Les papillons mutants de Fukushima : entre manipulation médiatique et illusion statistique

Publié Par Wackes Seppi, le dans Environnement, Sciences et technologies

Relayant une étude publiée dans Scientific Reports, la presse a annoncé cet été l’apparition de papillons mutants suite à la catastrophe de Fukushima. Faut-il s’en inquiéter ?

Par Wackes Seppi.
Publié en collaboration avec le site Imposteurs.

Il y a des mauvaises nouvelles – bonnes pour la presse et les médias – qui tombent mal, en plein mois d’août. Une équipe de chercheurs de l’Université des Ryukyus, à Okinawa, a en effet publié le 9 août 2012 une étude dans Scientific Reports, un journal sur internet diffusé par l’éditeur du magazine Nature, sur les effets biologiques de l’accident nucléaire de Fukushima sur le papillon Zizeeria maha [1].

En bref, l’équipe a collecté des papillons à différents endroits autour de Fukushima (à des distances de 20 à 225 km, cette dernière pour Tokyo) en mai 2011 (soit environ deux mois après l’accident) et en septembre 2011. Il y a aussi eu une collecte à Kobe, à 600 km de distance de la centrale, en octobre 2011, pour servir de témoin pour la dernière phase du programme. Ils ont étudié les anomalies de taille, de forme et de ponctuation des ailes ainsi que des anomalies portant sur les yeux et d’autres organes, et ce, sur ces papillons ainsi que sur des descendances en laboratoire, de première et deuxième génération, de certains d’entre eux. Ils ont constaté que le taux d’anomalies a augmenté avec le temps (de 12,4% en mai à 28,1% en septembre pour sept localités) et d’une génération à l’autre (allant jusqu’à 60,2% pour une F1 issue de papillons capturés en septembre sur cinq lieux).

Selon le résumé, ils montrent que « l’accident a provoqué des dommages physiologiques et génétiques » et concluent que « les radionucléides artificiels de la centrale nucléaire de Fukushima ont provoqué des dommages physiologiques et génétiques à cette espèce ». La quasi-répétition est intéressante en elle-même : elle montre l’état d’esprit des chercheurs.

L’article a toutes les caractéristiques pour devenir un blockbuster de la contestation antinucléaire, anticapitaliste et technophobe ; des commentaires sur lui font du reste leur chemin, souvent par copier-coller, sur la blogosphère. Mais le battement d’aile de papillon à Tokyo n’a pas déclenché de tempête médiatique à Paris. Peut-être n’est-ce qu’une question de temps.

Il mérite par conséquent une analyse. Nous ne sommes pas des spécialistes de la lépidéptoro-nucléo-génétique, mais prétendons avoir un bagage scientifique et épistémologique suffisant pour débusquer quelques errements et impostures.

Mais avant cela, il convient de se pencher sur le traitement médiatique de l’article. Car rien ne sert d’éreinter un article scientifique de piètre qualité s’il n’émerge pas de la littérature scientifique et ne touche qu’un lectorat avisé.

Les indécences du traitement médiatique de l’article en France

L’antinucléarisme primaire de l’AFP

Le correspondant de l’AFP à Tokyo a relaté à juste titre que l’auteur principal, a déclaré que « ces résultats devaient être pris avec précaution, précisant que l’effet observé n’était avéré à l’heure actuelle que sur les papillons et sur aucune autre espèce animale ni sur l’homme » (encore que l’auteur soit bien moins net dans l’article scientifique). Mais le correspondant a cru bon de conclure son article sur les craintes des travailleurs de la centrale et des habitants de la région, et surtout par : « Des associations affirment que des effets de la radioactivité se sont transmis sur plusieurs générations à Hiroshima et Nagasaki (sud-ouest), après le lancement de bombes atomiques par les Américains en août 1945 à la fin de la Seconde guerre mondiale. »

On trouve là un des problèmes récurrents de l’information à la mode AFP : un antinucléarisme et plus généralement une technophobie (sélective, il va de soi) primaires.

L’information a manifestement été relayée par l’Agence télégraphique suisse. Sans la digression finale de l’AFP… on voit où sont les pros.

