La crise sanitaire a attisé la haine de la liberté

Pour Mathieu Slama, « les populations du monde entier ont été les complices de leur enfermement ».

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La crise sanitaire a attisé la haine de la liberté

Publié le 27 janvier 2022
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Dans son dernier essai intitulé Adieu la liberté, l’essayiste Mathieu Slama observe que si l’État n’avait pas contraint les citoyens aux mesures sanitaires les plus liberticides, ce sont les citoyens eux-mêmes qui s’en seraient chargés, tant la panique qui s’est emparée des esprits était générale. Les confinements, couvre-feux, attestations dérogatoires, masques obligatoires et autres restrictions n’ont fait l’objet d’aucune vraie protestation en France. Nos voisins ne firent guère mieux. Une étude portant sur une dizaine de pays citée par l’auteur estime à 73 % la part de population qui considérait les restrictions aux libertés comme « totalement raisonnables et appropriées ».

Pour Mathieu Slama, « les populations du monde entier ont été les complices de leur enfermement ».

Seulement, en France, une partie de la population a mis un zèle particulier à encourager la répression sanitaire, que ce soit par la dénonciation, l’appel à davantage de contrôles policiers ou d’intervention étatique, au point que l’auteur se demande si la crise n’avait pas réveillé chez les Français « une passion pour l’enfermement en même temps qu’une haine profonde pour la liberté ».

Plutôt que de résister aux mesures iniques et disproportionnées, le peuple dans sa majorité a préféré concentrer sa colère sur ceux qui ne respectaient pas les règles, oubliant la liberté elle-même au passage. Au pire de la crise, lors du premier confinement, un syndicat de police estimait que 70 % des appels reçus visaient à dénoncer les personnes qui ne respectaient pas l’enfermement…

Les élites ont aussi trahi

Le peuple a trahi la liberté, mais ses élites ne s’en tirent pas beaucoup mieux, toujours selon Mathieu Slama :

« La trahison des politiques a été totale. Certains ne se sont pas contentés de suivre servilement les consignes du gouvernement ; ils ont aussi fait preuve d’un zèle particulièrement inventif pour renforcer l’arsenal liberticide de l’état d’urgence ».

De gauche à droite, les politiciens, au même titre que les intellectuels et les journalistes, se sont empressés de suivre le nouvel agenda sanitaire, y compris parmi les théoriciens « critiques » chéris par la gauche de la gauche, ou les experts « libéraux » de plateau.

Mathieu Slama insiste particulièrement sur la trahison de la gauche qu’il décrit de manière assez étonnante comme une championne traditionnelle de la liberté. Alors que la droite est prête à sacrifier la liberté au nom de la sécurité, la gauche « a toujours considéré que la défense des libertés publiques était son pré carré, en particulier lorsqu’il s’agissait de lutter contre les dérives d’un pouvoir autoritaire. » Il semblerait que l’auteur, qui ne cache pas son engagement de républicain de gauche, se trompe de siècle. Il imagine que le progressisme d’aujourd’hui ressemble à celui d’hier.

La première partie du XIXe siècle a en effet vu l’émergence d’une gauche libérale1 contre la droite contre-révolutionnaire. Attachée à la liberté d’expression, à la limitation de l’arbitraire et la libre entreprise, elle est reléguée au second plan à partir de 1848 et s’agrège à celles jacobine, collectiviste et libertaire.

Plus généralement, si la droite sacrifie régulièrement la liberté au nom de la sécurité, la gauche lui emboite régulièrement le pas au nom de l’égalité. C’est au nom de l’égalité que le communisme, la social-démocratie et les différentes variétés d’État providence se sont imposés au cours du XXe siècle, réduisant au passage l’exercice des libertés individuelles au nom de la planification politique et économique.

Une défiance ancienne pour la liberté

Si gauche libérale il y a eu, il ne faut toutefois pas en exagérer l’importance, tant tout le paysage politique français, de droite comme de gauche, est marqué depuis des siècles par la défiance envers la liberté et une nette préférence pour l’égalité2.

Parmi les intellectuels qui ont trahi, Mathieu Slama évoque « l’incroyable faillite des libéraux ».

