Mikhaïl Gorbatchev et la perestroïka

Gorbatchev prend la parole au palais des congrès du Kremlin le 1er février 1987BY RIA Novosti Archive(CC BY-SA 3.0) — RIA Novosti Archive, CC-BY

Il y a 36 ans, la perestroïka a été une entreprise de réforme qui a provoqué la chute du système soviétique qu’elle entendait moderniser.

Par Jean-Robert Raviot1.
Un article de Conflits

Mikhaïl Gorbatchev est né le 2 mars 1931 dans une famille paysanne du territoire de Stavropol (Russie méridionale). En 1950, il est reçu au concours d’entrée de la faculté de droit de la très prestigieuse Université d’État de Moscou. Membre des Jeunesses communistes (Komsomol), il est admis dès 1952 dans les rangs du parti communiste.

En 1953, il épouse une étudiante de la faculté de philosophie, Raïssa Titarenko (1932-1999), qui deviendra trente ans plus tard l’une des épouses de dirigeants politiques les plus célèbres de la planète.

En 1955, une fois diplômé, le jeune Gorbatchev entre à la Prokuratura (parquet général) de l’URSS. Il en est presque immédiatement écarté en vertu d’un décret secret pris par Khrouchtchev qui interdit aux jeunes juristes frais émoulus de la faculté d’exercer les fonctions de procureur, au motif que la promotion massive de jeunes procureurs avait facilité, dans les années 1930, l’organisation de purges massives que des professionnels plus expérimentés auraient sans doute refusé de cautionner.

Gorbatchev regagne alors Stavropol et gravit les échelons de la hiérarchie régionale du Komsomol, puis du parti. En 1971, il est nommé premier secrétaire du comité du parti de Stavropol et membre du comité central. Agé de 40 ans, il est le plus jeune membre de cette instance, où il représente une région agricole et, à ce titre, se voit promu secrétaire du comité central chargé de l’agriculture en 1978.

Protégé par le chef du KGB, Iouri Andropov (secrétaire général du PCUS de novembre 1982 à février 1984), en 1981, il entre au bureau politique, « saint des saints » du pouvoir soviétique dont il devient le benjamin. Sa promotion rapide doit beaucoup à la position géographique de la région de Stavropol, au piémont du Caucase. Toutes les stations thermales où se repose l’élite suprême pendant une partie de l’été y sont situées.

Il est du devoir du premier secrétaire de cette région d’accueillir les hauts dignitaires et de se tenir à leur disposition.

Ainsi, depuis 1971, Gorbatchev s’est personnellement occupé du séjour en villégiature de tous les membres du bureau politique et de bien des ministres, ambassadeurs, hauts responsables de l’armée et des services de sécurité, patrons des ministères économiques ou de grandes entreprises. À la mort de Konstantin Tchernenko en 1985, il est élu secrétaire général du PCUS, à une voix près.

Il lance la perestroïka et préside au processus de désarmement et de détente avec l’Occident qui aboutit au désengagement unilatéral et total de l’URSS en Europe de l’Est, à la chute du mur de Berlin et à la réunification de l’Allemagne (1990).

Gorbatchev, populaire en Europe, impopulaire en URSS

Au moment où il reçoit le prix Nobel de la paix (1990), une campagne internationale de publicité en sa faveur, inégalée dans l’histoire de la fabrication de l’image des chefs d’État – la gorbymania – est orchestrée dans les pays occidentaux. L’élégance et le goût des mondanités du couple Gorbatchev font le reste : Gorbatchev devient la coqueluche de médias occidentaux qui en font le symbole d’une « nouvelle URSS ».

Cette popularité contraste vivement avec sa forte impopularité en Russie et plus généralement dans les pays issus de l’URSS où il est vu comme le fossoyeur de la puissance soviétique humiliée et perdue.

