Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

Publié Par Éric Verhaeghe, le dans Politique

Par Eric Verhaeghe.

Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

Donald Trump By: Marc NozellCC BY 2.0

La démocratie libérale, devenue démocratie censitaire sans qu’on y prenne garde, serait malade, et on veut bien le croire. Certains ont vu, dans l’élection de Trump, un symptôme de cette maladie et n’hésitent pas à expliquer que le nouveau président des États-Unis met en danger un système politique merveilleux. À l’usage, c’est pourtant le contraire qui prend forme : Trump est élu en réaction à une captation de la démocratie libérale par une caste qui transforme le pouvoir en objet personnel.

L’émergence d’une démocratie censitaire

Dans la pratique, les élections présidentielles américaines ont prouvé que la fameuse démocratie en Amérique, tant adulée des tocquevilliens, n’est plus qu’une illusion ou une mise en scène. Elle a cédé la place à une démocratie censitaire, c’est-à-dire fondée sur des barrières à l’entrée des mandats.

Il suffisait de lire le casting pour en dresser le constat. Du côté des démocrates, l’épouse d’un ancien Président s’est imposée. Du côté des républicains, on comptait, lors de la primaire, le fils et le frère de deux anciens Présidents. Jamais les Américains n’avaient été confrontés à un si faible renouvellement de la caste politique, et à des barrières financières aussi importantes dans la campagne.

On se gaussera d’ailleurs des théories laborieuses sur Hillary candidate des pauvres, qui fleurissent dans les journaux de gauche. Si la campagne, dans sa globalité, a coûté plus de 3 milliards$, elle a coûté plus précisément 400 millions de dollars à Hillary Clinton, soit plus cher que celle de Donald Trump. Lorsque des montants pareils sont atteints, on voit bien que la politique n’est plus ouverte à tous les citoyens de façon identique…

La démocratie censitaire en France

En France, le plafonnement des dépenses de campagne empêche d’atteindre des montants aussi élevés. Toutefois, la sélection à l’entrée existe sous d’autres formes, qui ont le même effet : l’accès aux mandats n’est pas ouvert à tous uniformément, et suppose d’appartenir à une caste qui défend ses intérêts de classe.

La caste à la française ne repose pas seulement sur la fortune. Elle intègre la reconnaissance par les grandes écoles et le respect d’un parcours d’élu. Les règles du jeu sont différentes, mais le parrainage par 500 élus pour être candidat à la présidentielle constitue une sorte de garde-fou pour éliminer les hurluberlus qui menaceraient l’équilibre du système.

Bref, tous les Français ont le droit de vote (une fois tous les cinq ans pour les mandats nationaux), mais ils n’ont pas la même chance de devenir députés ou sénateurs, ou présidents de la République. L’expérience montre que les partis politiques n’effectuent pas le tri de leur investiture sur la compétence, mais de préférence sur d’autres critères, dont l’appartenance fidèle à la nomenklatura.

Les conséquences de la démocratie censitaire

Ces barrières à l’entrée des mandats expliquent les profonds déséquilibres dans la composition socio-professionnelle de la représentation nationale. En France, on compte à peine une poignée d’employés et d’ouvriers parmi les 577 députés, alors que ceux-ci représentent la moitié de la population active. En revanche, on trouve plus de 70 enseignants ou assimilés, 14 permanents politiques, 30 fonctionnaires des grands corps de l’État, plus de 60 autres fonctionnaires, 13 cadres d’entreprises publiques, 54 pensionnés et retraités civils. Plus du tiers de l’Assemblée Nationale est composé de ces gens liés par des points de vue proches.

Encore le décompte est-il faussé par des arrangements avec le siècle. Par exemple, Daniel Vaillant, qui est un professionnel de la politique, est renseigné comme agent technique. Dans les cadres du secteur privé (ou présentés comme tels par l’Assemblée), des noms nous défrisent les moustaches : Claude Bartolone, Henri Emmanuelli, Karine Berger, Benoît Hamon, Patrick Balkany, Éric Woerth, dont la connaissance des entreprises semble très fictive.

