désormais les GAFA à s’installer et à développer leurs structures de recherche sur cet axe européen.

Google DeepMind à Londres

Basée à Londres, la société Google DeepMind est certainement la première composante de ce nouvel axe européen de l’IA. Fondée en 2010 par Demis Hassabis et deux associés, DeepMind a rapidement enchaîné les succès d’innovation en matière d’intelligence artificielle et a (logiquement) été rachetée par Google en 2014 pour plus de 628 millions de dollars. Spécialisée dans l’apprentissage profond, Google DeepMind s’est fixé l’objectif ambitieux de « résoudre l’intelligence et de l’utiliser pour rendre le monde meilleur ». Son fondateur Demis Hassabis déclarait en 2012 dans la revue Nature : « Tenter de distiller l’intelligence dans une construction algorithmique peut s’avérer être le meilleur chemin pour comprendre le fonctionnement de nos esprits ».

Les techniques d’apprentissage profond par renforcement développées par DeepMind imitent le fonctionnement du cerveau humain qui sait analyser les expériences passées pour agir plus efficacement dans ses futures interactions. DeepMind a créé ainsi une IA capable d’apprendre à jouer aux jeux vidéo de la marque Atari puis de battre les champions de ces jeux. Cette IA surpasse aujourd’hui les meilleurs experts humains dans plus de 22 titres classiques de l’éditeur.

La machine apprend à jouer et à s’améliorer aux jeux Atari

En mars 2016, le programme AlphaGo développé par Google DeepMind a remporté quatre victoires sur cinq contre le champion du monde sud-coréen de jeu de Go Lee Sedol. Il s’agit là d’un défi majeur de l’intelligence artificielle, relevé par les équipes de Demis Hassabis. On notera que la société DeepMind appuie son développement sur un véritable projet philosophique qui a su rencontrer celui de Google. DeepMind rassemble aujourd’hui plus de 200 scientifiques des données et neuroscientifiques de très haut niveau, dont plusieurs ingénieurs et chercheurs français (Laurent Sifre) experts en Deep Learning.

L’AI de Facebook à Paris

En juin 2015, la société Facebook installait son troisième laboratoire de recherche en intelligence artificielle (FAIR) à Paris complétant ainsi le FAIR de Menlo Park en Californie et le FAIR–New York. Facebook a justifié son choix d’implantation parisien en affirmant que la France abritait quelques-uns des meilleurs chercheurs en IA du monde. Un accord de collaboration avec l’INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique) a permis de consolider l’installation du FAIR à Paris. Dirigés par le français Yann Le Cun, les trois laboratoires FAIR constituent le moteur d’innovation du géant américain et déterminent ses orientations stratégiques.

Yann Le Cun, professeur à l’Université de New York et considéré comme l’un des meilleurs spécialistes au monde du Deep Learning est titulaire depuis 2016 de la chaire « informatique et sciences numériques » du Collège de France. On lui doit l’installation du FAIR à Paris et l’orientation des thématiques de recherche vers la reconnaissance automatique d’images et de vidéo par apprentissage non supervisé. L’équipe du FAIR Paris a recruté plusieurs chercheurs français issus entre autres de l’École Normale Supérieure et de l’École polytechnique. Là encore, l’excellence scientifique française a contribué à cette installation hautement stratégique pour Facebook comme pour l’écosystème français de l’IA.

Google Research Europe à Zurich

Google a officiellement annoncé, le 16 juin dernier, la création à Zurich de son groupe européen de recherche (GRE) dédié au machine learning. Cette structure de R&D qui devra jouer un rôle central dans le développement de l’apprentissage automatisé chez Google sera dirigée par le français Emmanuel Mogenet, Directeur de l’ingénierie de Google Suisse à Zurich. Le GRE mènera des recherches selon trois axes : le Deep Learning, la compréhension et le traitement automatique du langage naturel utilisé dans les applications vocales et la perception artificielle (images, sons, vidéos) s’appuyant sur des réseaux de neurones. L’un des objectifs du GRE est de développer un langage basé sur le sens commun, à l’image de celui d’un enfant dans sa phase d’apprentissage.

Ces trois implantations de centres de recherche de niveau mondial dessinent désormais un axe européen de l’IA dont le rayonnement devrait profiter non seulement aux géants Google et Facebook mais également aux écosystèmes technologiques locaux. Dans chacun de ces cas, on soulignera le rôle déterminant de l’expertise et de l’excellence française dans la construction et la supervision de ces centres de recherche. L’Europe de l’intelligence artificielle est en marche. Sachons la mériter !

Sur le web

The Conversation

  1. Je me répète, mais je ne crois pas un seul instant que l’absence d’intelligence naturelle et surtout d’innovation spontanée en Europe et en France puisse se résoudre en se lançant dans une démarche suiviste vis-à-vis de grandes baudruches commerciales et médiatiques que sont les Facebook, Google et compagnie.
    L’affaire du champion de go nous induit en erreur : DeepMind n’a pas d’intelligence, il a une capacité de traitement qui lui permet d’évaluer plus de trajectoires que le cerveau humain dans un problème où l’explosion combinatoire laissait croire autrefois que l’optimisation classique ne pouvait s’appliquer et que seul l’esprit créatif humain pouvait construire — et non découvrir — le coup à faire rougir les oreilles de l’adversaire. Mais on attend toujours le robot pipette découvrant que ses cultures sont polluées et décidant néanmoins de ne pas les jeter mais de les étudier pour découvrir la pénicilline, ou la machine de diagnostic médical décidant d’exploiter le médicament inefficace contre l’angine de poitrine pour ses effets secondaires de priapisme…

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