Futurs insolites, dirigé par E. Avdija et J.-F. Thomas

Publié Par Francis Richard, le dans Lecture

Par Francis Richard.

Futurs insolitesQuatorze auteurs, des Suisses et des francophones voisins, ont participé à un Laboratoire d’anticipation helvétique, sous la direction d’Elena Avdija et Jean-François Thomas : ils se sont tous livrés à une expérience basée sur un genre, la science-fiction, et sur un thème, la société helvétique. Cela donne Futurs insolites, c’est dire que ces futurs veulent réserver des surprises au lecteur.

Dans Helvé… ciao, Emmanuelle Maia imagine l’Incorporation du cerveau brillant d’un vieillard dans le corps jeune de son petit-fils, une manière pour lui d’atteindre à l’immortalité et de faire perdurer son esprit qui a résolu scientifiquement le problème de l’accès au territoire de la Suisse, et des clandestins : ceux qui veulent y entrer doivent passer par le Tunnel et être munis de puces :

« Celles-ci étaient programmées et activées par les portiques selon les particularités de chacun (Suisse, frontalier, touriste ou étudiant), et déterminaient les accès aux zones réservées ou essentielles, aux sites sensibles. »

Dans Alleingang, Nicolas Alucq transpose dans le futur galactique la Guerre des Gaules qui a mis aux prises Jules César et les Helvètes : la Saintonge convoitée devient la planète Santonum, la Gaule narbonnaise la planète Braccata, la bataille de Bibracte se situe dans l’espace interstellaire de Bibracte. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, mais cette fois sur un théâtre d’opérations spatial…

Conflit tout hélvétique

Dans Vreneli, de Julien Chatillon-Fauchez, Heidi Sankara, lieutenant de la Confédération d’Alb, « fille d’un immigré rukinabais et d’une demandeuse d’asile de Masovian », doit intégrer la délégation de négociation de paix : elle doit empêcher le conseiller fédéral de se méprendre sur les attentes des belligérants, la Fédération Rukinabaise et l’Empire de Masovian, qui désirent avoir la Confédération à leur botte : la solution au conflit est… tout helvétique.

Dans SuissID, Vincent Gerber fait de cette agence une sorte de fast-food à décès, réalisant des suicides à la chaîne. Son directeur, dans une interview à la radio, explique : Ma société met à disposition du grand public les moyens matériels – les accessoires en fait – mais aussi l’assistance juridique pour les questions de succession et, bien entendu, notre savoir-faire en matière de décès programmé. Mais un dysfonctionnement est vite arrivé…

La Suisse, destination touristique de la mort, a également inspiré Florence Cochet, dans Issue de secours. Le narrateur est atteint d’une dégénérescence chromosomique. C’est pourquoi, pour en finir, il a décidé d’atterrir sur Helvética, gigantesque station spatiale au cœur du no life’s land, cette région de l’univers qui n’appartient à personne – aussi surnommée zone neutre en l’honneur de la primonationalité du milliardaire altruiste à la base de ce projet.

Indirectement Denis Roditi aborde également ce tourisme de la mort dans Exit, le nom d’une émission de téléréalité. Cette émission est un concours organisé par la RTS (Radio Télévision Suisse), financé principalement par des consortiums pharmaceutiques, tels que le géant Novartis, une aventure à laquelle les candidats n’acceptent de participer qu’à la condition de conserver la possibilité, à tout moment, de dire « stop »…

L’eau ne pouvait être absente d’un livre collectif ayant pour thème la société future de la Suisse, le pays aux 1 484 lacs… Dans Rhodanisch Elektrik AG, Adrien Bürki en ajoute un et en soustrait un autre : un barrage transforme le Valais en lac de retenue et le Léman en fange boueuse traversée par un ruisseau qui s’appelle Rhône. Quarante plus tard, des dissidents vaudois et valaisans veulent s’en prendre à cette structure…

Avec La mémoire de Lo, François Rouiller fait un jeu de mots. Il s’agit en même temps de la mémoire de Lo, Loriane Kanoun, qui veut honorer celle de son père et de ses travaux entrepris après la découverte d’une baignoire naturelle à Sumatra, et de la mémoire de l’eau, qui expliquerait l’homéopathie et les sources miraculeuses. Apparaît dans cette histoire le politicien le plus médiatisé de Suisse, à la fois méconnaissable et reconnaissable…