La plupart d’entre eux ont soutenu confinements, restrictions des libertés et pass sanitaire :

« Les libéraux, jadis soucieux des libertés individuelles, ont répété comme un seul homme le même mantra « Pas de liberté sans responsabilité ». […] Les mêmes qui crient à l’étatisme lorsque des règles plus restrictives sont appliquées aux entreprises n’ont rien trouvé à redire aux privations de liberté imposées aux citoyens français. »

Pour l’essayiste, en cela lecteur de Michel Foucault, c’est que le libéralisme est par nature autoritaire et disciplinaire car il serait un « pouvoir organisateur de libertés ».

Et c’est là que la lecture proposée par Slama suscite plusieurs remarques critiques.

Première remarque : pour contester les atteintes à la liberté et à la démocratie, Mathieu Slama reprend tout naturellement l’idiome politique forgé par les libéraux à travers les siècles pour combattre l’arbitraire du pouvoir3. En d’autres termes, l’auteur puise dans le lexique politique de la tradition intellectuelle libérale pour formuler sa critique, tout en cherchant à l’intégrer à une réflexion plus globale anticapitaliste et antilibérale, ce qui entraîne nécessairement certaines confusions.

La disparition de l’État de droit, l’impuissance du constitutionnalisme à protéger les libertés, la disparition des contre-pouvoirs et la défense de l’individu sont autant de thèmes qui sont en fait le pré carré des libéraux authentiques, de Montesquieu à Hayek.

Des libéraux insuffisamment libéraux

En d’autres termes, si faillite des libéraux il y a eu, c’est d’avoir été insuffisamment libéraux, et par certains aspects essentiels de son argumentation le discours de Mathieu Slama nous en rappelle les fondements véritables. La grille de lecture anticapitaliste qu’il lui ajoute ne permet pas de rendre compte de l’accélération étatiste et bureaucratique opérée par la crise sanitaire, et lui fait reprendre certains poncifs anti-libéraux affaiblissant son analyse.

Deuxième remarque : Mathieu Slama sous-estime l’illibéralisme dominant au sein du pays, qui rend la pensée libérale marginale et mal connue, y compris pour des esprits qui cherchent à en explorer les subtilités. Ajoutons à cela un travers qu’Eugénie Bastié avait très bien perçu dans son essai La Guerre des idées : enquête au cœur de l’intelligentsia française : les libéraux français ont tendance à être davantage des experts que des intellectuels, et donc à compartimenter leurs compétences en fonction de leurs intérêts.

En cherchant à peser dans le débat public en se concentrant uniquement sur des questions économiques, certains en ont oublié (momentanément on l’espère) les fondations institutionnelles, à savoir la « structure de la liberté » (Randy Barnett) à l’origine de la prospérité.

Malgré ces remarques, la voix de Mathieu Slama mérite d’être écoutée et discutée car elle fait partie des rares critiques du nouveau régime sanitaire à avoir pointé l’absurde guerre contre la liberté individuelle qu’il est en train de mener.

Mathieu Slama, Adieu la liberté, Les presses de la Cité, 2022, 271 pages.

  1. Jacques Julliard, Les gauches françaises 1762-2021, Flammarion, 2012 p.534.
  2. Jean-Philippe Feldman, Exception Française. Histoire d’une société bloquée, de l’Ancien Régime à Emmanuel Macron, Odile Jacob, 2020.
  3. Michael Oakeshott : ‘Talking politics’ in Rationalism in Politics and other essays, Liberty Fund.
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  • « La trahison des politiques a été totale »
    Comme vous avez raison, Estrosi, Ménard, Larcher, Pécresse, l’ensemble des socialistes…, tous ont accepté sans broncher et ont promu la politique gouvernementale.
    Tous ont vendu le vaccin comme remède miracle, tous ont refusé de voir que certains pays ont traité la maladie avec l’Ivermectine.

    • Comme quoi, les mesures avaient beau être illéberales, elles étaient bien légitimes.
      => « ce pays est foutu »

  • Les intellectuels, les experts, les politiciens, les « élites », voient la iberté comme un fléau.
    Ils oublient que les Peuples qui se révoltent le font pour se libérer, pas pour être en sécurité ni égalisés. 1945, c’est la Libération, pas la sécurisation ni l’égalisation.

    • Très juste. Du coup, je crains que l’appétence pour la liberté ne soit qu’une réaction, un réflexe vital, et non un principe directeur suprême.

