Les « nudges », ces mesures d’incitation non libérales

Les politiques d'incitation, du fait qu'elles s'appuient sur l'économie comportementale, reposent sur une erreur.
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Cass Sunstein by Third Way Think Tank (creative commons CC BY-NC-ND 2.0)

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Les « nudges », ces mesures d’incitation non libérales

Publié le 5 septembre 2021
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Par John Staddon.
Un article du Mises Institute

Le Cato Policy Report de juillet/août 2021 a accueilli un débat amical entre Cass Sunstein et Mario Rizzo. Sunstein est professeur de droit à Harvard, ancien membre de l’administration Obama, et co-auteur de Nudge et d’autres livres prônant l’application de l’économie comportementale aux politiques publiques. Rizzo est économiste à l’université de New York. Sunstein soutient que la modification de « l’architecture de choix » offerte aux consommateurs afin de les « pousser » vers le bon choix est une position libérale parfaitement compatible avec La Constitution de la liberté de Friedrich Hayek.

Rizzo n’est pas d’accord, arguant que l’économie comportementale ne résout pas le problème de connaissance soulevé par Hayek, citant le livre de 2012 du psychologue Jerome Kagan :

Peu de concepts psychologiques destinés à représenter la tendance d’une personne à réagir d’une certaine manière s’appliquent dans divers contextes.

En d’autres termes, nous ne connaissons pas suffisamment la psychologie pour savoir comment les gens réagiront dans chaque situation de choix. Kagan n’a pas écrit sur l’économie comportementale, mais comme nous le verrons, sa réserve s’y applique avec une force particulière.

Le problème de la connaissance se manifeste à de nombreux endroits dans ce court débat ; je n’en mentionnerai qu’un : l’utilisation fréquente par Sunstein de l’expression non définie  » conditions épistémiquement favorables « , qui semble désigner les conditions dans lesquelles les individus agiront rationnellement, ce qui présuppose bien sûr le type de connaissance que Kagan et Hayek contestent. Nous ne pouvons pas en général savoir quelles sont les conditions épistémiquement favorables.

On pourrait en dire beaucoup plus sur ce sujet, mais je voudrais simplement souligner quelques défauts graves de l’économie comportementale.

Une économie comportementale en apparence attractive

L’article fondateur de l’économie comportementale est celui de 1979 de Daniel Kahneman et Amos Tversky intitulé « Prospect Theory : An Analysis of Decision under Risk ». Ce travail a donné lieu à plusieurs milliers de citations et à un prix Nobel d’économie en 2002. Kahneman et Tversky sont partis de leurs propres intuitions et ont élaboré des problèmes simples qu’ils ont ensuite soumis à des individus en vue de leur résolution. Les résultats ont généralement confirmé leurs intuitions.

Voici un problème typique. On demande à des sujets de choisir entre deux possibilités. Dans un cas, les choix étaient A, 4000 (monnaie israélienne) avec une probabilité de 0,2, ou B, 3000 avec une probabilité de 0,25.

65 % des sujets ont choisi A, avec un gain attendu de 800 (gain attendu = p (probabilité) x somme ; en l’espèce 0,2 x 4000 = 800), plutôt que B, choisi par 35 % des sujets, avec un gain attendu de 750. Cela représente un choix rationnel de la part de 65 % des personnes.

Les auteurs comparent ce résultat avec un problème apparemment similaire : A, 4000, p = 0,8, contre B, 3 000, p = 1,0. Dans ce cas, 80 % des sujets ont choisi B, l’option certaine dont la valeur attendue est la plus faible (3000 contre 3200), un choix irrationnel.

Kahneman et Tversky ont ensuite utilisé ce contraste ainsi que les résultats de nombreux problèmes similaires pour proposer une alternative à la théorie de l’utilité standard. La théorie des perspectives, comme ils l’ont nommée, n’est pas comme la plupart des théories scientifiques, à savoir un ensemble modeste d’hypothèses à partir desquelles de nombreuses prédictions peuvent être déduites.

