Emmanuelle Wargon contre « l’idéologie pavillonnaire »

Hier stigmatisé parce que « réactionnaire », le pavillon aujourd’hui est anti-écologique, favorise le vote d’extrême droite et le délitement social. Toutes les stratégies rhétoriques sont bonnes pour vous le faire détester.

Par Frédéric Mas.

En s’attaquant à la maison individuelle, Emmanuelle Wargon n’a fait que reprendre à son compte la vieille antienne, à la fois collectiviste et planiste, sur l’« idéologie pavillonnaire » chère au philosophe communiste Henri Lefebvre, nécessairement individualiste, ultralibérale et réactionnaire.

Jeudi dernier, la ministre du Logement a déclaré lors d’un discours que les maisons individuelles « ce rêve construit pour les Français dans les années 1970 », « ce modèle d’urbanisation qui dépend de la voiture pour les relier », étaient un « non-sens écologique, économique et social. » Le lendemain, face au tollé provoqué par ses déclarations, elle a fait marche arrière, regrettant la « caricature faite de ses propos ».

Au grand désespoir des idéologues socialistes et des bureaucrates, les Français, toutes catégories sociales confondues, aspirent à devenir propriétaires d’une maison, et cela depuis au moins le XIXe siècle. Pour les socialistes collectivistes, penser le logement en termes de maisons individuelles, propices au développement de la vie privée et en marge de la densité des grandes villes, est à l’opposé de toutes les utopies qu’ils affectionnent pour réformer l’Humanité.

Le logement collectif contre l’individu

Que ce soit le phalanstère ou la ville ouvrière, c’est le logement collectif qui doit primer pour favoriser la conscience de classe, la socialisation égalitaire et l’entraide mutuelle. Là où l’immeuble collectif agrège, le pavillon dissocie, ce qui est mal, bien entendu.

Là où le locatif met sur un pied d’égalité tout le monde, la propriété privée distingue et surtout rend indépendants des fluctuations politiques et sociales des organisateurs de la vie sociale, qu’ils viennent du patronat social, des syndicats ou encore de l’État. Elle invite au repli sur soi, à la vie de famille forcément médiocre et à d’autres aberrations réactionnaires comme le sens de l’épargne ou la constitution d’un patrimoine à transmettre. C’est l’idéal petit-bourgeois dans toute son horreur !

Pour les bureaucrates de l’État, la banlieue pavillonnaire est un cauchemar car elle est synonyme de sécession politique. Le lotissement est l’antithèse de la ville, car en se subdivisant en zones commerciale, urbaine, industrielle, il désimbrique toutes les activités rassemblées en centre-ville et avec elles le sentiment commun d’appartenance politique.

Pour David Mangin, auteur de La ville franchisée (2004) :

« L’étalement résidentiel de ces trente dernières années apparaît […] comme une sorte d’implosion des cellules du grand ensemble, une caricature de village sans rues, sans cours, sans commerces, où se juxtaposent des familles précautionneusement distanciées, dans des maisons individuées plus qu’individuelles. »

Aux yeux des planistes, une classe de propriétaires dépolitisée est moins facile à mobiliser, voire à manipuler qu’une classe de locataires dépendants des politiques publiques pour se loger. Si tout dépend de l’État, le bureaucrate peut plus facilement faire de la société civile une pâte malléable au gré de ses fantaisies. S’il a en face de lui une classe de propriétaires, il est obligé de dialoguer, voire de faire des concessions, ce qui n’est vraiment pas dans sa nature.

L’idéologie collectiviste contre les aspirations de Français

Sous l’influence des communistes dans les années 1950 et 1960, c’est le tout locatif et le tout collectif qui a le vent en poupe : on glorifie les grands ensembles, les tours et les barres, l’architecture cyclopéenne de Le Corbusier et la poésie du béton. Et puis le temps passe, et on finit par s’apercevoir que les barres HLM et les tours plaisent davantage et encore une fois aux planistes et aux idéologues qu’aux Français, y compris les ménages les plus modestes qui voient dans le pavillon une valeur refuge.

Et on peut difficilement faire contre la volonté de la majorité des Français : depuis le milieu des années 1960 et jusqu’aux années 2010, la législation en faveur de l’accès à la propriété pavillonnaire s’est développée, et avec elle cet urbanisme bien particulier taillé sur mesure pour la voiture, alternant lotissements, zones commerciales, ronds-points et autoroutes.

Après le collectivisme socialiste, le collectivisme écologiste

Aujourd’hui, l’utopie écologiste a succédé à l’utopie socialiste. Elle marche main dans la main avec le planisme technocratique pour stigmatiser le pavillon, la voiture, l’individualisme libéral et l’aspiration des classes populaires à l’indépendance économique. Comme le socialisme de la chaire du siècle dernier, l’écologie est une idéologie des métropoles qui cache mal son mépris pour le « périurbain », cette « France moche » qu’il est de bon ton de moquer ou de déplorer.

Comme au siècle dernier, le mépris des architectes conscientisés et des planistes repose largement sur l’ignorance de l’expérience vécue des habitants de ces banlieues pavillonnaires. L’architecte et urbaniste Maxence De Block, lui-même issu de cette petite classe moyenne vivant en pavillon, s’en est indigné :

« Cette maison, ma maison, a été et reste le rêve de mes parents. De millions de parents, en fait, qui y voient le havre idéal pour élever leurs enfants. Un jardin pour recevoir les amis, et chacun sa chambre. De quoi vivre volontairement ici. Toutes identiques ? Au début, très certainement, mais nous nous les sommes appropriées au fil des années à grands coups d’autoconstruction et de coups de main entre voisins. Nous avons construit des ateliers au bout du jardin, agrandi le garage, refait la cuisine et la salle de bains. Notre nouvelle véranda doit faire le double de la surface de votre petit appartement métropolitain – sans rancune. Tout ça malgré les normes écrites par vos copains urbanistes, que nous avons bien entendu contournées. »

Comme toujours, la vision des planificateurs et des centralisateurs de toutes sortes ignore, simplifie ou sous-estime celle des individus qu’elle prétend régenter.

Hier stigmatisé parce que réactionnaire, le pavillon aujourd’hui est anti-écologique, favorise le vote d’extrême droite et le délitement social. Toutes les stratégies rhétoriques sont bonnes pour vous faire détester la maison et adorer les barres HLM. Mais aujourd’hui comme hier, le clivage qui se dessine se fait entre les idéologues du bloc élitaire et le reste de la population qui veut en pratique accéder à la propriété privée pour garantir son indépendance et son confort.

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