Primaires démocrates : Hillary Clinton n’a pas encore gagné

Publié Par Pierre Toullec, le dans Amérique du Nord

Par Pierre Toullec.

Hillary Clinton est parvenue à être la favorite de la primaire démocrate. Contrairement à ce qui est affirmé par les médias, elle n’a pas encore gagné cette primaire. En effet, bien qu’elle ait un avantage en termes de voix et de délégués, elle n’a pas atteint le nombre de délégués nécessaire pour devenir la nominée démocrate.

Une primaire démocrate disputée, comme en 2008

La situation est particulièrement similaire à celle de la primaire démocrate de 2008. Cette année-là, ni le sénateur Obama ni Hillary Clinton n’avaient atteint le nombre suffisant de délégués pour gagner la primaire. La sénatrice de New York avait même reçu 300.000 voix de plus que Barack Obama. Mais les médias américains et internationaux, ainsi que les dirigeants du parti démocrate étaient favorables à Obama.

Comment est-il possible qu’une fois la primaire démocrate terminée, aucun des deux candidats n’ait réellement remporté la victoire ? La raison est simple : le fonctionnement des primaires, jugées plus représentatives que celles des républicains, parce qu’elles sont à la proportionnelle, continue à fonctionner avec un héritage du XIXème siècle : les super-délégués. Il s’agit des cadres et des élus du parti démocrate.

Ils sont libres de leur vote pour désigner et sont libres de le modifier jusqu’au jour de la convention. C’est leur choix qui va déterminer qui sera le candidat. Ils favorisent Hillary Clinton aujourd’hui, mais tant que leur vote officiel n’est pas comptabilisé, ils sont libres de changer d’avis et d’aller contre le vote des militants, comme ils l’ont fait en 2008 en soutenant Barack Obama alors qu’Hillary Clinton avait remporté davantage de suffrages.

Il est vrai qu’il est plus que probable que Clinton devienne la candidate des démocrates. En 2008, l’ex-première dame avait officiellement apporté son soutien à Barack Obama avant la convention et Bernie Sanders a fait de même le 12 juillet. Le véritable problème qu’elle doit affronter est l’amoncellement de dossiers graves qui pourraient affaiblir sa candidature face à Donald Trump et à Gary Johnson.

La candidature d’Hillary Clinton, torpillée par les affaires

Hillary Clinton fait actuellement l’objet d’une enquête pour deux affaires particulièrement graves. Celle qui la menace le plus directement est la question de ses e-mails lorsqu’elle était ministre des Affaires étrangères pendant le premier mandat du président Obama. Elle a illégalement mis en place un serveur privé pour ses échanges d’e-mails, empêchant leur sauvegarde sur les serveurs contrôlés par l’État américain et leur consultation en cas de faute ou de scandale.

Plus grave, après la fin de son mandat de ministre de la Défense, ses équipes ont supprimé les dizaines de milliers d’e-mails conservés sur ce serveur. Autrement dit, il est désormais impossible de connaître les échanges nationaux et internationaux liés à des actions géostratégiques et militaires de Hillary Clinton alors qu’elle était en fonction. Il s’agit d’un crime fédéral : le FBI et plusieurs juges étudient ce cas de près. Elle risque plusieurs dizaines d’années de prison en fonction de l’avis du jury. L’enquête est, de fait, difficile à conduire, les preuves potentielles ayant été supprimées avec le reformatage du serveur.

Le 5 juillet, le FBI a donné les conclusions de son enquête : Hillary Clinton avait été « extrêmement irresponsable » sur cette question mais n’avait pas d’intention de violer la loi. Le directeur de l’agence, James Comey, a recommandé qu’elle ne soit pas poursuivie en justice. Cependant, ce sera au Congrès américain et à la justice de juger de sa culpabilité.

Se considérant innocente, Hillary Clinton semble ne pas se soucier d’une potentielle incarcération. Mais peu importe qu’elle le soit au regard de la loi fédérale, son image risque d’en ressortir écornée. Elle est actuellement aussi impopulaire que Donald Trump ; moins de 35% des électeurs ont d’elle une image positive. Elle est qualifiée, entre autres, de menteuse et tricheuse. Contrairement à Donald Trump, elle n’est pas considérée incompétente mais indigne de confiance.

L’affaire de l’attaque terroriste de l’ambassade de Benghazi

Cette affaire du serveur privé est particulièrement grave à cause de l’attaque terroriste du 11 septembre 2012 à l’ambassade américaine de Benghazi (Libye). Avec la suppression des e-mails, il n’existe pas de preuve de sa réaction et des ordres qu’elle aurait donnés aux troupes sur place. Les témoignages sont contradictoires. Les faits, eux, sont clairs.

