« 3 controverses de la pensée économique » de Jean-Marc Daniel

Publié Par Johan Rivalland, le dans Histoire de l'économie, Lecture

Par Johan Rivalland.

3_controverses-de-la-pensee-economique-credits-odile-jacob-drPassionnant Jean-Marc Daniel. L’inénarrable chroniqueur que j’ai plaisir à écouter chaque semaine sur BFM Business, mais aussi bien sûr éminent professeur et spécialiste de l’Histoire de la Pensée Économique, nous gratifie d’un fabuleux nouvel épisode des grands débats historiques en économie, tellement instructifs au regard de certains débats actuels au caractère notoirement récurrent.

Dans la lignée de son Histoire vivante des idées économiques, suivi entre autres de ses 8 leçons d’histoire économique, Jean-Marc nous conte, à sa manière unique, l’histoire de trois grandes controverses qui ont traversé les âges, au point de perdurer, malgré les enseignements que l’on devrait en tirer.

On ne dira jamais assez l’importance que revêt le poids du passé et les enseignements qu’il y a à en tirer. Trop rarement, hélas, suivi d’effets, par simple méconnaissance des grandes leçons oubliées de ces controverses et évolution des idées qu’elles ont pu susciter.

Plus que jamais, le terme d’histoires « vivantes » n’est ici nullement usurpé, surtout lorsqu’on se trouve replongé de manière si réelle dans la dynamique des débats du passé et les progrès de la « science économique ».

Ce dernier terme lui-même est-il d’ailleurs le mieux approprié ? Jean-Marc Daniel rappelle qu’il a remplacé celui d’ « Économie politique », inventé par Antoine de Montchrestien au XVIIème siècle, alors que « même les sciences les plus neutres et les plus incontestables sont menacées de « lyssenkisme ». » Une idée que l’on retrouve chez Pierre Cahuc et André Zylberberg dans leur essai sur Le négationnisme économique, avec qui on peut dire que Jean-Marc Daniel partage l’idée selon laquelle :

 « de fait, l’économie a souffert et souffre souvent encore de la méconnaissance qui l’entoure et de la pollution de son message par des prises de position qui semblent d’autant plus fasciner qu’elles sont fallacieuses ».

Première controverse : nos emplois sont-ils menacés par les machines ?

Intitulé « La manivelle de Sismondi, ou quel est l’avenir du travail ? », ce chapitre aborde la question demeurée traditionnelle des craintes liées au progrès technique et aux incidences qu’il pourrait avoir en termes d’emploi. Question lancinante qui remonte au moins à l’Empereur Vespasien qui, déjà, craignant les effets du progrès technique sur l’emploi, décida purement et simplement de l’interdire. À l’encontre de tout bon sens, de l’efficacité et du bien-être qu’il était pourtant en mesure d’occasionner.

Mais si Jean-Marc Daniel nous expose l’évolution de la question à travers les époques, c’est surtout l’épisode de la révolte des luddites (avant celle un peu plus tard des canuts lyonnais) qui retient notre attention. Ces ouvriers tisserands anglais, dans les années 1810, se mirent à briser des métiers à tisser, les accusant de détruire leurs emplois (sans que cela s’avère pleinement fondé, les circonstances historiques jouant, en l’occurrence, un rôle non négligeable en l’affaire, mais sans qu’ils en aient pleinement conscience).

C’est là qu’interviennent, alors que s’organisent la répression et le projet de condamnations à mort, Lord Byron, puis Jean de Sismondi. Ce dernier, qui est aussi le premier théoricien des crises et inventeur de la distinction entre économistes orthodoxes et hétérodoxes (mais dans le cadre strict du caractère scientifique attaché à l’économie), et l’un des premiers économistes à fonder ses raisonnements autour de la notion de demande, émet l’idée suivante, destinée à frapper les esprits :

« Si le machinisme arrivait à un tel degré de perfection que le roi d’Angleterre pût en tournant une manivelle produire tout ce qui serait nécessaire aux besoins de la population, qu’adviendrait-il de la nation anglaise ? »