L’escalade du Monde, mais la nuit porte conseil

Le Monde a essentiellement reproduit la dépêche de l’AFP du 14 août 2012.  Mais sous un titre en lui-même anxiogène de par sa référence suggérée aux OGM : « Des papillons modifiés génétiquement par les radiations de Fukushima ».

Il lui était évidemment impossible, de par sa ligne éditoriale, de ne pas succomber à la tentation.

Le Monde a toutefois produit son propre article sous la plume de son correspondant à Tokyo, Philippe Pons. C’est meilleur, même s’il est question en introduction d’un «très inquiétant tableau clinique de papillons de la région de Fukushima ». Mais M. Pons a largement donné la parole à M. Otaki, qui s’est employé à remettre l’étude à sa juste place en relativisant sa portée.

L’argument d’autorité du Huffington Post

Le Huffington Post a aussi péché en reprenant la dépêche de l’AFP. Il l’a fait partir, prétendument, de Fukushima (la dépêche de l’AFP était en provenance de Tokyo). C’est vraiment petit bras.

C’est à mettre à son crédit, le journal, se distinguant en cela de l’AFP, a cité la source, Scientific Reports, et l’a mise en lien. Mais il a ajouté : « un journal sur internet diffusé par l’éditeur de Nature, magazine scientifique qui fait autorité ».

Le prestige de Nature – revue qui n’est du reste pas toujours à la hauteur de sa réputation d’excellence – ne saurait rejaillir sur Scientific Reports, un journal en ligne qui ne sera pas évalué en termes de facteur d’impact avant 2013.  Et même : ce qui compte c’est la seule valeur intrinsèque de l’article.

L’hystérie de Paris Match

Paris Match est de ceux, rares, qui ont produit leur propre texte. L’article d’Otaki et al. y est promu au rang de « rapport scientifique établi par sept spécialistes japonais ». En introduction, on nous gratifie d’un détour par Tchernobyl et, surtout, par la littérature dissidente. L’auteur fait l’impasse sur les déclarations de Joji Otaki sur l’impossibilité de transposer les résultats de la recherche sur l’homme, ce pour pouvoir écrire : « Leur conclusion fait froid dans le dos. »

Nous, c’est plutôt l’incompétence crasse de l’auteur et le cynisme sans bornes du journal qui nous font froid dans le dos.

Des observations (trop ?) minutieuses et sujettes à caution…

Les auteurs ont abondamment illustré leur article et nous fournissent donc un aperçu des anomalies de développement qui sous-tendent leurs conclusions (à condition d’avoir une très bonne vue et de savoir interpréter les photos !). On peut les ranger facilement en deux catégories : celles qui semblent impliquer un handicap certain ou une malformation importantes, et les autres, parmi lesquelles les défauts dans la ponctuation (perte, dislocation, manque de netteté ou agrandissement). Celles qui sont indiscutables, et celles qui relèvent du jugement de l’observateur. Mais il est difficile d’entrevoir les modifications qui relèvent manifestement du dérèglement physiologique ou de la mutation génétique.

Les auteurs admettent implicitement avoir fait preuve de ce que les uns appelleront minutie et les autres pinaillage. À propos des adultes capturés en mai (144 au total sur dix sites), ils écrivent en effet : « La plupart des adultes capturés semblaient normaux sur le plan morphologique et comportemental, mais de petites (« mild ») anomalies ont été détectées sur certains individus après examen minutieux (« close inspections »). »

Et dans la partie « méthodes », ils expliquent que les papillons ont été examinés par deux personnes, avec une procédure de confrontation des observations et points de vue. « Des désaccords survenaient souvent du fait que des anomalies avaient échappé [à l'un des observateurs] » [2]. Ainsi, le pointage des anomalies a peut-être dépendu des capacités respectives de négociation des observateurs… ou de leur rang hiérarchique. Il aurait été plus raisonnable de n’admettre comme anomalie que ce qui a été déclaré tel, indépendamment, par chacun des observateurs.

Du silence de l’article sur ce point on doit aussi admettre que les observations n’ont pas été faites en aveugle. On cumule donc pour cet article la subjectivité des données et un biais de l’observateur.