Un groupe armé de 150 militants islamistes a pris d’assaut l’ambassade en début de soirée de ce 11 septembre 2012 avec armes de guerre, lance-missiles et pièces d’artillerie. Face à la force de frappe libyenne, il n’y a pas de doute sur le caractère militaire de l’action. Quatre Américains sont morts ce jour-là. Il a été prouvé qu’ils ont, dès les premières minutes de l’attaque, demandé un soutien militaire de la part de Washington. L’attaque a débuté à 21h40 heure locale. Mais, dès 21h30, l’arrivée massive d’hommes armés entourant l’enceinte de l’ambassade a fait réagir les occupants du bâtiment américain, déclenchant l’alarme dès ce moment, appelant à l’envoi immédiat de renforts militaires. Aucune réaction militaire n’a été enregistrée. L’ambassadeur faisait partie des 4 Américains tués ; avant d’être exécuté, il a été torturé et violé par les attaquants, son cadavre ensanglanté traîné hors du bâtiment.

Au-delà de ces éléments choquants, les rapports de plusieurs militaires aggravent la situation. Les troupes américaines présentes en Méditerranée ont bien confirmé avoir reçu la demande d’aide. Il a aussi été démontré que l’ambassade de Benghazi a, à plusieurs reprises, demandé des renforts et la présence de troupes militaires sur place au cours des six mois précédant l’attaque. Chaque requête a été rejetée par l’administration Obama et Hillary Clinton, par crainte que la présence de troupes américaines sur place n’aggrave les tensions. Une grande partie de ces demandes reçues par le secrétariat d’État américain (ministère des Affaires étrangères, notamment en charge des ambassades), dirigé par Hillary Clinton, a été supprimée au moment du formatage du serveur contenant les e-mails, supprimant ainsi les preuves de l’absence de réaction de l’administration Obama.

Selon le droit international, une ambassade n’est pas un bâtiment comme un autre. Le territoire d’une ambassade n’est pas lié au territoire du pays où elle est édifiée, mais de son territoire national d’origine. Autrement dit, l’attaque et les meurtres à l’ambassade de Benghazi constituent des actes de guerre, une invasion du territoire national. Ici, le droit international et l’ONU justifient l’usage de forces militaires en riposte contre les assaillants.

La question ne se limite donc pas à la possibilité d’un crime fédéral commis par Hillary Clinton et ses équipes. Les ordres en partie retrouvés grâce à la coopération entre certains militaires et fonctionnaires, ont permis de partiellement retracer les décisions prises par l’ex-ministre des Affaires étrangères. Son absence de réaction durant les six mois précédant l’attaque et au cours de celle-ci est la preuve, pour ses adversaires, de son indécision et de son incapacité à prendre des décisions nécessaires en cas de menaces sur la vie des citoyens.

Une réponse officielle de la CIA, et non du ministère de la Défense ou des Affaires étrangères, et pas davantage de la Maison Blanche, est finalement arrivée à 22h05,  alors que les locaux de l’Agence de renseignement sont une annexe de l’ambassade… Une réponse armée a alors pu être organisée. Cependant, les hommes de la CIA, en larges sous-effectifs face aux 150 militants armés pour la guerre, se sont trouvés en danger et ont eu beaucoup de mal à progresser. Ce n’est qu’à 23h50, sous un feu nourri, que les véhicules blindés de l’agence de sécurité sont parvenus à atteindre les portes du bâtiment, désormais en flammes, et ses occupants exécutés. Il aura fallu 2 heures et 20 minutes pour que les forces de défense sur place parviennent à atteindre un bâtiment sur un territoire américain souverain.

Dès le début de l’attaque, et en quelques minutes, les avions de chasse américains basés en Méditerranée auraient pu survoler l’ambassade à une vitesse supersonique, pouvant littéralement projeter les assaillants au sol et créé de lourds dégâts sur les bâtiments et les véhicules lourds armés de pièces d’artillerie, signalant que les Américains étaient prêts à défendre leur ambassade. Dès l’annonce de l’attaque, les pilotes étaient prêts mais il semble, selon leurs dires, qu’ils aient reçu l’ordre de la part du gouvernement américain de ne pas décoller !

L’arrivée de troupes sur place aurait certes pris plus de temps. Les forces héliportées en particulier avaient été redéployées le jour même, hasard du calendrier, sur une base militaire en Sicile. Si ces troupes avaient été envoyées dès l’annonce de l’attaque, elles seraient arrivées après le retrait des forces islamistes. Mais avec une réaction aérienne et de la CIA immédiate, ces premières forces auraient pu repousser ou retarder les assaillants.

