Afghanistan : l’échec cuisant de la tentation impériale américaine

President GW Bush visits Pentagon crédits US army (CC BY 2.0)

L’Afghanistan devait être la première guerre américaine en vue de reconstruire le monde de l’après-guerre froide. Ce fut un échec retentissant et lugubre.

Par Frédéric Mas.

Après presque 20 ans de conflits qui ont laissé l’Afghanistan plus instable que jamais, les Alliés plient bagage, laissant un pays assiégé par des Talibans en pleine dynamique de reconquête. L’armée américaine devrait avoir totalement quitté le sol Afghan le 11 septembre prochain. L’échec de la coalition menée par Washington n’est pas seulement une catastrophe humanitaire, économique et stratégique.

Elle est l’avatar sinistre d’une illusion impériale qui a aveuglé les élites politiques américaines pendant des décennies, leur laissant croire que l’interventionnisme politique et militaire tous azimuts permettrait de reconstruire un monde à leur image. Il n’en a rien été, au contraire.

L’illusion du moment unipolaire

La chute de l’Union soviétique a donné aux élites politiques américaines une impression de toute puissance. L’Amérique avait gagné la guerre froide non pas en jouant la temporisation et la prudence, mais en se lançant dans une stratégie agressive de domination militaire qui allait pousser l’empire soviétique à s’effondrer.

Cette logique de guerre, mobilisant l’État et lançant le complexe militaro-industriel dans une compétition effrénée pour la prééminence mondiale, a finalement favorisé ce qu’Hubert Védrines avait appelé « l’hyperpuissance américaine » : un État suffisamment puissant culturellement, diplomatiquement et militairement pour dominer le monde entier.

Peu d’observateurs firent remarquer qu’en s’instituant exécutif mondial sans contre-pouvoirs, l’Amérique se préparait à abuser de son pouvoir comme n’importe quel pouvoir sans limites concrètes. Plus étonnant encore, peu d’observateurs anticipèrent le retour de la Chine dans le jeu mondiale et donc la faiblesse conceptuelle de toute idée impériale américaine.

Dans un célèbre article publié dès 1990 dans la revue Foreign Policy, le néoconservateur Charles Krauthammer parlait déjà de l’ère post-soviétique comme d’un moment unipolaire, c’est-à-dire dominé exclusivement par les États-Unis.

La première guerre en Irak avait donné aux néoconservateurs le signal : le monde était désormais le terrain de jeu américain, et rien ne pouvait plus les arrêter pour le remodeler à son image. L’Afghanistan sera la première guerre américaine en vue de reconstruire le monde de l’après-guerre froide.

L’Afghanistan et l’occasion du 11 septembre

Les attentats du 11 septembre 2001 orchestrés par Al-Qaeda ont été l’occasion pour les tenants de l’empire américain de pousser auprès du président G. W. Bush, Jr l’agenda politique qu’ils ruminaient depuis déjà une décennie. Peu importe si le lien entre Ben Laden et l’Afghanistan était plus que ténu.

Lors du discours sur l’État de l’Union de 2002, le président des États-Unis choisit tout simplement de tordre la réalité pour justifier la guerre. Il explique que les services de renseignement ont découvert des plans de centrales nucléaires et d’installations publiques d’eau dans des caves tenues par Al-Qaida sur sol Afghan.

La « menace » fit suffisamment peur pour justifier l’intervention en Afghanistan tout comme la guerre préventive en Irak. La « quatrième » guerre mondiale était lancée, la troisième étant la guerre froide, contre cet ennemi aux contours fluctuants qu’était la « terreur » puis le terrorisme.

Aider l’Empire et mettre la main au porte-monnaie

Le rôle actif de l’Europe, dans cette configuration impériale, était de servir. En 2003 paraissait l’ouvrage de Robert Kagan intitulé « La puissance et la terreur ». Ce néoconservateur qui avait l’oreille de la Maison-Blanche y expliquait doctement que la divergence stratégique essentielle entre le vieux et le nouveau monde reposait sur la place de la force dans le domaine des relations internationales.

Alors que l’Europe rationalisait sa faiblesse en défendant la paix et la diplomatie en matière de politique étrangère, les États-Unis restaient dans la « posture du gladiateur » (Hobbes) défendant la démocratie dans le monde en s’appuyant sur sa formidable force de frappe militaire et politique. L’Amérique pour Kagan était un peu comme John McLane dans Die Hard, un héros défendant la veuve et l’orphelin malgré lui.

