Le pas de l’oie
Publié le 12/03/2011
Mon quartier connaît une petite secousse, un changement qui se présente sous la forme d’une couche d’asphalte neuve, d’ouvriers qui refont les rues et posent un revêtement noirâtre qui dans quelques jours aura durci sous les pneus des voitures. Nous sommes tous surpris. La joie serait le sentiment le plus courant si ce n’étaient les raisons qui ont conduit à ces réparations et la raison de ces travaux. Toute la Place de la Révolution et la « zone bloquée » où j’habite se préparent au grand défilé du 15 avril prochain. Un grand déferlement de puissance militaire qui prétend dissuader tous ceux qui souhaitent un changement à Cuba.
Depuis des semaines le parking du Stade Latino-américain est le siège de répétitions pour le pas de l’oie des soldats. Des jambes tendues à quarante cinq degrés, qui rappellent des marionnettes tirées par un fil, par une corde qui se perd là-haut dans l’immensité du pouvoir. Je ne sais pas ce qu’il peut y avoir de beau dans une parade militaire, ce qu’il peut y avoir d’émouvant dans le défilé de ces êtres synchrones et automatiques qui passent le visage tourné vers le leader dans la tribune. Mais le résultat je le connais bien : on dira ensuite que le gouvernement est armé jusqu’aux dents et que ceux qui descendent dans la rue pour protester seront écrasés contre le sol qu’aujourd’hui même on est en train de réparer. Le pas des pelotons tentera de nous de nous avertir que le Parti n’a pas seulement des militaires pour le défendre mais aussi des troupes anti-émeute et des corps d’élite.
J’appellerais ça la chorégraphie de l’autoritarisme, mais d’autres préfèrent croire que ce sera une démonstration d’indépendance, d’une autonomie nationale qui ressemble en réalité à celle de Robinson abandonné sur son île. Mais au-delà de mes réticences envers les uniformes, de mon allergie au défilé d’escadrons qui marchent à l’unisson, je suis aujourd’hui préoccupée par le goudron, par cet asphalte posé récemment que les chaînes des tanks vont endommager.
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