La stratégie territoriale de l’État islamique : un califat sans frontière

Publié Par Trop Libre, le dans Moyen Orient

Par Edern de Barros.

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

En octobre 2006, le Conseil consultatif des Moudjahidine en Irak, issu de la coalition de mouvements djihadistes pilotés par Al-Qaida en Irak, proclame la création de l’État islamique en Irak (EII). Il devient en avril 2013 l’état islamique en Irak et au Levant (EIIL) comme pour signifier l’unification de la Syrie et de l’Irak sous son contrôle. En 2007, Al-Qaida en Irak disparait, son chef ayant prêté allégeance à l’EIIL. En juin 2014, l’EIIL annonce le rétablissement du califat, et Abou Bakr Al-Bagdadi, un combattant salafiste djihadiste actif dans les différentes organisations d’alors, s’arroge le titre spirituel et temporel de calife, héritier ou successeur du Prophète Mahomet sous le nom d’Ibrahim. L’organisation prend dès lors le nom d’État islamique (EI). L’absence de référence géographique dans la nouvelle nomination de l’organisation annonce ainsi ses intentions : elle se présente comme un État salafiste djihadiste sans frontière et de droit divin. Pour autant, l’EI poursuit une stratégie qui s’inscrit dans une réalité territoriale, à la différence du djihadisme global d’Al-Qaida. C’est cette stratégie d’implantation, sur les terres mésopotamienne et syrienne de l’ancien califat abbasside qu’elle prétend restaurer, qui fonde d’abord sa puissance actuelle. En outre, la politique de conquête locale s’accompagne d’une stratégie de déstabilisation des cibles plus lointaines au moyen d’attentats et de propagandes numériques. L’EI poursuit ainsi une politique de guerre totale à la fois sur le terrain local par la conquête, mais aussi à l’échelle internationale par les armes de la terreur et de la division.

Le territoire de l’EI

La stratégie territoriale de l’EI est au fondement de sa puissance actuelle. L’organisation profite de l’affaiblissement de l’État syrien gouverné par le régime alaouite de la famille Al-Assad et la décomposition de l’État irakien chiite pour se doter d’un territoire compris entre les villes syriennes d’Alep au nord-ouest et de Damas au sud-ouest, ainsi que  les villes irakiennes de Mossoul au nord-est et Bagdad au sud-est. L’axe est-ouest qui va de Mossoul en Irak à Rakka en Syrie est la colonne vertébrale de son contrôle d’un territoire plus vaste que le Royaume Uni, et est peuplé d’environ 10 millions d’habitants.

L’EI revendique d’ores et déjà un certain nombre de provinces en dehors de ses territoires mésopotamiens. Plusieurs groupes armés salafiste djihadistes lui ont prêté allégeance officiellement, devenant ainsi des provinces (wilayat) revendiquées du califat en Égypte, en Libye, en Algérie, au Yémen, en Arabie saoudite, au Nigéria, en Tunisie, au Pakistan, aux Philippines, en Indonésie, au Liban ou encore au Mali. Le 3 octobre 2014, dans le contexte de la deuxième guerre civile libyenne, l’État islamique en Libye fait allégeance à l’EI, formant dès les provinces revendiquées de Cyrénaïque, du Fezzan, et de Tripolitaine. Le 7 mars 2015, le groupe armé Boko-Haram, originaire du nord-est du Nigéria, prête allégeance à l’EI qui le reconnait officiellement le 11 mars 2015 comme une nouvelle province. Le groupe armé abandonne ainsi le nom de Boko-Haram pour prend celui d’État islamique en Afrique de l’Ouest.

Dès lors, l’ancrage territorial de l’organisation en Irak et en Syrie lui permet, contrairement à Al-Qaida, de développer une administration pour l’application de la charia, dans une confusion des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires.

Le refus des frontières : la renaissance du califat

Mais les revendications territoriales de l’EI dépassent très largement le seul cadre restreint de l’unification de la Syrie et de l’Irak. La frontière entre les deux pays, symbole colonialiste du partage du Moyen-Orient entre la France et l’Angleterre conclu par les Accords de Sykes-Picot en 1916, est la première des frontières à abattre. Elle symbolisait les promesses non tenues par les occidentaux, en échange du soutien à la révolte arabe de 1916-1918 contre les Turcs de l’Empire Ottoman, de la restauration d’un royaume musulman où renaîtrait l’institution califale agonisante dans le contexte d’effondrement politique de l’Empire Ottoman. Depuis la fondation de la République de Turquie par Mustafa Kemal en 1923 et la déposition du dernier calife ottoman Abdülmecid II le califat est une institution qui a disparu. C’est dans ce vide institutionnel que s’est engouffré l’EI, profitant du chaos au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003 pour s’implanter territorialement, proclamer un califat, en mobilisant dans ses rangs tous les mécontents de l’impérialisme et les déçus des Printemps arabes : la gestion de la haine devient de cette manière une arme pour mobiliser les forces djihadistes dans un esprit de revanche.

L’EI refuse l’idée même de frontière territoriale, parce qu’il se présente au monde comme un empire pour l’oumma, la communauté des musulmans, sous l’autorité du califat d’Ibrahim, régie par la charia, ou la loi islamique, tirée d’une lecture littérale et intégriste du Coran comme unique source législative, et appuyé directement par une administration djihadiste. Pour autant, l’oumma de l’autoproclamé califat d’Ibrahim est une communauté restreinte de musulmans, comprenant exclusivement ceux qui partagent la conception radicale, rigoriste et djihadiste de l’islam, menant une guerre contre le reste des individus sur les terres sous son contrôle, réprimant directement avec intransigeance tout comportement non conforme à ses règles.

La guerre contre le concept d’État-nation

Du point de vue des relations internationales, dans cette vision du monde qui élève l’intolérance en principe politique, l’idée d’État-nation n’a plus sa place. Il est dissous dans un concept d’oumma restreint et épuré, administré par un pouvoir central unique à partir d’une seule source juridique. Ainsi l’EI mène une politique expansionniste, en théorie sans véritable limite en congédiant de la géopolitique l’idée même de frontière.

En pratique, l’EI doit prendre en compte d’abord ses adversaires directs, avant d’attaquer plus directement l’ennemi occidental plus lointain. À l’ouest, il combat le gouvernement alaouite de Bachar El Assad, en utilisant les crimes de son gouvernement comme catalyseur de la haine des troupes djihadistes. L’Armé syrienne libre (ASL), qui s’oppose elle aussi au régime de Bachar El Assad, est également combattue par les forces salafistes djihadistes. À l’est, l’EI combat le Gouvernement chiite irakien soutenu par la coalition, en présentant les musulmans chiites comme des collaborateurs des troupes d’occupation de la coalition, promettant aux combattants sunnites humiliés la vengeance. Au nord, il combat les forces kurdes, sur lesquels s’appuie la coalition pour mener la guerre sur le terrain.

À suivre : État islamique : la stratégie territoriale au fondement de sa puissance financière

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  1. Merci pour cet article intéressant !

  2. Exact. L’État islamique ne compte pas avoir de limite. Il veut conquérir le monde, aussi saugrenue que soit l’idée. Mais les occidentaux ne semblent même pas y faire allusion.

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