L’affaire ne s’arrête pas là. Si les militants armés se sont retirés vers 23h50 de l’ambassade, ce fut pour se tourner vers une autre cible. Environs dix minutes plus tard, le bâtiment local de la CIA a été pris pour cible à coups de lance-missiles et de mortiers. Les agents de la CIA restés sur place et soutenus au retour de ceux partis défendre l’ambassade a permis de résister cinq heures à 32 contre 150 sous les tirs d’armes lourdes avant l’arrivée des renforts. À 05h00 du matin heure locale, des forces spécialement affrétées par la CIA venues de Tripoli (où étaient les forces basées en Méditerranée ? Toujours pas de signe des troupes militaires sous le commandement de Hillary Clinton et du président Obama) ont rejoint les forces gouvernementales Libyennes pour contre-attaquer et libérer le bâtiment de la CIA.

Fort heureusement, face à une attaque particulièrement violente, les pertes américaines furent faibles, avec quatre tués, dont l’ambassadeur, et sept blessés.

À ce jour, l’enquête sur l’affaire des e-mails se poursuit, ainsi que celle sur la réaction du président Obama et de la ministre Clinton. Le choc fut terrible aux États-Unis et beaucoup continuent d’accuser cette dernière pour cet échec militaire, affirmant qu’elle a supprimé ses e-mails pour camoufler ses erreurs de jugement au cours des mois ayant précédé l’attaque, et le jour de celle-ci.

Les conséquences des affaires sur la candidature d’Hillary Clinton

Ces conséquences directes pour sa campagne présidentielle sont à prendre en compte. Premièrement, elle est considérée par une majorité d’Américains comme une menteuse, une manipulatrice qui ne saurait pas agir en chef de guerre en cas de nouvelle attaque militaire sur le territoire américain. Le plus dangereux demeure cependant l’enquête du FBI, qui devrait prendre fin avant l’élection de novembre. Si elle est jugée coupable, elle peut être condamnée à la prison pour crime fédéral. Même en cas de grâce présidentielle, son image serait définitivement écornée et très faibles ses chances de remporter l’élection présidentielle, si elle ne l’abandonne pas.

À l’inverse, une enquête définitive et un jugement – au-delà du seul avis du FBI – la déclarant innocente auraient un impact particulièrement positif pour sa campagne et ses chances de l’emporter ; elle pourra alors faire partiellement disparaître l’image négative de ces événements.

L’héritage néo-conservateur

Aujourd’hui lorsque sont évoqués les « néo-conservateurs », beaucoup pensent au président George W Bush et l’intervention en Irak en 2003. Pourtant c’est une erreur historique et factuelle. Pendant l’élection présidentielle de 2000, le gouverneur Bush était le candidat opposé à l’intervention, sur une position très proche de celle de Ron et Rand Paul. Le vice-président Al Gore était le candidat des néo-conservateurs.

À l’origine issu de la gauche, ce mouvement a connu ses pires heures durant la présidence Reagan qui, certes était entouré de certains faucons (surnom donné aux néo-conservateurs) mais défendait une position et un message de « la paix à travers la force » (Peace through Strength), se traduisant par le choix d’une puissante armée américaine à fort pouvoir de dissuasion décourageant une menace extérieure, mais sans interventionnisme militaire à l’étranger.

La rupture avec cette politique des années 1980 est arrivée avec la première guerre en Irak en 1991 et le soutien républicain et démocrate. L’élection du premier président Bush en 1989 a permis aux néo-conservateurs de gagner de l’influence, avec la nomination de Dick Cheney au ministère de la Défense. La victoire de Bill Clinton n’a pas affaibli ce mouvement.

Dans les années 1990, les démocrates n’avaient pas encore rompu avec l’héritage militariste qu’ils défendaient depuis le XIXème siècle (ce sont les démocrates qui ont poussé à la guerre avec le Mexique et l’annexion de l’ouest de ce qui est actuellement les États-Unis, ainsi que la guerre avec l’Espagne pour tenter d’annexer Cuba lorsque l’île était toujours une colonie). La présidence Clinton fut particulièrement interventionniste et militariste, en particulier dans les Balkans. Puis, une fois ce conflit résolu, les démocrates, dont Bill et Hillary Clinton, appelèrent à l’intervention militaire en Irak pour chasser Saddam Hussein et mettre en place, dès 1998, un régime démocratique.

Après le 11 septembre 2001, Hillary Clinton, alors sénatrice de l’État de New York, a voté en faveur de l’intervention en Afghanistan, en faveur du Patriot Act et de l’intervention en Irak. Elle a aussi soutenu les sanctions contre l’Iran.

Le virage du parti démocrate a eu lieu entre 2004 et 2006. Durant le premier mandat du président Bush, les néo-conservateurs ont progressivement rejoint les rangs du parti républicain, laissant la porte grande ouverte au sénateur Obama, candidat anti-intervention de la primaire démocrate de 2008.