Mais, outre la présentation des influences qui ont été celles de Sismondi et l’évolution de ses idées, c’est à une très intéressante « réponse » des économistes classiques que nous sommes conviés, David Ricardo notamment, et Jean-Baptiste Say à travers sa célèbre loi des débouchés, mais aussi, et de manière presque étonnante par Karl Marx. Le philosophe de l’exploitation du prolétariat désapprouve ainsi, paradoxalement, le mouvement luddite, lui reprochant de s’en prendre à la machine, qui n’est pas coupable, au lieu de s’en prendre au système capitaliste et ceux qui organisent l’exploitation de l’homme au travail, ne cherchant que le dégagement du maximum de plus-value.

Et la question ne s’arrête pas là : après l’échec des révolutions de 1848, à travers les écrits de Charles Gide on remarque que le luddisme semble rangé aux greniers de l’histoire.

Puis vient l’époque de la bureaucratie et de la montée des emplois correspondants, et encore plus tard, sous l’influence des « socialistes de la chaire » la montée des dépenses publiques, mais aussi des théories protectionnistes. Jusqu’aux rebondissements de la controverse à notre époque, après les deux chocs pétroliers. Dénoncées par Alfred Sauvy et son Economie du diable, avec la loi du déversement et les débats sur l’ubérisation, ainsi que les inquiétudes qu’elle suscite, c’est une forme de « néo-luddisme » qui apparait, laissant ressurgir un débat dont on aurait pourtant pu imaginer qu’il était enterré depuis longtemps.

Mais, sur tous ces points, il faut bien entendu lire l’ouvrage lui-même, dont je ne restitue à dessein que quelques brefs éléments épars, espérant juste vous mettre en appétit.

Deuxième controverse : peut-on parler d’une « bonne » et d’une « mauvaise » dette ?

Intitulé « La lettre de Keynes, ou qu’est-ce que la dette ? », ce passionnant chapitre nous convie  à une exploration de l’évolution de la réflexion sur la question de la dette publique. Partant de la problématique de son caractère de « transfert » ou au contraire de « promesse » vis-à-vis de l’avenir, David Ricardo, de nouveau lui, montrait en quoi la dette publique était un mécanisme antiredistributif (bénéficiant à ses souscripteurs, donc aux rentiers). Où l’on découvre, au passage, et non sans intérêt, que :

« au XIXème siècle les partis de gauche réclamaient l’équilibre budgétaire au nom de la nécessité de protéger les pauvres des générations futures. »

D’Aristote, puis Saint Thomas d’Aquin, sur la question de l’usure et du prêt à intérêt, on entre véritablement dans la science économique avec les réflexions sur l’endettement des États. Des conceptions hostiles de François Quesnay, Anne-Robert Turgot, et un certain Frédéric Bastiat, entre autres, on évolue, avec le XIXème siècle, dans le prolongement de celles plus nettement favorables d’Adolph Wagner et des socialistes de chaire, vers l’avènement de John Maynard Keynes et ses disciples.

Un chapitre instructif, au cours duquel nous allons retrouver, en pleine réflexion sur le New Deal, l’opposition entre, d’une part, Henry Morgenthau et sa mise  en garde contre l’effet d’éviction de la dépense publique et, d’autre part, un John Meynard Keynes opportuniste et quelque peu méprisant, appelé à la rescousse par un certain Alvin Hansen, non moins opportuniste, qui en sera un digne vulgarisateur et successeur.

Le théorème d’Haavelmö, le multiplicateur, le modèle IS-LM du keynésiannisme triomphant de Hicks et Hansen, Bretton Woods, l’influence de Walter Heller, autant d’épisodes entremêlés qui nous font vivre la dynamique du XXème siècle en matière de politiques budgétaires et monétaires, jusqu’à l’échec des politiques de relance de 1975.

Place alors à la critique théorique, avec Robert Lucas, Robert Barro et la Nouvelle économie classique, le retour en grâce de Ricardo à travers le théorème de Ricardo-Barro, mais aussi John Muth et les apports novateurs de Richard Musgrave en matière de justification des fonctions de l’État. Un vaste panorama qui nous est ainsi offert dans sa pleine dynamique. Un chapitre qui se conclut par une intéressante recension des arguments en faveur et contre la dette, et une tentative de réconciliation post-mortem de Keynes et Morgenthau.