… et des conclusions (trop ?) péremptoires

Le béotien peut être amené à se demander si cet article n’est pas « beaucoup de bruit pour rien », ou pas grand chose. La question mérite d’être posée même si, posée ainsi, elle est mal fondée.

En effet, la question intermédiaire est de savoir si toutes ces anomalies sont bien génétiques (et dues aux radiations). Les auteurs y répondent en partie, au détour d’un texte très mal écrit car mélangeant descriptions d’observations, commentaires incidents, discussion et conclusions : « Bien que des effets épigénétiques ne puissent pas être entièrement exclus, il est fort probable que les phénotypes anormaux observés sont produits par des mutations aléatoires (sic – les mutations sont toujours aléatoires) causées par l’exposition aux radiations. »

Il s’ensuit que les conclusions péremptoires citées ci-dessus deviennent, au mieux, suspectes. En tout état de cause, constater qu’il y a eu des phénomènes génétiques et des phénomènes physiologiques reste vrai quelle que soit la proportion des uns et des autres. Mais les conséquences qu’on tire d’une telle constatation varient du tout au tout.

Un lien de causalité et une conclusion posés a priori

Tout au long de l’article, le lien de causalité entre les anomalies constatées et les radionucléides dégagés par la centrale de Fukushima est posé a priori. Les chercheurs se sont donc efforcés de confirmer une conclusion écrite d’avance dans ses grandes lignes. Ils citent pourtant une étude (de surcroît de Joji Otaki [3]) qui montre que d’autres facteurs sont susceptibles de provoquer le même type de modifications ; et qui nous suggère que certaines « anomalies » ne sortent pas du cadre de la variabilité phénotypique normale.

Tout au long de l’article ? Presque. Dans la partie « discussion », ils sont soudain plus prudents : « Cette détérioration – écrivent-ils – est le plus probablement due aux radionucléides artificiels de la centrale de Fukushima Dai-chi, ainsi que le suggèrent notre travail de plein champ et nos expériences en laboratoire » (les italiques sont de nous). De même pour la mise en évidence de mutations germinales : « Nous avons observé des anomalies dans la génération F1 qui n’avaient pas nécessairement été vues sur les parents du premier vol [capturés en mai 2011], et ces anomalies ont été héritées par la génération F2, ce qui suggère que les cellules germinales de ce papillon ont subi un dommage génétique » (idem).

La preuve de l’embarras de l’équipe est peut-être fournie par les déclarations de Joji Otaki à la presse : « Nous en avons tiré la conclusion claire que les radiations dégagées par la centrale Fukushima Daiichi avaient endommagé les gènes des papillons. » Il faut certes se méfier des déclarations orales, peut-être faites dans une langue autre que la maternelle, et de leur reproduction par la presse, mais « tirer une conclusion claire » (« firm » en anglais) n’est pas « démontrer ».

Une expérience séralinienne…

Comment prouver la relation de cause à effet ? En soumettant artificiellement des chenilles de papillons (selon la partie « méthodes ») ou des chenilles et des chrysalides (selon la partie « résultats ») provenant d’une région non contaminée (Okinawa) aux radionucléides, plus précisément au césium 137. Les chercheurs ont donc infligé deux doses par irradiation externe : « jusqu’à » 55 mSv (0.20 mSv/h) et 125 mSv (0.32 mSv/h).

Problème : les doses relevées sur le terrain s’expriment, non pas en milli-, mais en microsievert par heure. Le débit de dose équivalente maximum indiqué dans les informations complémentaires (tableau 8) est de 18,86 µSv/h, relevé à Nagadoro (région montagneuse d’Itate) à l’occasion de la collecte de feuilles d’Oxalis pour l’expérience d’irradiation interne. Lors de la collecte de papillons, le débit de dose maximum au sol a été de 3,09 µSv/h à Motomiya en mai 2011 (tableau 1). En d’autres termes, les débits de doses expérimentaux sont des milliers de fois supérieurs aux débits mesurés sur le terrain, et les doses des dizaines de fois au moins.