Malgré ses discours, le président Obama a maintenu une politique néo-conservatrice très forte ; avec Hillary Clinton ministre des Affaires étrangères lors de son premier mandat, ils ont massivement ordonné le bombardement, via des drones militaires, et sans déclaration de guerre, plusieurs pays arabes et certains territoires du Pakistan. Hillary Clinton fut la plus fervente de l’administration Obama dans le soutien à Nicolas Sarkozy pour son intervention en Libye en 2011 ; Barack Obama et Hillary Clinton ont tous les deux soutenu une intervention militaire contre Bashar Al Assad au début de la guerre civile qui frappe encore aujourd’hui la Syrie.

Face à Donald Trump et Gary Johnson, il ne subsiste pas de doutes : Hillary Clinton est la candidate des néo-conservateurs au sein d’un parti devenu anti-néo-conservateurs. Elle y demeure une alliée fidèle d’Israël, qui penche davantage vers le soutien à la Palestine. Plusieurs républicains néo-conservateurs ayant fait partie de l’administration de George W Bush ont déjà annoncé leur soutien à Hillary Clinton contre Donald Trump.

Cet héritage est une terrible faiblesse pour la candidate démocrate : l’aile anti-militariste de la gauche américaine pourrait être davantage séduite par certains discours de Donald Trump, mais surtout par les candidatures de Gary Johnson pour le Libertarian Party et Jill Stein du Green Party, lui faisant perdre les précieuses voix dont elle a besoin pour gagner en novembre.

La question du libre-échange

Le parti démocrate a historiquement été opposé au libre-échange au cours du XXème siècle et particulièrement depuis 1932. Or, là aussi, Hillary Clinton est historiquement en rupture avec son propre camp. Au cours de la primaire de 2016, pour répondre à Bernie Sanders, la candidate a dénoncé le TPP (TransPacific Partnership) par crainte d’un vote sanction des électeurs de son parti.

Pourtant, cet accord a commencé à être discuté en janvier 2008 ; le président Bush souhaitait un accord de libre-échange simple mais la victoire du président Obama a changé la donne. Aujourd’hui le TPP, comme le projet de TAFTA, est un accord protectionniste favorisant la propriété intellectuelle selon le droit américain, très loin du projet originel du président Bush.

Il n’en demeure pas moins que, aux yeux des électeurs démocrates, ce traité donne beaucoup trop de liberté aux échanges économiques internationaux. Or, cet accord a été négocié entre mars 2010 et août 2013, c’est-à-dire lorsque Hillary Clinton était ministre des Affaires étrangères. Le TPP qu’elle rejette officiellement aujourd’hui est en grande partie son œuvre.

Il est important de retenir également que, en 2008, le président Obama a remporté la primaire démocrate avec la promesse de supprimer l’ALENA (Accord de Libre Échange Nord-Américain incluant le Canada, les États-Unis et le Mexique). Comme pour le TPP, l’ALENA était un projet ayant pris forme à la fin du second mandat de Ronald Reagan ; partiellement négocié par George H W Bush et achevé et signé par le président Bill Clinton, avec le soutien du Congrès américain alors aux mains des démocrates !

Aux yeux des électeurs de gauche, Hillary Clinton peut paraître favorable au libre-échange, en rupture avec sa base. Or, son principal adversaire Donald Trump est sur ce plan en droite ligne avec la position des démocrates anti-libre-échange. Il fait campagne, comme Barack Obama en 2008, sur la suppression de l’ALENA et il va plus loin. L’une de ses principales promesses est l’instauration d’une barrière douanière sur tous les produits importés qui majorerait leur prix final de 35% ou 45% ! Ce discours à l’encontre de celui du parti républicain depuis plus d’un siècle, permet à Donald Trump d’espérer la récupération de nombreux électeurs de Bernie Sanders, ainsi que des chômeurs et des travailleurs pauvres abstentionnistes habituellement.

2016 : des cartes brouillées

Au final, cette élection de 2016 est particulièrement complexe à suivre. Les règles et positions politiques traditionnelles des deux grands partis sont profondément modifiées. Hillary Clinton semble avoir remporté la primaire, ceci grâce à sa prise de position d’héritière de Barack Obama, un président qui est redevenu populaire.

Les conséquences sont graves pour Hillary Clinton car, de par son héritage politique et son image, elle risque de perdre des électeurs essentiels à sa victoire en novembre. Son impopularité n’est pas aussi importante que celle de Donald Trump mais, à l’inverse de son adversaire républicain, les politiques qu’elle prône et qu’elle représente sont moins populaires. Ce qui peut expliquer que, malgré une solide avance dans les sondages, celle-ci reste fragile, plusieurs États votant traditionnellement démocrate semblant dangereusement prêts à voter pour Donald Trump.

Face à cette situation inédite, l’ex-première dame pourra-t-elle conserver son avance pendant les quatre mois qui nous séparent du jour de l’élection ? Réponse dans les prochaines semaines mais rien ne semble joué définitivement.