Ses réformes économiques qui butent dès le départ sur la réticence de l’appareil du parti à les appliquer se soldent par un échec patent. Dans la conscience collective, elles demeurent associées aux pénuries massives et à l’inflation galopante qu’elles ont occasionné. Quant à ses réformes politiques, favorablement perçues comme libérales dans les pays occidentaux, elles ont aussi débouché sur la liquidation du système soviétique et le démantèlement de l’URSS…

Après sa démission, en décembre 1991, du dernier mandat officiel qu’il occupait, président d’une URSS qui a cessé d’exister, il mène la carrière d’un ancien président, donnant des conférences dans le monde entier.

Il a créé la « Fondation Gorbatchev », institution de recherche en science politique et en sciences sociales basée à Moscou. En outre, il préside la « Croix-Verte internationale », une ONG internationale de défense de l’environnement.

Cinq ans après son éviction du sommet de l’État, son impopularité était toujours au zénith en Russie. Candidat à la présidence de la Russie en 1996, il n’a guère obtenu que 1,1 % des voix. La trajectoire politique de Mikhaïl Gorbatchev fournit une parfaite illustration de la célèbre maxime « nul n’est prophète en son pays »…

Perestroïka, glasnost, démocratisation et chute de l’URSS

Lorsqu’il lance la perestroïka (littéralement : « restructuration »), Mikhaïl Gorbatchev incarne à 47 ans l’espoir de tous ceux qui, au sein de l’appareil du pouvoir soviétique, ont acquis la conviction que l’URSS est confrontée à une crise structurelle dans tous les domaines.

Ce slogan désigne les réformes que le nouveau secrétaire général a décidé d’entreprendre pour réformer le système soviétique. Dès ses débuts, la perestroïka est une opération de communication politique à grande échelle destinée à redorer le blason de l’URSS auprès de l’opinion publique occidentale afin de restaurer son crédit auprès des élites et des décideurs occidentaux.

En 1986, Gorbatchev fait paraître un livre, Perestroïka, traduit en 32 langues et diffusé sur toute la planète. Preuve de l’efficacité de cette stratégie de séduction, le vocable va vite entrer dans le lexique politique des langues occidentales.

Première étape de la perestroïka, la politique dite d’accélération (ouskorenie) vise à réintroduire progressivement les mécanismes de marché en URSS et à élargir la marge d’autonomie des entreprises. Elle comprend des réformes qui font la part belle à la technocratie industrielle et se heurtent à l’opposition des premiers secrétaires régionaux du parti, qui y voient une menace pour le pouvoir de contrôle qu’ils exercent localement sur l’économie.

Gorbatchev opère donc dans les rangs de l’appareil du parti la purge la plus importante depuis les années 1930 : près de la moitié des membres du Comité central du PCUS sont renouvelés en 18 mois (1986-1988).

Prenant vite conscience que les nouveaux secrétaires régionaux sont tout aussi rétifs aux réformes que les anciens, le secrétaire général du PCUS décide d’employer, pour les stimuler, l’arme de la glasnost’.

Après la perestroïka, la glanost’

Ce terme, lui aussi entré dans le vocabulaire politique occidental, a été traduit par « transparence ». La glasnost’ désigne la deuxième phase de la perestroïka. Il doit être plus précisément traduit par « publicité » – au sens juridique de la « publicité des débats ».

Pour contraindre l’appareil du parti à le suivre dans son entreprise réformatrice, Gorbatchev impose une ouverture jusqu’ici inédite de l’espace public. Dans la plus pure tradition léniniste, la glasnost’ est une arme du pouvoir contre les récalcitrants aux réformes, dénoncés comme autant d’éléments « conservateurs » dont on cherche à éroder les positions et les dogmes.

Un à un, les tabous de l’histoire sont brisés et les dysfonctionnements du système soviétique sont dénoncés avec une vigueur croissante. L’espace public est ouvert à de nouveaux acteurs jusqu’ici privés de parole et assez rapidement l’entreprise de libéralisation échappe au pouvoir. La légitimité du parti s’en trouve fortement ébranlée.