Troisième controverse : le capital est-il trop rémunéré par rapport au travail ?

Intitulé « La controverse des deux Cambridge », ce troisième et dernier chapitre aborde la question du capital, en partant des travaux de Thomas Piketty et son ouvrage Le capital au XXIème siècle. Le problème, selon Jean-Marc Daniel, provient de la définition que l’on donne au Capital. Or, toute la théorie de Piketty repose sur la fameuse équation r>g, selon laquelle la rémunération du capital aurait augmenté plus vite que la croissance, contrairement à l’égalité supposée normale par les économistes. Sans qu’il ait ignoré pour autant la difficulté de cette définition que l’on donne au capital, et les débats auxquels elle a donné lieu, Jean-Marc Daniel constate que Piketty n’en passe pas moins un peu vite dessus, ce qui est gênant et prête le flanc à la critique.

L’occasion de revenir sur une controverse née dans les années 1950 au sujet de la nature du capital et de sa rémunération, opposant les chercheurs et professeurs anglais de Cambridge à leurs homologues du Cambridge américain. Avec toutes les conséquences que cela implique en matière à la fois fiscale, de science économique, mais aussi « d’ultime tentative de résistance anglaise à la prise de pouvoir intellectuel par les économistes américains », après celle d’Hansen sur les théories keynésiennes (chapitre précédent).

Déjà au XIXème siècle, Karl Marx était resté assez elliptique, selon notre auteur, au sujet de la définition précise du capital, pourtant titre de son ouvrage le plus important, Le Capital. Une définition plus explicite fut proposée par Eugen Böhm-Bawerk, qui en fit toutefois « plus une théorie de l’investissement à l’origine du capital que du capital lui-même ». Ce qui renvoyait alors au rôle de l’épargne dans le processus, et donc au rôle des taux d’intérêt. Un instrument économique essentiel formalisé de manière plus explicite par Knut Wicksell. Dans sa détermination de deux taux, l’un naturel égalisant l’épargne et l’investissement, l’autre réel tenant compte de la correction des erreurs liées à la politique monétaire et du taux d’inflation, se pose indirectement la question de la définition du capital, et les débats que cela va donc susciter au milieu du XXème siècle, époque à partir de laquelle les statistiques et comptes de la nation font leur entrée remarquée dans l’appui des théories.

La fonction de production prend ainsi appui sur les notions de capital fixe et capital circulant. Mais c’est sur la fonction de Cobb-Douglas que la controverse va être lancée par la Britannique Joan Robinson. Dont le futur prix Nobel Robert Solow ne tiendra toutefois aucun compte dans sa théorie de la croissance. Avec, au centre, la notion de productivité, désormais devenue majeure et pour laquelle, nous rappelle Jean-Marc Daniel,

« L’économiste spécialiste mondialement connu de la productivité est un Français. Il s’agit de Jean Fourastié (…) [dont les] analyses sont construites sur une approche empirique de l’économie française. Si bien que Robert Solow lui a décerné le nom de « Kuznets français » ».

Robert Solow s’appuie donc sur les avancées de Jean Fourastié pour fonder son modèle de croissance autour de deux facteurs essentiels : l’augmentation de la productivité, d’une part, et la démographie, d’autre part, le taux de croissance devant s’assimiler au taux d’intérêt naturel tel que défini par Wicksell (et ainsi que l’avait montré le futur Nobel français Maurice Allais neuf ans plus tôt). Dès lors, « les périodes où le taux d’intérêt est supérieur au taux de croissance [correspond à] des périodes de déflation et de chômage, celles où le taux d’intérêt est inférieur au taux de croissance étant des périodes d’inflation et de tension sur le marché du travail. »

Joan Robinson, en pure keynésienne, va contester le modèle de Solow, d’essence néo-classique, à partir de différents arguments de fond expliqués dans le présent livre. Elle rejette la construction fondée sur l’offre pour privilégier une approche par la demande et une explication des récessions, en réhabilitant notamment le multiplicateur théorisé par son ami Richard Kahn.