Il s’agit plutôt d’une liste d’effets – tels que l’effet de certitude (dans ce cas), l’aversion pour la perte, le biais de confirmation et autres (Wikipedia répertorie plus d’une centaine de biais cognitifs). La théorie des perspectives a tenté, avec un succès partiel, de rendre compte de ces divergences en proposant une fonction d’utilité modifiée (une version plus complexe apparaît dans un article ultérieur), mais il s’agit essentiellement d’un ensemble d’étiquettes, plutôt que d’une théorie.

Les problèmes de l’économie comportementale

Cette approche superficiellement attrayante pose deux problèmes : la téléologie et l’objet de la recherche.

Tout d’abord, en ce qui concerne la téléologie, l’utilisation des fonctions d’utilité : Ludwig von Mises a affirmé que « la téléologie présuppose la causalité », et les comptes rendus téléologiques échouent souvent, soit parce qu’ils sont muets sur les processus causaux qui, dans certaines conditions, permettent aux gens de maximiser l’utilité, soit, plus souvent, parce qu’ils supposent que la méthode mathématique pour obtenir le maximum, l’égalisation des marginaux, est en fait celle que les gens utilisent. Kahneman et Tversky ne connaissaient pas (et nous ne connaissons toujours pas) les processus par lesquels les individus arrivent à leurs décisions. D’où l’échec de leurs modèles téléologiques et la réduction de la « théorie des perspectives » à un ensemble d’étiquettes.

Le problème le plus grave, auquel la citation de Kagan par Rizzo fait allusion, est que la théorie des perspectives – toute théorie qui tente de rendre compte du choix de la majorité – ne peut s’appliquer au choix de la minorité : ni les 35 % ayant choisi rationnellement dans le premier cas, ni les 20 % qui ont choisi irrationnellement dans le second. Si l’objet de l’enquête est la psychologie des êtres humains en tant qu’individu, le travail est incomplet. Pour terminer le travail, les expérimentateurs doivent trouver ce qu’il faut pour produire le même résultat pour tous les sujets.

Le choix des individus est difficile à prédire

Les résultats de Kahneman et Tversky, et la théorie qui les décrit, sont une propriété de groupes de personnes dans des conditions très restreintes. Ils ne sont pas, comme on le suppose parfois, des propriétés générales de la nature humaine. La méthode utilisée n’est qu’un simple sondage d’opinion, bien qu’avec une série de questions intelligentes. Pourtant, chaque effet est présenté comme une propriété invariable du comportement de choix humain. Comme l’effet de groupe est fiable, les exceptions individuelles sont ignorées. Il ne fait guère de doute, par exemple, que des sujets ayant reçu une ou deux leçons de probabilité, ou confrontés à une question formulée légèrement différemment (par exemple, non pas « Quel est votre choix ? » mais « Que choisirait un statisticien ? »), feraient des choix différents.

Comme le suggère Rizzo à un moment donné, dans certaines conditions, un groupe pourrait même choisir différemment d’un individu.

Par exemple, supposons que les sujets soient autorisés à se consulter entre eux avant de choisir. S’il s’agissait de choisir entre, disons, 1000 dollars à coup sûr et 0,6 chance de 2000 dollars, ne serait-il pas judicieux que le groupe de vingt sujets, par exemple, s’accorde pour toujours choisir l’option 0,6 et 2000 dollars, puis se partage équitablement les gains – garantissant ainsi que chacun obtiendra probablement plus de 1000 dollars ?

Le choix des personnes dans un problème comme celui-ci dépend presque certainement des quantités absolues en jeu. Qui peut douter que si l’on proposait à des sujets un choix crédible entre, disons, 10 millions de dollars sûrs et une probabilité de 0,6 de 20 millions de dollars, près de 100 % d’entre eux choisiraient l’option sûre ?

Tant que la théorie n’est pas développée pour tenir compte du choix minoritaire et de l’effet du montant absolu, tant qu’elle n’est pas sous une forme qui ne permet aucune exception individuelle, elle ne peut prétendre être un modèle adéquat du comportement de choix humain.

Par conséquent, indépendamment de toutes les autres objections à la politique des incitations, le fait est que dans la mesure où elle s’appuie sur l’économie comportementale, elle repose sur une erreur.