Et donc problème : a-t-on le droit d’écrire – sans autre qualification – dans le résumé : « Des anomalies similaires ont été reproduites expérimentalement sur des individus de zones non contaminées par exposition externe et interne à de faibles doses » ?

… aux résultats bien curieux…

Les auteurs ont choisi de présenter leurs résultats sous la forme de deux graphiques, peu lisibles, sans données numériques dans les informations complémentaires. Étrange…

Le premier (figure 5b) présente les tailles des ailes antérieures, mais uniquement pour la dose de 55 mSv. Les papillons irradiés sont plus petits ; rien de surprenant, ils ont dû être bien secoués. Mais on navigue dans des écarts de l’ordre du millimètre pour une taille un peu supérieure à un centimètre. On pourrait dire que c’est tout de même de l’ordre de 10%, pour les écarts ; en fait, c’est de l’ordre de la précision de la mesure.

Le deuxième (figure 5c) présente les taux de survie aux stades préchrysalide, chrysalide, pré-éclosion, éclosion et adulte. Les taux de survie des témoins sont remarquablement élevés (du côté de 95 % au stade adulte), peu compatibles avec les données fournies pour Kobé dans les tableaux supplémentaires 3 et 4 (une mortalité de l’ordre de 20 %). Ceux des individus irradiés sont, sans surprise moindres et fonction de la dose (à vue nez 75 % et 55 %). Mais les deux courbes sont sensiblement parallèles jusqu’au stade chrysalide pour diverger ensuite. Les chercheurs ne s’expriment pas sur l’absence de relation dose-effet jusqu’au stade chrysalide.

Quant aux anomalies de développement, on restera sur notre faim (hormis pour quelques photos).

… et une autre aux résultats encore plus curieux

Pour l’exposition interne, on a nourri des chenilles du premier stade tardif ou du deuxième stade, issues de femelles d’Okinawa, avec des feuilles d’Oxalis de cinq provenances, diversement contaminées (activités du césium 137 de 0,53 à 23.100 Bq/kg).

Cette expérience est viciée sur le plan méthodologique. Les feuilles, collectées dans la nature (et à des dates différentes), peuvent varier grandement pour des facteurs autres que la radioactivité du césium, et donc biaiser les résultats.

Étrangement, aucun détail n’est fourni sur le nombre de géniteurs et le nombre de chenilles. Comme précédemment, les résultats nous sont montrés sous la forme de graphiques peu lisibles, sans plus de détails.

Le premier (figure 5d) présente les taux de survie aux stades pré-chrysalide, chrysalide, pré-éclosion, éclosion et adulte. Curieusement, la courbe de Itate Mountain (activité du césium 137 de 23.100 Bq/kg, soit le maximum) commence par suivre celle d’Hirono (771 Bq/kg) jusqu’au stade chrysalide pour plonger ensuite et atteindre un taux de survie final aux alentours de 55 %. Plus curieux encore, elle est constamment au-dessus de celles d’Itate Flatland (5.420 Bq/kg) et Fukushima (4.170 Bq/kg), lesquelles aboutissent à un taux de survie au stade adulte de 40 %. En bref : la relation dose-effet, attendue, n’est pas au rendez-vous.

Le deuxième (figure 5e) présente les taux de mortalité (soit le complément à 100 % du taux de survie) au stade chrysalide en fonction de l’activité du césium 137. Pour notre part, nous avons de grandes difficultés à faire le lien entre ce graphique et celui commenté précédemment ; en bref, il nous suggère une belle relation dose-effet d’apparence logarithmique qu’on ne trouve pas dans le graphique précédent. Et pourquoi au stade chrysalide seulement ?

Il nous présente aussi le taux d’anomalies, mais uniquement pour la ponctuation des ailes, les cinq points du graphique suggérant une relation cette fois linéaire.

Le troisième (figure 5f) présente les tailles des ailes antérieures. Les auteurs mettent en évidence quelques différences hautement significatives, statistiquement, mais il ne se dégage aucune tendance claire.

Des abscisses désordonnées

Ainsi qu’on vient de le voir, on peut reprocher aux auteurs leur sélectivité dans la présentation des résultats. On ne s’appesantira pas, par ailleurs, sur l’expression des résultats en pourcentages pour des effectifs réduits, voire très réduits.

