Roselyne Bachelot remplace Brigitte Lahaie : l’avènement de la morale low cost

Publié Par Philippe Bilger, le dans Sujets de société

Par Philippe Bilger.

La morale low cost est une internationale. On y tombe facilement. Moi-même j’ai dû, plus d’une fois, y succomber. Quand on n’est pas exigeant avec soi-même, le risque est en effet l’éthique à bon marché. Dénoncer mécaniquement, en humant l’air du temps, revient à se donner l’apparence d’un moraliste de pacotille. Le climat du prétendument correct est dévastateur et indécentes sont les complaisances infinies qu’on a à l’égard de soi.

Une féministe comme il convient va succéder, sur RMC, à une féministe pas comme il faut, une progressiste bon teint à un électron libre parfois décapant, Roselyne Bachelot à Brigitte Lahaie. La seconde sera parfaitement capable de démontrer qu’ancienne ministre, rien de ce qui est médiatique ne doit lui demeurer étranger mais il y a cependant comme un trouble, un malaise. Aurait-elle dû accepter ?

Morale, gravité et divertissement

Jean-Louis Debré, dans son dernier livre très personnel sur sa présidence du Conseil constitutionnel et certaines personnalités qu’il a croisées, bien connues ou admirées, par exemple son père et Jacques Chirac, donne, tout au long des pages, des leçons de République, de rigueur, de gravité et de tenue. Il a accepté pourtant de présider et d’animer sur Paris Première un divertissement humoristique.

La lumière trop vive sur lui aujourd’hui, comparée à l’éclat retenu d’hier, lui a-t-elle fait perdre la mesure et le bon sens ? Ou bien estime-t-il que le saut radical d’une fonction prestigieuse à une prestation histrionique le laisse dorénavant totalement libre ? Il y avait déjà eu des signes avant-coureurs de cette mutation ou dégradation dans ses échanges avec Léa Salamé.

Pour Roselyne Bachelot comme pour lui, sans aller au fond des choses, la morale low cost a encore frappé pour faire valider ces incongruités. Après tout, pourquoi s’abstenir ?, on ne fait rien de mal !

J’ai dit que c’était une internationale, en l’occurrence une polémique américaine avec Jonathan Franzen et un diktat français avec Publicis.

On a reproché à l’écrivain d’avoir déclaré « qu’il n’avait pas beaucoup d’amis noirs » et « qu’écrivant sur des personnages il avait besoin d’aimer une personne pour écrire dessus… d’avoir l’expérience directe d’avoir aimé une catégorie de personnes – une personne de couleur différente, une personne très religieuse, des choses qui clivent vraiment… » et qu’à défaut, « il est très difficile d’oser ou même juste de vouloir écrire du point de vue de cette personne » (slate.fr).

Rien que de très banal de la part d’un grand créateur qui est partisan, dans l’alternative au cœur de l’invention romanesque, de la branche naturaliste, réaliste, de connaissance par le terrain plutôt que de l’élaboration et de l’imagination autonomes, purement fictionnelles. Pourtant, à la suite de ses propos, une controverse fondée de la part de leurs contempteurs sur la morale low cost.

Publicis fait de la morale low cost

Maurice Lévy, patron de Publicis, a contraint un membre de son directoire, Kevin Roberts directeur de la filiale Saatchi & Saatchi « à prendre congé de Publicis Group avec effet immédiat » en raison de « la gravité de ses propos… pour avoir fait un commentaire contraire à l’esprit du groupe publicitaire » sur la parité hommes-femmes. Maurice Lévy a adressé un message interne à ses quelque 80 000 employés dans le monde pour signifier que « la diversité et l’intégration sont des impératifs sur lesquels Publicis ne négociera pas » (Le Figaro).

Quel était donc le crime intellectuel, professionnel commis pour engendrer un ton aussi courroucé et martial ? Qui évidemment n’avait pas été celui de Publicis quand Maurice Lévy, ayant gagné 3,92 millions d’euros en 2015, s’était retrouvé avec un méga bonus de 16 millions d’euros autrement choquant mais lui très vite justifié par la société !

Kevin Roberts, certes avec un zeste de vulgarité, avait considéré que pour le rapport hommes-femmes, « ce putain de débat est dépassé » et que « l’ambition des femmes n’est pas verticale, c’est une ambition intrinsèque, circulaire, d’être heureuses. Alors elles nous disent : « Nous ne nous évaluons pas avec les critères selon lesquels vous, dinosaures idiots, vous vous jugez… Je ne pense pas que le manque de femmes à des postes de direction soit un problème ». »

Branle-bas de combat pour ces appréciations à la fois singulières mais à discuter, voire à approuver.