  • « si faillite des libéraux il y a eu, c’est d’avoir été insuffisamment libéraux »
    Ah non, vous n’allez pas nous faire le coup des communistes ! « Si le communisme n’a pas fonctionné, c’est qu’il n’a jamais vraiment été mis en place ». On connaît la chanson.
    La vérité, c’est qu’il y a des libéraux qui ont, dans le couple « liberté-responsabilité », privilégié, au delà du nécessaire, au delà du raisonnable, le second terme du dipôle. La peur, celle pour leur vie, comme celle pour leur portefeuille, les a guidé vers cet excès, aucun doute là dessus. Mais ils n’ont en rien cessé d’être libéraux. Ils ont seulement surexploité la face sombre du libéralisme, le garde-fou de nos libertés (sic) si j’ose ainsi qualifier la notion de responsabilité.
    Ils ont très exactement agi comme les gauchistes, dont le dipôle « libertés publiques-justice sociale » s’est déformé, avec le temps, au profit quasi exclusif du second terme.
    Pour ceux-ci, l’affaire est pliée. Pour les libéraux, je veux espérer que ce n’est qu’une fatigue passagère.

    -1
    • Je ne parlai pas forcément de ceux-là.

    • Une fatigue passagère ? Permettez-moi d’en douter, quand par exemple on sait que des politiciens libéraux autoproclamés historiques comme Raffarin et d’autres sont de grands amis et défenseurs de la Chine communiste, et pas depuis la crise du Covid seulement…

      Par ailleurs, je ne vois pas le lien entre liberté et responsabilité comme vous semblez le faire. Ce ne sont pas deux concepts indépendants l’u de l’autre, au contraire, ils sont le côté pile et le côté face d’une même réalité, à savoir la priorité donnée à l’individu. L’individu qui exerce sa liberté individuelle ne peut qu’être responsable des conséquences de l’usage qu’il fait de sa liberté, puisque lui seul a décidé d’exercer sa liberté individuelle par tel ou tel acte. Inversement, on ne peut être tenu responsable d’un acte que si on l’a effectué en toute liberté personnelle. On ne peut être tenu pour responsable de l’usage qu’un autre a fait de sa liberté, mais seulement de la sienne propre.
      Et les soi-disant libéraux qui ont poussé le pass sanitaire/vaccinal ont totalement oublié cela, le couple liberté/responsabilité individuelle, au profit du mirage d’une responsabilité collective qui n’existe pas.
      Dans une société saine (et vraiment libérale), on ne peut être tenu responsable d’une mauvaise action que s’il est prouvé qu’on l’a commise (charge de la preuve revenant à l’accusation), pas sur la base d’une suspicion comme c’est le cas avec le pass sanitaire, où, même si le vaccin protégeait contre la transmission (ce qui n’est pas ou trop peu le cas), on vous sanctionne parce que vous êtes présumé coupable de transmette le virus à un tiers (pourtant vacciné, mais passons) alors que la preuve n’en est absolument pas faite : c’est juste une présomption. Dans le cas du SIDA, n’ont été condamnés – très rarement – que les séropositifs qui savaient qu’ils l’étaient et qui ont transmis consciemment le virus à un tiers sans l’avoir averti qu’ils étaient séropositifs. la justice a fonctionné normalement, dans ces cas-là : elle n’a condamné que des coupables avérés. On n’est pas du tout dans le même cas de figure avec ce pass de la suspicion « sanitaire ». ce dernier déresponsabilise les gens (vaccinés en l’occurrence) qui estiment n’avoir plus besoin de se protéger parce que vaccinés et font dès lors peser sur autrui, au hasard les non-vaccinés, la responsabilité d’une éventuelle contamination. Facile. Et tellement dans l’air du temps, où les gens ne veulent plus assumer leurs responsabilités personnelles mais à toute force trouver un coupable idéal, un bouc émissaire, et tant pis si la preuve de sa culpabilité n’a pas été formellement établie.
      Avec le raisonnement adopté pour le Covid, on est entré sur une pente très dangereuse, car demain, les non-vaccinés contre la grippe pourront être traités de la même façon. Et quand on rappellera qu’un simple rhume peut tuer un vieux fragilisé par des comorbidités, de par les complications (bronchite, pneumonie…) qu’il peut entraîner chez ce public, que trouvera-t-on comme contraintes à appliquer à l’ensemble de la société pour « sauver des vies » ?
      Les « libéraux » français n’ont, pour beaucoup, de libéraux que le nom, la « crise du Covid » en a bien apporté la preuve.