Il était donc bel et bon de lui témoigner sa gratitude, et surtout de participer militairement et financièrement à toutes ses expéditions à venir plus ou moins calquées sur la geste formidable d’un Ronald Reagan triomphant de l’Union soviétique1.

Le pamphlet fit grand bruit quand il fut traduit en France, mais ne représentait qu’un essai parmi tant d’autres visant à vendre l’image d’une Amérique non plus comme simple leader du monde libre, mais comme véritable administration néo-impériale du monde à venir. Et dans ce monde néo-impérial, personne n’avait son mot à dire en dehors de l’administration américaine elle-même.

Les USA désormais pouvaient engager n’importe quel conflit sur le globe, le rôle des Européens devaient être de les suivre et même de les soutenir financièrement. L’OTAN, de fait, se trouvait désormais mobilisé pour l’empire, bien loin de son rôle de défense et de protection de l’Europe Occidentale.

L’unipolarité se doublait d’une volonté d’hégémonie politique, technologique et stratégique méprisante à la fois des ennemis et des alliés, ces derniers étant priés de se soumettre sans discuter. Et ceux qui discutèrent, comme le firent la France ou l’Allemagne au moment de la seconde guerre du Golfe, s’attirèrent les foudres des bureaucrates de Washington rhabillés en Cicéron d’opérette.

Afghanistan : la catastrophe humanitaire et stratégique

Mais rien ne se déroula comme prévu : déclencher des guerres sans savoir les terminer a un coût humain et matériel extraordinaire que les élites de l’ère Bush n’avaient visiblement pas anticipé. Après avoir chassé les Talibans du pouvoir en Afghanistan, les Américains poussèrent un régime à leur image dirigé par Hamid Karzai puis Ashraf Ghani.

Le nouveau pouvoir afghan devait être une démocratie libérale, avec son parlement, ses élections et ses droits protégés par l’État. Dans The American Conservative, James Bovard rappelle même que Bush avait justifié l’intervention américaine pour « protéger le droit des femmes2 » dans un pays notoirement dominé par un Islam particulièrement réactionnaire.

Le gouvernement transitoire afghan fut porté à bout de bras par les États-Unis à coups de milliards de dollars. Sans aucune légitimité aux yeux d’un pays fracturé ethniquement et culturellement, notoirement corrompu, il reste essentiellement circonscrit à la ville de Kaboul.

Lors de la réélection de Karzai en 2009, après des élections contestées, le gouvernement adopte une loi autorisant les maris à violer leurs femmes, et éventuellement à les laisser mourir de faim en cas de refus de l’acte sexuel. La démocratisation promise du pays n’a jamais eu lieu, et les femmes, mais aussi les jeunes garçons, sont restés des citoyens de seconde zone et des proies sans véritable protection constitutionnelle.

Les États-Unis ont perdu un peu moins de 2000 hommes (la France en perdit 89), l’armée régulière afghane sans doute des dizaines de milliers (ils ont arrêté de compter) et les pertes civiles se situent selon l’ONU entre 32 000 et 60 000.

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C’est aussi leur réputation que l’Amérique perdit en Afghanistan : comme en Irak, on découvrit que l’administration américaine avait créé et encouragé la torture, pratiques aux antipodes des arguments moraux brandis par les défenseurs de l’empire américain de l’époque.

Les défenseurs de l’Empire n’ont tiré aucune leçon de leur échec en Irak et en Afghanistan, et continuent régulièrement à presser l’exécutif américain d’employer la force pour défendre la prééminence américaine dans le monde.

Comme l’observait Nassim Nicholas Taleb, tant que cette fraction de l’élite occidentale ne jouera pas sa peau, et pourra encourager à la guerre sans en endurer directement le coût sur leurs vies, leurs familles et leurs intérêts, ils continueront à s’aveugler et à défendre les guerres perpétuelles loin de chez eux.

  1. Quitte, là encore, à tordre l’histoire pour attribuer aux USA le beau rôle et à l’Europe celui de suiveur passif, ce qui n’a jamais été le cas, comme l’a bien montré Pierre Hassner dans son livre publié peu de temps après La Terreur et l’Empire. La violence et la paix II.
  2. Argument repris en France par Nicolas Sarkozy pour justifier l’envoi de militaires français au sein de la coalition de l’OTAN patronnée par les États-Unis.
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