La première partie, sur les anomalies constatées sur les papillons capturés en mai 2011 et sur les F1, illustre un autre « truc » : le choix « judicieux » de l’abscisse. C’est la dose de radiation au sol – ce qui est a priori raisonnable – pour la figure 1d qui présente la taille des ailes antérieures des papillons mâles capturés. Le nuage de points semble pouvoir se ramener à une droite de régression. Mais dans les figures 2b (demi-temps d’éclosion) et 2c (pourcentages d’anomalies – pour les seuls appendices des F1 issus de la collecte de mai), on utilise… la distance de la centrale. Heureux hasard, les points s’alignent plus ou moins ! Mais c’est là une présentation parfaitement fallacieuse car il n’y a aucune corrélation entre la distance de la centrale et la contamination du site.

En fait, les auteurs se sont échinés à trouver des résultats statistiquement significatifs et interprétables (surtout dans le sens de leurs opinions préconçues), et ont présenté préférentiellement ceux-ci dans leur article.

Des conclusions réfutées par les auteurs eux-mêmes

Les auteurs n’ont pas éludé le caractère surprenant de la corrélation avec la distance, et pas avec le débit de dose au sol. Ils supputent que la distance est moins aléatoire que le débit de dose qui peut varier de plus d’un ordre de grandeur à quelques mètres de distance. Et suggèrent que cela a pu estomper la corrélation dose-taux d’anomalies. Ils notent aussi que leurs estimations n’ont pas pris en compte les changements dans le temps.

On ne peut que les suivre pour ce qui est de la mesure des doses en notant, en outre, que les papillons… volent. Mais ces explications ont aussi pour conséquence d’affaiblir la signification de leurs constatations sur les corrélations dont l’un des termes est la dose au sol.

Des taux d’anomalies anormaux ?

La communication anxiogène s’est évidemment précipitée sur les taux d’anomalies, il est vrai alarmants, produits par les auteurs. Mais y a-t-il vraiment de quoi s’alarmer ?

Les papillons de mai

Les papillons mâles capturés sur sept sites en mai 2011 présentaient un taux d’anomalies de 12,4% selon les auteurs ; c’est en fait 15 individus sur 121, avec des anomalies dont on ne connaît pas le détail (le tableau supplémentaire 2 fournit une répartition par organe, mais en pourcentages), ni la cause réelle. Anomalie de taille de l’étude : il n’y a pas de témoin !

La durée de vie de ces papillons étant d’environ un mois, ils ont donc subi les radiations aux stades adulte et au moins chrysalide.

Que représentent ces 12,4% ? Le tableau supplémentaire 7, sur les taux d’anomalie des adultes capturés en septembre-octobre 2011 inclut Kobé, à près de 600 km au sud-ouest de la centrale et une dose de radiations au sol de 0,08 µSv/h, un témoin fort acceptable. Son taux d’anomalies, pour 46 adultes (tableau supplémentaire 1), est de 13%.

La première génération issue des papillons de mai

La F1 issue de papillons de huit sites, et élevée en l’absence de radiations tératogènes, était censée montrer que ces papillons avaient subi les effets délétères des radiations au niveau de leurs cellules germinales. Et les auteurs avancent un taux d’anomalies de 18,3 %, « 1,5 fois le taux général d’anomalies de la génération parentale ». Oui, mais…

D’une part, il n’est pas légitime de comparer sans aucune précaution, même oratoire, un taux d’anomalies relevé sur le terrain et un taux issu d’un élevage en milieu protégé.

D’autre part, ce chiffre résulte d’un petit nombre de géniteurs (par exemple deux mâles et une femelle pour Shiroishi, trois et cinq pour Fukushima, etc.). Les mâles et femelles de chaque localité, en nombre variable, étaient mis ensemble de sorte qu’on ne connaît pas le nombre de femelles ayant pondu, ni l’identité des géniteurs mâles. Les chercheurs ont donc pris un gros risque de biais de sélection et d’effet fondateur.

