Les incantations de la Déesse Croissance

Publié Par David Descôteaux, le dans Économie générale

Ça aiderait si on pouvait prendre conscience que pendant plusieurs années, on risque de faire du surplace. Si on est incapable d’inclure cette réalité dans nos revendications, si nos dirigeants continuent de croire naïvement que la Déesse « croissance » va nous sauver, on risque de prendre les mauvaises décisions.

Par David Descôteaux, depuis Montréal, Québec.

Pensez-vous qu’il y a un lien entre la crise que l’on vit au Québec, l’endettement des ménages, la crise européenne, votre carte de crédit et Al Pacino ?

Je crois que oui. Que tout est relié, à divers degrés.

L’autre jour, j’ai regardé un débat lumineux sur BFM Business, à l’émission française « Les Experts », à propos des tenants et aboutissants de la crise, et des solutions possibles. Tout ça sur fond d’élection française avec le nouveau président français, qui veut miser sur la « croissance » au lieu de l’ « austérité » (soit des hausses de taxes et des réductions de dépenses — quoique minimes en France jusqu’ici). À écouter du début jusqu’à la fin.

Un des invités, Olivier Berruyer, a frappé le clou sur la tête, comme on dit en bon français. « Que l’austérité à l’allemande, à l’italienne, à l’espagnole, à la grecque ou à l’anglaise ne marche pas, ce n’est pas une grande surprise. Ça fait une vingtaine d’années qu’on vit à crédit. Qu’on achète de la croissance fictive à crédit, en s’endettant. C’est bien évident qu’au moment où on va couper la dette, on coupe immédiatement la croissance. »

Bingo.

On peut invoquer la déesse « croissance » tant que l’on veut, comme dit Berruyer. Mais il faudrait peut-être se faire à l’idée qu’elle ne viendra pas. Ou du moins, qu’elle sera plus faible. Dans plusieurs pays développées, les États et les individus atteignent de plus en plus leur limite d’endettement. Et sans la « dope » du crédit, demain risque d’être un monde un peu plus raisonnable, un peu plus austère. Où l’on pourrait vivre — horreur ! — selon nos moyens.

Ce qui se passe en Europe, au Québec ou aux États-Unis comporte des similitudes. C’est la surconsommation — de nous et de nos gouvernements — qui tire à sa fin. On a trop consommé hier, on devra moins consommer demain. Que vous soyez de gauche ou de droite ne change rien à cette réalité mathématique.

Ça veut dire que plusieurs de nos « acquis » risquent de se faire malmener, qu’on le veuille ou non. Et ça va mettre en rogne bien des gens. En France on sort dans la rue. En Grèce et en Espagne, on lance des roches aux policiers. Ici aussi.

Et ça ne fait que commencer.

On va quand même s’en sortir. On en a vu d’autres. Un ménage à faire, une ardoise à régler, et on repart. Le capitalisme — enfin, ce qu’il en reste — finit toujours par rebondir. Ne jamais sous-estimer la créativité et la capacité d’innovation des humains.

Mais ça aiderait si on pouvait prendre conscience que pendant plusieurs années, on risque de faire du surplace. De payer la facture du party des vingt dernières années. Cette perspective de long terme, cette toile de fond, elle manque dans nos débats de société en ce moment. Si on est incapable d’inclure cette réalité dans nos revendications, si nos dirigeants continuent de croire naïvement que la « croissance » va nous sauver, on risque de prendre les mauvaises décisions.

Peut-être que je me trompe. Que je suis complètement dans le champ. Mais j’en doute.

La dette, la faible croissance économique, les promesses de services publics de plus en plus intenables à cause du vieillissement de la population… Tout ça va forcer un réajustement de l’État-providence, dont on expérimente aujourd’hui à peine les premiers soubresauts. Et quand je vois ce qui se passe dans la rue, je me dis que nous ne sommes peut-être pas prêts, collectivement, à affronter ça.

Est-ce que ce sera un pour tous et tous pour un ? Ou chaque groupe d’intérêt pour lui-même, et tous contre le contribuable ?

Al Pacino là-dedans ? Il était entraîneur de football dans un film. Dans lequel il a livré un superbe discours. Quelques mots de ce discours me reviennent aujourd’hui.

« Soit nous guérissons, maintenant, en équipe. Soit nous mourrons tous, en tant qu’individus. Centimètre par centimètre, jeu par jeu, jusqu’à la fin. » 

J’ai l’impression qu’un grand test s’en vient.

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