Traduction de Alexandre Massaux pour Contrepoints.

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  • Voici un problème typique. On demande à des sujets de choisir entre deux possibilités. Dans un cas, les choix étaient A, 4000 (monnaie israélienne) avec une probabilité de 0,2, ou B, 3000 avec une probabilité de 0,25.

    65 % des sujets ont choisi A, avec un gain attendu de 800 (gain attendu = p (probabilité) x somme ; en l’espèce 0,2 x 4000 = 800), plutôt que B, choisi par 35 % des sujets, avec un gain attendu de 750. Cela représente un choix rationnel de la part de 65 % des personnes.

    pourquoi ce choix est il qualifié de rationnel?
    si on avait demandé aux gens quel est le plus grand gain moyen attendu dans sur une très grande population…

    certes…

    mais dans le cas d’UN choix le gain est ..inconnu.

  • Plus simplement, par rapport au titre et au 1er chapitre :
    Malgré l’apparence libérale des nudges parce qu’ils laissent le choix aux individus en dernier ressort, ils ne le sont pas parce qu’ils sont un moyen pour l’Etat de modifier leur comportement.

  • Je vois ce que l’on appelle nudge comme des leurres ou des appeaux visant à dérégler le raisonnement rationnel ou le libre-arbitre de chacun en vue de lui faire adopter un comportement convenu. Bref une tromperie de plus…

  • @kwatz « le nudge devrait être combattu pour la seule raison qu’il porte atteinte à la liberté individuelle » mille fois oui . C’est une question d’éthique. Qui sont ces personnes qui réfléchissent à influencer les comportements d’autrui ? Se prennent ils pour le Maître du Jeu ? Et quand bien même ces comportements seraient jugés (par qui ?, par eux ?) irrationnels , de quel droit s’arrogeraient il le pouvoir de vouloir les modifier ? Et qu’est ce qu’un comportement rationnel ? rationnel pour l’un , fou pour son voisin . Les fous justement , n est ce pas justement ces gens , ivres de pouvoir , se prenant pour des dieux , qui veulent régenter la vie d’autrui , au nom de quoi , on se le demande , mais la réponse est simple: par délire narcissique .

    • ouaip les moeurs changent..mais parce que les mentalités changent..la façon dont ils changent n’est pas anodine.

      il n’y pas que le nudge..les lois sur l’homophobies par exemple génèrent de l’homophobie, les lois contre l’antisémitisme….eyc..

  • Dommage il manque un ou deux exemples concrets de nudges. Est-ce que le bonus/malus pour l’achat d’un véhicule neuf en est un ? Plus généralement alors, les politiques de subventions n’en sont-elles pas ? Je prends ou je prends pas mais j’ai tout intérêt à prendre. Bref ça revient à dépenser le fric de tout le monde pour orienter le choix de chacun.
    Ce qui à mon avis ne marche pas, ce n’est pas le fait de l’exception individuelle de l’économie comportementale, c’est en effet que se passe t-il une fois que ces choix orientés ont donné satisfaction comme l’effet cobra.

    • que se passe t-il après

    • « il manque un ou deux exemples concrets de nudges »

      L’essentiel de la politique gouvernementale est faite de « nudges ». Pour les incitations économiques, écologiques, le « pass » sanitaire, la discrimination positive, le contrôle de la presse ou l’achat de votes …

      Le régalien, c’est démodé.

  • Plus qu’une erreur, je pense que les politiques incitatives sont des monstruosités.

    Dans la prise de décision, le raisonnement intervient en général pour légitimer un choix préalable. Ce choix est la résolution d’un conflit intérieur souvent subconscient.

    L’incitation vise à remplacer une contrainte externe par un conflit intérieur pour la personne contrainte. Cela permet à l’incitateur de ne pas paraître comme l’obstacle ou l’ennemi mais place les personnes dans des états psychologiques fortement néfastes.

    Notre volonté est utile pour se battre contre la nature, le sort ou d’autres. Mais être en conflit avec soi-même vous conduit directement chez le psy.

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