En fait, on pourrait penser que ce taux est une sous-estimation par rapport à une F1 qui aurait été issue de tous les papillons capturés ; car, selon la partie méthodes, pour les F1, « nous avons choisi des mâles et des femelles parmi les plus sains et vigoureux », certains présentant tout de même de légères anomalies. Ceci a une grande influence sur l’écart constaté avec la F2.

Mais, enfin, ce taux est du même ordre que pour la F1 issue de papillons de Kobé, qui n’avaient pas subi les radiations. En effet, le taux, si l’on prend 223 adultes (le total des mâles et des femelles fait 118…) et 43 anormaux, est de 19,28% (tableau supplémentaire 3). Ajoutons ici que le taux de mortalité est de 16,17% pour Kobé, bien supérieur à ceux que nous avons vu ci-dessus pour les expériences d’irradiation.

La deuxième génération issue des papillons de mai

Le taux d’anomalies grimpe à 33,5%. Mais il faut savoir comment les deux générations ont été produites.

Les F1, comme on l’a vu, étaient issus de papillons fondamentalement sains et vigoureux. Pour la F2, il est dit dans la partie méthodes : « Pour les croisements entre individus F1 issus des femelles du premier vol capturées en mai 2011, une femelle vierge relativement aberrante a été sélectionnée [...] et mise avec 3 mâles vierges de Tsukuba, produisant 10 souches de six sites. » Ce n’est pas très clair. Selon la partie résultats, il faut comprendre que l’on a pris 10 femelles, dont neuf anormales et une normale, et qu’on les mises, chacune, avec trois mâles d’apparence normale issus de papillons de Tsukuba, une ville dont le débit de dose au sol était faible. L’une n’ayant pas produit d’adultes, nous avons donc neuf résultats (dont un portant sur… deux individus et un autre, sur… un individu).

Au total, il ne semble pas du tout anormal que le taux d’anomalies grimpe entre une F1 issues de papillons a priori normaux, pour la plupart, et une F2 issues de neuf femelles anormales et d’une normale.

Ce volet de l’étude avait pour objet de vérifier que les anomalies des individus de la F1 étaient transmises à la descendance. Il ne permet certainement pas de conclure car, à notre sens, il a été très mal conçu. Et les résultats ne sont guère convaincants (figures 3a et 3b).

Mais surtout, ce qui importe ici est de dénoncer les manœuvres des manipulateurs d’opinion. Quand le correspondant de l’AFP écrit : « La proportion a encore grimpé (à 34%) pour la troisième génération, alors que les scientifiques avaient pris soin de choisir un papillon sain d’une autre région pour l’accoupler avec un papillon de Fukushima », il a soigneusement omis de signaler que le « papillon de Fukushima » était taré.

Les papillons de septembre-octobre

S’agissant de la collecte de septembre-octobre 2011, le taux d’anomalies est de 28,1% sur sept sites et 238 individus au total. L’augmentation (on était à 12,4% en mai) est une information importante, et nous ne nous aventurerons pas à la nier dans son principe.

Mais encore faudrait-il que les chiffres soient représentatifs. Or ces taux ont été obtenus en divisant le nombre d’individus anormaux par le nombre total, sans tenir compte de leur distribution… Et il se trouve que la distribution de mai était relativement régulière et que celle d’octobre présente de gros effectifs pour les sites qui affichent les plus gros taux d’anomalies ! C’est là une énorme bévue statistique. Les moyennes des taux sont de 13,1% et 20,7%, respectivement.

Il y a, selon les auteurs, une bonne corrélation avec la dose au sol ; ils nous gratifient donc d’une belle figure 4b.

Mais on ne pourra pas ignorer que la collecte de mai n’avait pas produit de corrélation similaire, si ce n’est pour la taille des ailes antérieures des seuls mâles.

Et il y a une autre curiosité. Les mesures de débits de dose au sol ont évolué, ce qui est normal puisqu’une partie de la radioactivité a disparu ; mais ne se serait pas faite de façon cohérente. Certains lieux de capture ont aussi été changés, ce qui introduit de nouvelles mesures. En particulier, Fukushima, qui affichait une moyenne de 1,19 µSv/h en mai se retrouve à 1,57 µSv/h. En bref, les positions sur l’axe des abscisses ont changé. Et par un heureux hasard…

La première génération issue des papillons de septembre

Dans la F1, le taux d’anomalies grimpe aux environs de 60% (pour cinq sites), alors qu’il était à 18,3% pour la F1 issue des papillons capturés en mai. Là encore, difficile de ne pas prêter une grande attention à cette augmentation.

