Crise au Soudan du Sud : la vérité est ailleurs

Publié Par Libre Afrique, le dans Afrique

Par Zakri Blé Eddie.
Un article de Libre Afrique

Suite au référendum d’auto-détermination de janvier 2011, le Soudan du sud a fait sécession de la République du Soudan le mois de juillet suivant, devenant ainsi le plus jeune État du monde. Mais, dès 2013, le jeune État sombre dans une crise révélant une rivalité farouche entre les deux hommes forts du pays : le président Salvar Kiir et son vice-président Riek Machar. La situation qui prévaut actuellement dans le pays indique que le spectre de la guerre civile n’est jamais loin. En témoignent les affrontements du 8 au 11 juillet lors des festivités des 5 années d’indépendance du pays. Cette situation nous amène à nous interroger sur les causes réelles du basculement de ce jeune État.

L’ethnie, un élément insuffisant pour expliquer cette guerre

Pour plusieurs observateurs, la crise actuelle au Soudan du sud trouve son origine dans les conflits ethniques. Une telle analyse ne peut être écartée quand on observe les protagonistes de cette crise. En effet, d’un côté nous avons les forces loyales au président Salvar Kiir, majoritairement de l’ethnie Dinka, et de l’autre les partisans de Riek Machar, de la communauté Nuer qui s’affrontent. Cependant, s’il est vrai que les luttes actuelles épousent les fractures ethniques, force est de reconnaître que l’élément ethnique ne peut pas tout expliquer. Premièrement, les deux ethnies sont très proches culturellement. Nomades transhumants, ils parlent quasiment la même langue et suivent la même organisation. Deuxièmement, les deux groupes ne s’excluent pas radicalement de sorte que les brisures du clivage ethnique ne manquent pas.

En 2013, lors des premiers affrontements, la veuve du grand dirigeant du mouvement indépendantiste, Mme Rebecca Garang, pourtant Dinka, s’est rangée dans le camp réformiste, et son fils aîné fait partie de la délégation du Nuer Riek Machar. Aussi les onze politiciens réformistes qui étaient détenus en ce temps appartiennent à cinq ethnies, et parmi eux figurent deux Dinkas. Au Nord, dans les combats autour de la ville pétrolière de Bentiu, ce sont des Nuers ralliés à Salvar Kiir qui affrontent d’autres Nuers fidèles, eux, à Riek Machar. En outre, partout en Equatoria, région qui n’est ni nuer ni dinka, les petites tribus (Madis, Baris, Lotukos, Toposas) choisissent leur camp, en général celui de M. Machar et des réformistes. C’est dire qu’on considère trop facilement que la brutalité de la crise actuelle procède d’un conflit ethnique. À vrai dire, le tableau est plus complexe que cela, puisque des facteurs politiques, économiques et géostratégiques se greffent sur la composante ethnique qui n’est que la partie visible de l’iceberg.

Une lutte pour le pouvoir exacerbée par la richesse pétrolière

À l’analyse, l’actuel conflit se présente comme une lutte pour le pouvoir après l’indépendance. En effet, Salvar Kiir et Riek Machar étaient à la tête des différents clans du Mouvement populaire de libération du Soudan, l’ancienne rébellion qui a mené le pays à l’indépendance en 2011. L’indépendance obtenue, une lutte pour la prise du pouvoir s’est installée entre les deux hommes. Une chose qui n’est pas nouvelle quand on sait que des dissensions entre ces deux clans existaient lors de la lutte pour l’indépendance. La guerre qui mine le jeune État résulte alors des querelles politiques et personnelles de ces deux leaders dont l’objectif est de diriger le pays.

Cette course au pouvoir est exacerbée par la richesse pétrolière du Soudan du sud dont on sait qu’il a hérité de la majorité des réserves pétrolières du Soudan d’avant la partition. Pour preuve, la majeure partie des affrontements entre les deux clans ont lieu dans les régions pétrolifères telles que la ville de Bor, de Bentiu ou encore celle de Leer. L’objectif des protagonistes est en effet de s’emparer de ces régions car contrôler le pétrole, c’est contrôler le pays. Il faut savoir que 98% de l’économie du jeune État repose sur les exportations de son or noir : c’est l’enjeu principal de cette crise.

La géostratégie jette de l’huile sur le feu

Parallèlement à ces luttes intestines, se joue un conflit à plus grande échelle dans une région disposant de la troisième plus grosse réserve d’or noir d’Afrique subsaharienne. Derrière les enjeux pétroliers, se cachent notamment les grandes puissances mondiales tels les États-Unis et la Chine. Les Américains ont incité à la création du Soudan du sud car pour eux c’était non seulement la meilleure façon de garantir la paix avec le voisin du Soudan du nord, mais surtout le moyen d’anéantir les accords pétroliers conclus par Pékin avec le Soudan du sud d’Omar El-Béchir. Or, pour de nombreux observateurs, l’indépendance est venue beaucoup trop tôt, elle s’est faite au forcing à cause des intérêts économiques et politiques. Conséquence, nous avons un État avec de nombreuses lacunes institutionnelles, incapable de gagner en stabilité. Mais cette importance stratégique du Soudan du sud ne concerne pas uniquement les grandes puissances ; l’intervention des États voisins s’analysant en des appuis à l’une ou l’autre partie révèle également l’existence d’intérêts régionaux.

Les pays comme l’Ouganda, le Soudan, l’Éthiopie et l’Érythrée ayant les uns des intérêts économiques, les autres des intérêts politiques ou sécuritaires n’ont pas manqué de s’immiscer dans cette crise. L’Ouganda, qui soutient le président Salvar Kiir, a par exemple envoyé ses troupes et des avions au Soudan du sud pour sécuriser les champs pétroliers en 2013, alors que l’Éthiopie et le Soudan soutiennent le camp de Riek Machar. Ce qui explique l’incapacité de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), groupement régional associant ces États, de mettre un terme à la guerre au Soudan du sud.

En définitive, avec Michel Raimbaud, ex-ambassadeur de France au Soudan, nous pouvons affirmer qu’en réalité, le Soudan du sud concentre sur lui tout le cynisme des stratégies géopolitiques. Ces stratégies sont drapées dans de beaux concepts d’autodétermination, de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de beaux discours humanitaires. C’est inévitablement un cas à méditer pour tous les pays africains qui se réjouissent à la perspective de posséder ou découvrir des ressources naturelles dont la malédiction sécuritaire n’est jamais très loin.

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