La réponse va venir de Paul Samuelson, un autre Nobel très proche de Solow, qui lui répond point par point, considérant toutefois les positions de Joan Robinson comme des arguties qui détournent les économistes des vrais problèmes et des politiques économiques à élaborer en réponse aux problèmes du moment (à l’époque, la lutte contre l’inflation).

Ce qui était sans compter l’intervention dans le débat de Piero Sraffa, fondateur du « néo-ricardisme » et fidèle adepte de Karl Marx, dont il tente de réhabiliter les théories de la valeur-travail.

Un débat de fond relativement complexe que Samuelson va finalement chercher rapidement à esquiver, tout en subtilité, mettant ainsi fin poliment à la controverse, malgré les quelques tentatives qui suivront par certains pour tenter, sans succès, de la réhabiliter. Une controverse au sujet de laquelle les Américains suspectent les Anglais de l’avoir montée par dépit au regard de leur déclin et perte d’influence depuis la gloire keynésienne récupérée par Hansen et l’Amérique après-guerre.

Jean-Marc Daniel conclut le chapitre en revenant à Piketty qui, bien que plus proche en réalité des positions politiques de Joan Robinson et Piero Sraffa, s’appuie paradoxalement sur les conclusions de Solow-Samuelson-Allais sur l’égalité entre taux d’intérêt et taux de croissance, pour fonder sa démonstration.

Ce à quoi Jean-Marc Daniel fait remarquer que la prise en compte complète des travaux de ces Nobels supposerait, plutôt que l’instauration d’une taxation du capital, des mesures de renforcement de la concurrence et une politique économique de résorption du chômage, pour tenir compte des conclusions de Solow relatives au progrès technique et à la démographie.

Mais sa critique plus fondamentale porte sur la question de la définition du capital, à propos de laquelle Joan Robinson aurait été, dit-il, la plus fervente opposante aux travaux de Piketty. Selon Jean-Marc Daniel, il faudrait en fin de compte en revenir à Ricardo et s’interroger plutôt sur la répartition des revenus et la légitimité de leur origine, à partir de la distinction qu’il effectuait entre rentes, profits et salaires, pour aboutir à l’idée que « ce qu’il faut réduire, c’est la rente et non le profit ».

En conclusion, et comme Jean-Marc Daniel y insiste lui-même, l’échec des économistes et des politiques économiques récentes est malheureusement en partie lié au manque de leçons tirées des expériences et controverses du passé. Il est donc essentiel de s’y référer de manière plus importante si l’on entend commettre moins d’erreurs et assurer mieux l’avenir et la condition des populations.

  1. Bonjour

    « ce qu’il faut réduire, c’est la rente et non le profit ».

    Pourquoi réduire la rente? C’est un revenu comme une autre, à moins d’avoir une vision moral, chrétienne (travail-souffrance) ou marxiste (travail-valeur).

    1. Quand c’est une rente qui provient de la spoliation, ça craint un peu.

      1. Bonjour Otto

        Tout revenu qui provient de la spoliation craint, comme les impôts..

        1. Par rente, il parle de revenu permis à une situation de non-concurrence qui généralement est organisée par l’Etat et pas d’un épargnant qui achète des bonds du Trésor.

          1. D’après vous une rente viagère est un revenu découlant d’une situation de monopole..

            Ce n’est pas bien de tordre le sens des mots, c’est de la novlangue.

    2. ce que dénonce jmd, c’est surtout les rentes de situation, véritables privilèges accordés à certains par l’état: l’exemple le plus flagrant étant celui des notaires dont l’étude se transmet de père en fils en écartant le plus possible la concurrence, et avec la quasi certitude de devenir millionnaire.

  2.  » l’avenir et la condition des populations  » ….si tel était l’objectif sincères des économistes et des politiques économiques , il n’y aurait même pas besoin de se retourner sur les érreurs du passé……et je doute fort que l’avenir positif des populations soient le centre d’intéret de ces gens là ;

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