La stratégie de Gorbatchev consiste en une vaste opération de désinformation consistant à faire croire au monde entier l’existence d’une opposition irréductible entre les « réformateurs » et les « conservateurs », alors que cette présentation ne correspond pas aux véritables clivages qui scindent les échelons supérieurs du parti en de multiples clans et groupes d’intérêt.

Gorbatchev donne à croire que les « réformateurs » sont en danger constant, que les « conservateurs » sont toujours majoritaires au sein de l’appareil du parti et qu’ils s’opposent systématiquement à sa politique de désarmement et de désengagement militaire…

En fait, les « conservateurs », qui ne se comptent pas seulement dans les rangs de l’appareil du parti, mais aussi dans ceux de la technocratie des directeurs d’usines, expriment avant tout leur crainte de voir le système soviétique tout entier s’effondrer sous l’effet de réformes souvent conduites de manière velléitaire et irréfléchie.

La stratégie de la glasnost’ apparaît de manière emblématique en janvier 1987, lorsque la décision est prise de retransmettre la séance plénière du Comité central du PCUS en direct à la télévision. Gorbatchev y apparaît comme devant justifier chacune de ses réformes face à un appareil agressif, fossilisé et incompétent.

Démocratisation, troisième phase de la perestroïka

C’est dans le prolongement de la glasnost’ qu’est lancée la démocratisation, la troisième étape de la perestroïka. La XIXèmeconférence du PCUS (juin-juillet 1988) constitue l’apogée de la glasnost’. Tous les débats sont télédiffusés.

Mais la glasnost’, tactique de marginalisation de la partitocratie, finit par se retourner contre ses promoteurs. « Le vent a tourné », déclarait Boris Eltsine en 1989, poursuivant : « le processus de démocratisation est irréversible et il doit être mené à son terme ».

En 1988, le secrétaire général du PCUS avait imposé à tous les premiers secrétaires régionaux du parti -de façon à se débarrasser des derniers réfractaires à la perestroïka- d’être élus à la tête des comités exécutifs des soviets pour se maintenir à la tête des comités du parti.

Gorbatchev justifie cette mesure par la nécessité de renforcer les institutions en le démocratisant. Il provoque ainsi le transfert du pouvoir réel des instances du parti vers l’État.

L’élection du nouveau Congrès des députés du peuple en mars 1989 achève de jeter le discrédit sur un parti divisé, affaibli et profondément déstabilisé. Le nouveau Parlement soviétique, où pour la première fois de l’histoire de l’URSS, une partie des députés ont été élus par un scrutin pluraliste, devient l’épicentre de la vie politique. Là où ils se présentaient face à d’autres candidats, les membres du PCUS sont le plus souvent battus.

Pour Mikhaïl Gorbatchev, le Congrès des députés du peuple devient la source principale de légitimité politique. En février 1990, cette institution vote la création d’un poste de président de l’URSS afin de permettre à Mikhaïl Gorbatchev d’occuper la fonction suprême.

Le secrétaire général du parti est élu président en mars 1990, le jour même où le parti, par un vote de la même institution, a été privé de son rôle dirigeant…

En août 1991, le putsch des « conservateurs », qui déclarent vouloir écarter provisoirement Gorbatchev du pouvoir pour sauver l’URSS de la désagrégation en instaurant l’état d’urgence, vient à point nommé conforter la grille de lecture du président de l’URSS, selon lequel il est le seul garant de la poursuite des réformes…

La mise en échec des putschistes par le président de la Russie, Boris Eltsine, sonne le glas du combat entre « réformateurs » et « conservateurs », met fin à la perestroïka et, ce faisant donne le coup de grâce à l’URSS. L’histoire de la perestroïka comporte de nombreuses zones d’ombre, mais il n’est guère contestable que cette entreprise de réforme a provoqué la chute du système soviétique qu’elle entendait moderniser.


Sur le web

  1. Docteur en sciences politiques. Professeur de civilisation russe contemporaine à l’université Paris-Nanterre.
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