En réalité, très peu d’élus ont effectué un véritable passage en entreprise, alors que l’une de leurs principales missions consiste pourtant à réglementer le secteur privé. On voit bien comment, ici, la démocratie censitaire est à l’origine des maux qui la tuent : faible représentativité de l’Assemblée, hypertrophie réglementaire pour les entreprises, lois mal ficelées et impossibles à appliquer faute d’être adoptées par des gens qui comprennent réellement les problèmes qu’ils prétendent régler.

Le populisme, cette maladie sénile de la démocratie censitaire

Face à la dérive de la démocratie libérale qui s’est transformée en démocratie censitaire, les peuples, malgré leur grande sagesse, n’ont plus guère d’autre choix que d’adopter les grands moyens. Encore le font-ils avec prudence puisqu’ils multiplient les avertissements avant de passer à l’acte.

Ces grands moyens s’appellent le populisme, c’est-à-dire le recours à des forces politiques dont le principal discours repose sur le grand remplacement des élites sortantes par de nouvelles élites. Sur ce point, on a bien tort de présenter les mouvements populistes comme des forces qui rejettent les élites. En réalité, les populistes ne les rejettent pas, ils veulent seulement les renouveler et les remplacer.

L’accusation de populisme de la part des élites sortantes constitue donc une stigmatisation facile, mais maladroite, dans la mesure où elle mésinterprète la vraie nature des mouvements populistes.

Réinventer la démocratie libérale

Face à cette folie qu’est la réaction nobiliaire devant la montée du populisme, il devient urgent que les authentiques libéraux (pas ceux qui prônent une mise de la démocratie sous la tutelle des élites) réinventent la démocratie libérale. La seule alternative durable à un remplacement des élites par d’autres élites… qui se comporteront inéluctablement de la même façon lorsqu’elles arriveront au pouvoir tient en effet à une nouvelle donne…

Pour ce faire, il faut réinventer des modèles de gouvernance, comme la mise en place de la transitivité des mandats, ou l’administration numérique…

Le chemin sera long, et restera à réinventer.

Sur le web

  1. Je ne suis pas sûr que les français soit favorables au libéralisme. Pour eux peut être, mais pas pour leur voisin, et ce pour tout un tas de bonnes raisons.

  2. Qui sont donc les politiques qui veulent changer ces règles? Macron en a explicitement parlé, le mettra-t-il dans son programme (note il vient du privé mais aussi de l’Ena…) ? Le pen? Le Maire ? Qui à gauche?

  3. Il est amusant (si l’on peut dire) de constater que toute personne ne partageant pas la propagande officielle de ceux qui ont investi l’intégralité des vrais centres de pouvoirs politiques, dont ceux à l’oeuvre dans le conditionnement de masse, est immanquablement disqualifiée au rang de populiste.
    La démocratie oui, mais uniquement avec leurs « idées » !
    J’observe par ailleurs que les populismes (pour reprendre l’expression des « élites ») n’ont jamais autant grimpé que sous des gouvernements socialisants, quels que soient les époques et les lieux.
    Mais, bon, ces gens-là ne prennent même plus le soin de rendre leurs propos cohérents, tant ils ont la conviction de la justesse de leur vision (lire idéologie dépravée, pour reprendre une expression Tocquevilienne).
    Il y a par contre un autre point de vocabulaire de la doxa dominante sur lequel, étrangement, je n’arrive pas à prendre de la distance. Avant de l’évoquer, je fais un très court détour.
    Il est entendu que les forces du mal ont, entre autres choses, capturé la langue et ses concepts pour servir leur funeste vision du monde dans laquelle ils ont partitionné les hommes, les systèmes, les idées… En gros, les bons (eux) et les méchants (les autres, nous).
    Cette captation est telle que même ceux qui cherchent à leur résister ne remettent pas en cause ce formatage totalitaire. Un exemple : certains lecteurs de contrepoint pourraient être choqués de ma formule « les forces du mal ». Je n’ai fait que l’emprunter à Sartre (en la retournant) qui l’avait utilisée pour qualifier la droite et le capitalisme. Peu de gens lui ont opposé cette approche, peu de gens s’en sont offusqués y/c à droite.
    C’est ainsi que les forces du mal ont décidé qui sont les intellectuels (Sartre par exemple) et qui n’en fait pas partie (ou pas vraiment, Aron par exemple). Qui est l’élite et qui ne l’est pas.
    Ceux qui nous gouvernent ne sont pas des élites. Absolument pas! Il s’agit d’une usurpation grossière. Ce sont, au contraire, souvent des médiocres.
    Ils ont simplement été cooptés par des systèmes quasi mafieux. C’est ainsi qu’un minable petit bonhomme sans expérience peut devenir président de la sixième puissance mondiale, c’est ainsi qu’un voyou faisant des implants capillaires dans sa clinique peut devenir ministre de la république en charge du budget.
    Les élites sont ailleurs évidemment. Simplement, elles ont cru que le pouvoir était dans la vraie vie et, il faut le reconnaître, elles se sont trompées sur ce point.

