La société du sexe négatif

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La sexpositivité est merveilleuse et tout à fait possible, mais elle est toujours contre-culturelle.

Par Jacob Falkovich.
Un article de Quillette

La sexualité va mal. Peu d’entre nous ont des rapports. Ceux qui en ont en ont de moins en moins et ont tendance à les trouver plus laborieux et moins satisfaisants que ce qu’ils espéraient. La question est donc la suivante : comment cela peut-il se produire dans une société qui valorise la sexualité plus qu’elle ne l’a jamais fait dans son Histoire ?

Le fait que la culture mainstream et ses myriades de sous-cultures considèrent le sexe comme quelque chose de positif va de soi. Les démons des grossesses non désirées et des maladies sexuellement transmissibles potentiellement mortelles ne sont pas près de ressurgir grâce aux contraceptifs et aux antibiotiques.

Le sexe n’est plus un tabou et l’acceptation est devenue courante. Aujourd’hui, il est honteux d’avoir honte lorsque l’on parle de sexualité. Ce qui était caché il y a encore 30 ans est maintenant affiché partout, dans les publicités, les films ou les comptes Instagram.

Davantage de sexe ce n’est pas mieux de sexe

Mais tout cela est-il vraiment sexuellement « positif » ? Si les standards de la sexualité positive sont simplement de promouvoir davantage de sexe, alors aucune réponse n’est à trouver. De toute façon, quantité et qualité ne sont pas les deux éléments les plus intéressants ; nous ne qualifierions pas une culture de la malbouffe, abondante et calorique, de « positive » ?

Wikipédia définit la sexpositivité comme une « attitude envers la sexualité humaine qui considère toutes les activités sexuelles consenties comme fondamentalement saines et plaisantes, et qui encourage le plaisir sexuel et l’expérimentation sexuelle ».

Cela sonne plus comme la manière dont les gens idéalisent la sexpositivité : santé et plaisir ! Le sexe qui fait du bien et dans lequel on se sent bien, qui laisse tous les participants en meilleure posture, leurs relations plus fortes, leurs corps et leurs âmes nourris. Le sexe positif.

Le problème est que la sexpositivité ne résulte pas d’une simple attitude. Elle résulte de l’acquisition de compétences physiques et spirituelles et du discernement de ces compétences chez les autres. Il peut s’agir d’un effort intimidant, qui nécessite à la fois des instructions et des encouragements.

Ces deux éléments sont manifestement absents de toutes les cultures et sous-cultures traditionnelles que je connais. Elles ont toutes leurs propres critères, comme le consentement ou le mariage, pour déclarer si le sexe est permis ou non, et non s’il est bon ou mauvais. Et lorsqu’elles abordent les aspects détaillés du sexe, elles se concentrent presque exclusivement sur les aspects négatifs.

Les conservateurs sont sexuellement négatifs. Ils considèrent le sexe comme dangereux et corrupteur, devant être réprimé et réglementé au nom de l’ordre social et des valeurs familiales. Le christianisme traditionnel promet que le sexe sera divin si l’on attend le mariage (et si l’on est hétérosexuel, monogame et pas trop pervers), mais il offre peu de conseils sur la manière d’y parvenir, ou sur ce qu’il faut faire si les jeunes mariés vierges découvrent que les sexualités qu’ils ont refoulées jusqu’au jour heureux sont moins compatibles.

Les progressistes sont sexuellement négatifs. Ils soutiennent les manifestations de la sexualité (en particulier de la part des femmes et des minorités sexuelles), mais soupçonnent souvent l’acte lui-même de harcèlement, de manipulation, d’exploitation ou d’une myriade d’autres formes de violence traumatisante sans fin.

La vision dworkinienne selon laquelle tout rapport hétérosexuel est une extension de la domination générale des femmes par les hommes est présente comme un courant sous-jacent dans de nombreux féminismes, même lorsqu’elle n’est pas explicitement énoncée. On a l’impression que dans une utopie progressiste, tout le monde affiche sa sexualité comme un marqueur d’identité, mais personne ne va jusqu’à flirter ou coucher avec quelqu’un.

Les masculinistes (RedPill) sont sexuellement négatifs. Ils considèrent le sexe non pas comme une expérience positive en soi, mais principalement comme un moyen de marquer des points dans la hiérarchie compétitive des hommes.

Ce point de vue est partagé à la fois par les incels qui acceptent avec fatalisme leur place dans le sous-sol (de maman) de cette hiérarchie et par les gourous alpha autoproclamés de la masculinosphère qui expliquent à leurs disciples que le sexe est un outil utilisé par les femmes pour priver les hommes de leur vitalité et de leurs revenus.

Les dragueurs apprennent des trucs vulgaires pour coucher avec des femmes désespérées qui font semblant de tomber amoureuses d’eux, aucune des parties n’ayant de respect pour l’autre ou d’investissement dans la qualité de l’expérience de l’autre. Les hommes qui suivent leur propre voie sont sexuellement négatifs – du moins, ils ne prétendent jamais le contraire.