Mais, là encore, il faut voir le détail. « Nous avons sélectionné » – sur quels critères de répartition ? – « à la fois des mâles et des femelles sains (non anormaux) et anormaux d’un site de capture et les avons mis ensemble dans des cages (2 mâles et 5 femelles pour Kobé, 2 et 4 pour Takahagi, 2 et 4 pour Iwaki, 2 et 3 pour Hirono, 2 et 5 pour Motomiya, et 4 et 5 pour Fukushima) ». En d’autres termes, les chercheurs avaient fait l’effort de choisir des géniteurs sains pour la F1 de mai ; pour celle de septembre, ils ont mis des sains et des anormaux pêle-mêle dans des cages. Ils ont fait une exception pour Kobé (qui a manifestement été un témoin ajouté à la dernière minute, les papillons ayant été capturés début octobre), dont tous les géniteurs étaient sains.

En d’autres termes, l’écart avec la F1 de mai et l’écart avec le témoin Kobé est, au moins en partie, dû à un biais de sélection.

Quant aux causes de l’augmentation, les auteurs suggèrent que le taux élevé d’anomalies pourrait s’expliquer par une accumulation de mutations causée par une exposition continue à de faibles doses sur plusieurs générations. C’est peut-être vrai, peut-être pas. Ils n’ont pas cherché à le prouver, ou même le rendre vraisemblable. Ils n’ont pas signalé une augmentation du nombre d’individus porteurs de deux anomalies non létales ou plus, signant une telle accumulation. De toute manière, pour nous convaincre, il ne suffit pas d’écrire, avec une certaine désinvolture : « [...] comme prédit à partir de nos expériences précédentes de croisements à partir d’adultes de la première génération. »

Des chercheurs qui papillonnent

Au total, les chercheurs ont papillonné d’une expérience au protocole hasardeux à l’autre ; cherché à démontrer des conclusions préconçues plutôt que de tester des hypothèses ; employé des méthodes statistiques qui défient l’entendement ; aligné préférentiellement des résultats significatifs statistiquement même s’ils paraissaient insignifiants matériellement ; omis de présenter ou de détailler des résultats non significatifs statistiquement, mais néanmoins d’un grand intérêt matériel (l’absence de différences significatives ou de corrélation nette est une information aussi importante qu’une présence) ; proposé des explications téméraires et contradictoires ; etc. C’est là des reproches que l’on peut faire à beaucoup de chercheurs (particulièrement les militants). À la décharge des auteurs, publish or perish n’y est pas tout à fait étranger.

La démarche erratique est bien illustrée par le grand écart entre le texte de l’article et les déclarations à la presse. Selon l’article les chercheurs ont utilisé le papillon Zizeeria maha « comme espèce indicatrice pour évaluer les conditions environnementales ». La BBC (et d’autres journaux anglophones) rapporte que, selon Joji Otaki, « On a cru que les insectes étaient très résistants aux radiations. En ce sens, nos résultats étaient inattendus. » Il est difficile de croire que l’on ait pu prendre comme indicateur une espèce d’une classe réputée peu sensible aux radiations.

Que des articles de piètre qualité soient publiés n’est pas forcément une mauvaise chose. Ils alimentent certes la junk science, mais les spécialistes font le tri ; et ces articles peuvent donner lieu à de nouvelles recherches qui n’auraient pas trouvé de financement sans eux. Ce fut le cas pour le fameux article de Losey et al. dans Nature sur le papillon monarque et le maïs GM [4].

On peut souhaiter le même sort à l’article examiné ici.