Dans Audemars, le ver, d’André Ourednik, c’est l’oubli qui est la vedette. Des vers mécaniques, pilotés par des hommes, formés pour ça à Porrentruy, ont pour objet d’aspirer tout ce qui se trouve dans les archives, quelles que soient les oppositions des archivistes. Une fois que ces vers sont dans les antres, les archives ne font plus partie de la mémoire. Elles sont nettoyées et propres en ordre. Mais, contrairement aux apparences, tout ne s’efface pas comme ça…

Apocalypse et mission divine

Jean-Marc Ligny charge Hans Meyer d’une Mission divine, qui va de pair en ces temps apocalyptiques avec le courroux de Dieu : « canicules accablantes l’été, tempêtes infernales l’hiver, absence de neige, évaporation et eutrophisation du lac ». Il est le bras armé de Dieu pour, dans son village des Grisons, éradiquer l’humanité tombée entre les griffes de Satan et il remplit cette mission d’illuminé jusqu’au jour où ça ne se passe pas du tout comme d’habitude et comme prévu…

Dans Là où le pays croît, Anthony Vallat charge Khor Biggyong, socionaute du quatrième échelon, d’une tout autre mission. Il s’agit de recueillir les données qui expliqueraient les taux d’oblitération sur Helvetika : « 2% des Touristes décidaient de devenir des Oblitérés définitifs, et 5% des Oblitérés temporaires ». Son étude, faite d’intuitions et des données, est utile pour ses commanditaires: elle amène à un paradigme inattendu pour eux…

La vallée perdue de Gulzar Joby  est en quelque sorte la terre promise des géants, mais on se garde bien de le leur dire. Quoi qu’il en soit Maître laitier Wihelm en a acquis un sur les conseils de son ami, Maître fromager Blasius : « Un géant, c’est indispensable, aujourd’hui. » Tout le monde en a. Ils proviennent de l’Office de Gigantisme de Lausanne, qui est à la pointe du progrès.

L’apparition du géant Grunwald, approuvée par votation, fait sensation dans le village du Très-Haut Glarus, mais tout semble sous contrôle jusqu’à l’arrivée d’un Français, « venu faire œuvre de sociologie et étudier les travailleurs helvétiques de haute taille », qui parle à Grunwald de la vallée perdue…

En gare de Bâle, d’après Bruno Pochesci, cinq personnages sont en quête de train. Ils se sentent « très, mais alors très cons : ils ont chacun de leur côté, pour une raison ou pour une autre, oublié de reculer la veille les aiguilles et pixels de leurs montres, réveils et autres coucous solaires, pour le retour à l’heure d’hiver. »

Alors ces cinq personnages montent tous dans un train d’enfer, de couleur noir anthracite, sans indication de destination, où la température monte avant de retomber et où ils vont, chacun, vivre, ou pas, et revivre, ou pas, des Sketches helvétiques, qui les regardent personnellement, immémorables et brûlants…

Les visiteurs new look

Dans Baptistin, le lecteur croit d’abord qu’Olivier Sillig n’a pas compris l’énoncé de l’exercice : « C’était un matin d’automne 1473… » Sauf que, tout soudain, Baptistin, son héros, se retrouve bien malgré lui transporté en 1953 après être monté dans une tour, qui s’avère être une fusée en provenance du futur. Il joue alors au XXe siècle une nouvelle version des Visiteurs et est considéré comme gaga…

Toutes ces histoires sont bien sûr truffées de poncifs sur la Suisse. Ce sont ces expériences de laboratoire qui veulent ça. Mais tous ces clichés, qu’ils soient argentiques ou numériques, ont beau être poncés et re-poncés, ils restent révélateurs, peu ou prou, de ce qu’elle est (même quand ils sont flous ou déformants), et des fantasmes qu’elle suscite.

Le lecteur se gardera donc de juger ni de la forme, inégale, ni du fond de ces nouvelles futuristes. Il se contentera, s’il veut les apprécier et en savourer la substantifique moelle, de se laisser surprendre et de laisser libre cours à son imagination, entraînée joyeusement par celle des auteurs, sans jamais rien prendre au sérieux. Car les futurs, insolites ou pas, comme le pire, ne sont jamais sûrs.

  • Futurs insolites – Laboratoire d’anticipation helvétique, sous la direction d’Elena Avdija et de Jean-François Thomas, 386 pages, Hélice Hélas