    1. C’est un plaisir de vous lire, et pas seulement parce que je partage les mêmes agacements, et les mêmes points de vue sur les sujets que vous évoquez!

      1. Je vous remercie. Bonne soirée

    2. Que ce passe-t’il quand un mouvement « populiste » (pouah ! ) devient majoritaire ?
      On l’appelle alors « populaire » ? 🙂

      1. Concernant le quota de femmes à caser ,comme cela se faisait sur un autre plan au XIXe avant la Sainte Catherine,on pourrait même suggérer le poupoulisme…

    3. @ Yves
      Comme les autres commentateurs, je reconnais volontiers que votre intervention mette le doigt sur des dérives qui associées à d’autres, attirent votre pays par le fond!

      Quel D.Trump serait tenté en France, d’entrer « en politique », en concurrence avec « la bande d’apparatchiks » qui squattent le pouvoir d’en haut!?

      (En-bas, des maires solidaires de leurs concitoyens, se « dévouent » réellement pour leur municipalité, sans souci d’étiquette partisane, mais, plus gâtés par la vie, au départ, ils deviennent, dans la suite, victimes de chaque nouveau mandat qui les rend plus aptes encore à assurer la fonction: on ne change pas une équipe qui gagne!

      Obliger ce maire-là à adhérer à la charte « L.R. » pour pouvoir donner son parrainage à N.K.M. (modification décidée « pendant la partie ») cela ne fait que confirmer ce que je pense du président de ce parti qui, je puis vous l’assurer, vu de l’étranger, enfonce toute la France sous la ligne de flottaison de la simple « décence »: ce type n’est pas à sa place!

      Que vous teniez compte ou non de cet avertissement ne changera rien à « l’opinion » qui vous regarde de loin! Je témoigne sans aucun pouvoir! Et ce n’est pas le sieur Takiedine, complice de sa nage en eau trouble, qui l’aura aidé par ses récentes déclarations (déjà connues!).

      Donc non, Yves, les « vraies » élites sont effectivement dans la vraie vie et pas dans le théâtre politique français!

      1. Bonsoir Miky, je vous remercie pour vos développements complémentaires.
        Dans la dernière phrase de mon message, je souhaitais dire (probablement maladroitement) que la vraie vie (composée des acteurs économiques, des créateurs, des individus libres…) n’est plus au commande dans ce pays et non pas que les vraies élites ne sont pas dans la vraie vie. Bien entendu les vraies élites sont dans la vraie vie ; simplement elles ne détiennent finalement plus les pouvoirs qui permettent d’influencer notre destin sur le long terme.
        Il me semble que nous sommes donc d’accord sur ce point aussi ?

    4. On peut aller plus loin, il y a des faiseurs et défaiseurs de rois et qui contrôlent les élites à travers des organisations.
      Avec le bouleversement des choix imprévisibles « populistes », ces mêmes gens sont déboussolés et débordés et se demandent d’où souffle le vent
      car comme disait un célèbre metteur en scène tchèque « quand on urine dans le sens opposé au vent , on est arrosé! »

  4. Ce ne sont pas les règles qui sont à changer mais la Constitution qui correspond à un mode de fonctionnement périmé. Cette notion de « Pouvoir » investi par un roitelet à élire selon le nombre de ses groupies est tout simplement ridicule. Sans parler de la terminologie marshswallow qui va avec: « promesses » électorales. On se croirait dans un Walt Disney des années 50.
    Les idéologies sont à archiver et question populisme ,les discours y sont les mêmes à la gauche et à la droite du Notre Pére des Lieux: simplement adaptés de manière circonstanciée à ceux auxquels ils sont copieusement servis en plat du jour à ingurgiter de gré ou de force.

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