Pourquoi ce tintamarre aux USA et à Paris ?

Parce que l’indignation fondée sur la morale low cost est formidablement rentable. Peu importe la substance intrinsèque des dires, leur pertinence, leur lucidité. Il est profitable immédiatement, sans s’interroger, de pourfendre un écrivain connu qui ose proférer cette monstruosité « qu’il n’a pas beaucoup d’amis noirs » alors qu’il en désirerait pour créer à leur sujet, et cet Américain trop franc louant les femmes mais pas au nom des bons critères. Ceux de l’obligatoire éloge de la parité et de l’allégresse par le métier !

Cet étouffement par le « correct » décrété est un désastre. Le Bien, dans le propos, n’est plus suffisant. Il est fondamental qu’il soit d’une certaine sorte, avec la tonalité recommandable, le conformisme adéquat et la pente admise. À force, c’est l’exercice même de parler qui va devenir périlleux.

Dénoncer le racisme, ce n’est pas assez. Il faut aussi avoir « des amis noirs ».

Respecter les femmes, c’est trop peu. Il faut aussi adhérer à ce que le féminisme dominant, soft ou vindicatif, édicte comme parole d’évangile.

Comme elle est douce et belle, cette morale low cost !

Elle sert à se persuader, pour soi ou contre les autres, qu’on est quelqu’un de bien à peu de frais.


Sur le web

 

  1. Vous oubliez combien la morale low-cost se conjugue avec la politique de l’indignation, le bien-pensant moralisateur s’ enflamme et crie a l’outrage des qu’une personne ose la contredire, Royal en est un tres bon exemple…

    La question est: la gauche morale parviendra-elle encore a a se faire passer pour l’eternelle camps du bien contre lequelle tout reproche n’est qu’une intimidation politique dans le but de leur nuire?…
    Pas sure que les Francais gobent encore longtemps, notre Trumps est blonde et face un a couple Sarko-Hollande, en 2017, je serais le premier a preferer le deluge qu’un enieme tour de chaises musicales…parce qu’avec Marine nous sommes au moins sure que tout le monde va souffrir et pas seulement le secteur privé depuis 30 ans…

  2. pour vivre heureux vivons caché…c’est mal barré avec le grand inquisiteur nommé « le réseau social » , il a le droit de vie ou de mort sur tout le monde..on a pas fini avec la « pensée unique » de « googlolito »

  3. Les vieux s’accrochent et inventent n’importe quoi pour garder leurs acquis. C’est vieux comme le monde. Et ce n’est pas une société en pleine décadence qui peut espérer lutter. Seuls, les mots comptent, les actes sont inexistant : ils demandent trop d’efforts !

    1. Cruel mais tellement vrai!
      Gare au « petites phrases » évidemment orties de leur contexte!
      G.Brassens a bien expliqué qu’un jeune c… finissait par donner un vieux c..!

  4. Article pertinent qui montre bien que le « politiquement correct » ne se limited pas au monde politique!

    1. C’est bien pire! C’est une police fonctionnant par les citoyens, et fonctionnant sur délation! Une horreur! Et une privation par limitation de liberté de parole avec des millions de flics aux aguets!
      Un cauchemar! Très en phase avec « l’état d’urgence »!

  5. Excellent expose.
    Fessebouc est devenu un evenement par lequel non content d’exposer une vacuite intellectuelle infinie, une indolence spirituelle que rien ne saurait troubler, il convient de s’en vanter!
    Les loups qui hurlent avec les loups sont d’une tristesse..

  6. Elles n’ont pas le même cursus, Bachelot et Lahaye, mais j’ai mon idée sur laquelle des deux est la plus indécente.

  7. Parce que l’indignation fondée sur la morale low cost est formidablement rentable.
    Excellemment juste !

  8. Maurice Levy ne pratiquerait-il pas le capitalisme de connivence avec ceux qui veulent justement imposer leur morale pourrie à la terre entière ?

    1. c’est quoi « une morale pourrie » ?
      elle sont toutes pourries si ce n’est pas la mienne !

      1. Remarquable remarque!

      2. La morale pourrie est celle qui criminalise l’essence des individus. Bien souvent, ça se finit très mal.

  9. Debre et Bachelot s’abaissent et sont vaguement obscènes.

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