En attendant, Mousseau…

Si Scientific Reports est un journal à comité de lecture, il y a eu carence à ce niveau. C’est particulièrement regrettable dans ce cas compte tenu des dérapages médiatiques auxquels on pouvait s’attendre, même si l’article ne verse pas dans le catastrophisme (du reste, les auteurs ne semblent pas s’être précipités à la rencontre des médias comme ce fut le cas récemment en France pour une étude sur le Cruiser OSR et les abeilles).

Joji Otaki avait, dans ses réponses à la presse, « prévenu que ces résultats devaient être pris avec précaution, précisant que l’effet observé n’était avéré à l’heure actuelle que sur les papillons et sur aucune autre espèce animale ni sur l’homme ». Les médias n’ont pas tous repris cet avertissement, et pour cause. Certains, notamment dans la presse anglo-saxonne, sont allés chercher des commentaires plus conformes à leurs intérêts financiers.

Et ils ont notamment trouvé Tim Mousseau, de l’Université de Caroline du Sud, un scientifique de la « bonne obédience » [5]. Slate en a repris un morceau de bravoure : « Cette étude est importante et bouleversante dans ses implications pour les communautés humaines et biologiques vivant à Fukushima ».

Curieusement, le Monde l’a tronqué en supprimant « et bouleversante ».

Ce qui est bouleversant, c’est l’irruption d’une foi quasi religieuse dans la science [6]. Le Monde nous en offre une démonstration éclatante :

Joji Otaki, auteur de l’étude : « En science, on ne peut jamais être sûr à cent pour cent [...],  Sans tirer des conclusions hâtives, il convient d’être attentif aux mutations morphologiques observées. Une corrélation entre ces phénomènes et la proximité de la centrale n’est pas certaine mais elle n’est pas impossible. »

Tim Mousseau, lecteur de l’étude  : « ces anomalies morphologiques ne peuvent s’expliquer que par l’exposition aux radiations. »

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Sur le web.

Notes :

  1. The biological impacts of the Fukushima nuclear accident on the pale grass blue butterfly, Atsuki Hiyama, Chiyo Nohara, Seira Kinjo, Wataru Taira, Shinichi Gima,  Akira Tanahara &Joji M. Otaki, Scientific Reports 2, Article number: 570 doi:10.1038/srep00570.
  2. Le texte original dit : « apparent abnormalities », ce qui pose un défi au lecteur (à commencer par le reviewer, qui n’a pas fait son travail. « Apparent » signifie « (qui est ou semble être) apparent, manifeste, évident ». « Apparent » est donc, à la fois, ce qui est et ce qui n’est pas…
  3. Phenotypic plasticity in the range-margin population of the lycaenid butterfly Zizeeria maha, Joji M Otaki, Atsuki Hiyama, Masaki Iwata and Tadashi Kudo, BMC Evol. Biol. 10, 252 (2010).
  4. Transgenic pollen harms monarch larvae. Losey JE, Rayor LS, Carter ME (May 1999), Nature 399 (6733): 214–214. doi:10.1038/20338. PMID 10353241.
  5. Tim Mousseau étudie depuis longtemps l’évolution de la faune, en particulier des oiseaux, autour de Tchernobyl.  On peut le voir dans Tchernobyl, une histoire naturelle. Ce reportage décrit une zone d’exclusion plutôt grouillante de vie. Avec son compère Anders Pape Møller, CNRS et Université Paris-Sud, Tim Mousseau professe la théorie d’une dégradation de la faune.
  6. Il faut rappeler que les chercheurs japonais ont trouvé un débit de dose maximum de 18,86 µSv/h à Nagadoro, dans la région montagneuse d’Itate. Il s’agit sans nul doute d’un hotspot. Le débit annuel (en voie de décroissance) est de 165 mSV. À Ramsar (Iran), les habitants permanents sont exposés en moyenne, et en permanence, à 132 mSv/an notamment dus au radon, un gaz qui peut être inhalé. Dans les villes, le débit maximum mesuré par les chercheurs japonais a été de 3,09 µSv/h, soit 27 mSv/an, à Motomiya. On se trouve là dans la fourchette du Kérala, en Inde (17 mSv/an en moyenne avec des pics à 150). Une saine lecture pour la mise en perspective : http://www.scmsa.eu/RMM/CLQ_SCM_2011_01_Payen.pdf.

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