Les politiciens sont sexuellement négatifs et cherchent principalement des éléments d’expression sexuelle à proscrire et à réglementer lorsqu’ils ne sont pas impliqués dans leurs propres scandales sexuels ; et surtout lorsqu’ils le sont.

La culture d’entreprise est sexuellement négative. Le travailleur idéal a peur de flirter avec qui que ce soit au travail, et reste au bureau trop tard pour flirter avec qui que ce soit en dehors.

Le système éducatif est sexuellement négatif, surtout lorsqu’il se livre à une éducation sexuelle.

Les médias sont sexuellement négatifs. Ils s’intéressent principalement au sexe qui viole la loi ou les normes de consentement, ou qui est au moins misérable et traumatisant. Si Aziz Ansari avait été un amant habile et généreux, qui aurait laissé son amant extatique de plaisir et émotionnellement élevé, aucun journal n’aurait jamais publié cette histoire. Mais comme l’expérience sexuelle de sa compagne a été totalement négative, elle a fait la Une des journaux.

Le capitalisme ne vend pas de sexe

Le capitalisme sait que le sexe fait vendre, mais il ne vous vend pas le sexe. On vous vend du sex-appeal, c’est-à-dire des attributs qui font que vos pairs (et vous-même) vous considèrent comme digne de sexe. Le sex-appeal est vendu de nombreuses façons : montres de luxe, robes de luxe, diplômes de luxe, croyances de luxe.

Les gens peuvent tomber dans l’obsession narcissique d’acquérir une valeur sexuelle qui exclut toute intimité réelle. Même si ce destin est évité, l’effort consacré à l’acquisition de la valeur sexuelle n’est pas consacré à la connexion avec des partenaires intimes. Une bonne sexualité ne contribue pas aux chiffres de vente d’une marque ou au PIB d’une nation.

Il est peut-être absurde d’attendre de toute culture une attitude positive en matière de sexualité. Si la culture est simplement l’ensemble des histoires que les gens se racontent pour s’entendre collectivement et établir un ordre et une hiérarchie, elle n’a pas de place pour l’affaire privée et désordonnée qu’est le sexe.

Camille Paglia va encore plus loin en imaginant la plupart des arts et de la philosophie occidentaux comme une défense contre la nature chaotique, sale et démoniaque des rapports sexuels. La civilisation a toujours été un moyen de contrôler le sexe, et non de le promouvoir.

Si la culture a toujours été sexuellement négative, qu’est-ce qui a changé ? Une des différences est qu’aujourd’hui les cultures prétendent être sexuellement positives, simplement parce qu’elles sont sexuellement permissives. Mais il s’avère que l’absence de permission n’a jamais été le principal obstacle.

Les limites peuvent être un guide aussi souvent qu’un obstacle, et un garde-fou contre les relations sexuelles qui ne sont pas « saines et agréables », quelle que soit l’attitude. Mais dans une culture d’indulgence sexuelle, l’absence d’indulgence rejette la faute sur l’individu et absout la société. Les célibataires, en particulier les jeunes hommes et les femmes âgées, sont plus souvent l’objet de mépris que de compassion.

Un autre changement est que la culture est plus omniprésente et envahissante. Si les gens avaient l’habitude d’apprendre la sexualité de leurs amis, ces interactions sont désormais remplacées par celles avec des influenceurs sur les médias sociaux.

Le porno, Hollywood, les magazines et les diverses sous-cultures d’internet avec leurs idéologies sexuelles sont impossibles à éviter en dehors de la grotte ou du village Amish. La société envahit et transforme le sexe en un jeu d’identité, de consommation, d’affiliation politique et de narcissisme.

Le chemin vers une sexualité positive peut commencer dans l’une de ces sous-cultures, mais c’est généralement un voyage privé et difficile. La bonne attitude pour s’y engager est peut-être de considérer, de manière contre-intuitive, que le sexe, par défaut, est bizarre et intimidant, et que vous, par défaut, n’êtes pas doué pour cela. À partir de ce point de départ, vous pouvez faire des progrès.

Un soir, je suis allé à un rendez-vous, et après que nous avons eu fini de faire l’amour pour la première fois, elle m’a demandé : qu’est-ce que je pourrais faire mieux ou différemment la prochaine fois ? Ce fut une révélation pour moi, non seulement l’attitude de curiosité et d’amélioration, mais aussi la vulnérabilité qu’il faut pour poser cette question et y répondre.

Je suis sûr que cette question est posée dans des centaines de chambres chaque nuit par des personnes plus sages que moi, mais je ne la verrai pas dans les journaux, dans les films à succès, sur l’Instagram des influenceurs ou sur Pornhub.

La sexpositivité est merveilleuse et tout à fait possible, mais elle est toujours contre-culturelle.

Traduction de Geoffroy Antoine pour Contrepoints.

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