    • Angle de vue trés interessant.
      Pour ma part je vois les « liberaux »-enfermistes de plateau de TV comme des pro-business vaguement libéraux plus qu’autre chose. Si le communisme offrait une meilleur croissance que le liberalisme ils seraient communistes …

  • En résumé, cet « essayiste » (tout le monde est essayiste en 2022, tout comme « expert ») n’a rien compris au concept libéral.
    Aucun libéral de mon entourage ou que je suis sur les réseaux n’adhère aux restrictions et encore moins à l’obligation vaccinale.

  • hem..
    ce qu’on voit est une conséquence selon moi de la pire des atteintes, celle faite à la liberté d’expression ..la criminalisation de la pensée..
    Avec ça tout est en place…institutionnellement. pour faire n’importe quoi..

  • J’ai vu il y a quelques jours l’interview de Mathieu Slama chez André Bercoff, très intéressante.

    M. Slama qui a par ailleurs contracté une forme grave du Covid, mais n’en a pas renié ses principes pour autant, en témoigne sa série de tweets suite à cette expérience : https://twitter.com/MathieuSlama/status/1380160467549700096?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1380160467549700096%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.breizh-info.com%2F2021%2F04%2F10%2F162246%2Fmathieu-slama-atteint-dune-forme-grave-du-covid-rien-ne-justifiait-les-confinements-et-couvre-feux%2F

    • Cela dit, « une forme grave du COVID » c’est un peu tout et n’importe quoi, non ? C’est comme Bruno Lemaire qui a fait un COVID « grave » (« c’est une maladie terrible, comme aucune autre » notre ministre des additions ratées dixit) mais moins d’une semaine après était de retour à Bercy ! Moi j’ai fait une forme « légère » en Mars 2020, mais qui sait, si j’étais un « personnage public » on l’aurait peut-être appelée grave !

      Cela dit, bravo à lui quand même de réaliser que RIEN ne justifie de limiter la liberté des autres. On peut choisir individuellement de réduire l’expression de sa propre liberté (mais librement) pour se protéger, mais il ne faut pas, surtout, imaginer que ça justifie ensuite de piétiner la liberté des autres. Ça aurait été un truc type Ebola ou grippe espagnole, on n’aurait effectivement pas du imposer quoi que ce soit, des confinements aux pass variés et masques en tout genre… Sauf que là les gens auraient facilement choisi, librement, de faire ces choses… pour la plupart.

  • Un libéral qui est pour les privations de liberté, c’est pas un libéral.
    Un libéral qui dit « pas de liberté sans responsabilité » a raison, mais s’il pense que la responsabilité doit être organisée ou administrée et pareil pour la liberté, c’est pas un libéral
    Un libéral qui veut SA liberté mais ne se soucie pas trop de celle des autres, c’est un libéral, mais dès qu’il est OK pour sacrifier une liberté, qu’elle soit des autres ou pas pour augmenter SES libertés, c’est plus un libéral.

    Bref, on a entendu des « libéraux » (des gens que les gauchistes n’aiment pas, même s’ils n’ont en fait rien de libéral) ne pas défendre la liberté. Mais par contre, j’ai vu et entendu pas mal de libéraux rager contre toutes les mesures anti-liberté, même si elle devaient augmenter leur risque personnels !

  • Comme quoi, les mesures avaient beau être illéberales, elles avaient beau m’en rendre malade, elles étaient bien légitimes car appuyé par un bon paquet de français…
    => « ce pays est foutu »

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Un entretien mené par Matthieu Creson pour la la Revue Politique et Parlementaire. 

 

Pascal Salin est économiste, professeur émérite de l’université Paris-Dauphine, et fut président de la société du Mont-Pèlerin de 1994 à 1996.

Parmi les ouvrages qu’il a publiés, citons notamment La Vérité sur la monnaie (Paris, Odile Jacob, 1990), Libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2000), Français, n’ayez pas peur du libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2007), Revenir au capitalisme pour éviter les crises (Paris, Odile Jacob, 2010), La T... Poursuivre la lecture

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