Entre l’Iran et la Turquie : quelle place pour la Russie ? Retour sur la crise syrienne

Bachar el-Assad painted portrait BY thierry ehrmann (CC BY 2.0) — thierry ehrmann, CC-BY

Comment la Russie a-t-elle fait pour s’imposer là où la Russie impériale et l’Union Soviétique ont été expulsées ? C’est ce que tente d’expliquer le petit livre d’Anastasia Protassov.

Par Eugène Berg.
Un article de Conflits

Entre mars 2011, début de la guerre civile syrienne, et janvier 2017, date de la première réunion d’Astana entre la Russie, la Turquie et l’Iran, Moscou est devenu le principal acteur diplomatique et militaire au Moyen-Orient, région dont il s’était retiré dès avant l’effondrement de l’URSS, comme l’atteste son bas profil durant la première guerre du Golfe de 1991.

Comment la Russie a-t-elle fait pour s’imposer là où même la Russie impériale n’avait touché que la marge, et où l’Union Soviétique avait été littéralement expulsée après la décision du président Sadate en 1972 (sauf la Syrie et l’Irak) ?

C’est ce que tente d’expliquer le petit livre d’Anastasia Protassov.

L’auteur analyse les causes de l’impuissance des Occidentaux : priorité donnée au droit humanitaire sur le droit international classique, fondé sur la souveraineté et l’intégrité territoriale des États, largement invoqué par Moscou, impuissance des Européens, retrait volontaire des États-Unis…

Le souci des Russes, échaudés par l’expérience irakienne et surtout libyenne de 2011, de revenir au premier plan, d’apparaître des alliés fiables et de garantir la stabilité des régimes amis, s’est doublé du souci d’éviter la contagion du djihadisme dans une zone proche de ses frontières (quelque 800 km à vol d’oiseau du turbulent Caucase) et où de nombreux citoyens russes ou d’anciennes Républiques soviétiques, plus de 5000, sont venus s’engager auprès de l’État islamique.

En contrepoint, les hésitations et les contradictions des opposants à Assad et de leurs alliés, n’ont pas manqué. Ainsi, ce fut pour la Russie une formidable occasion donnée de tester et de développer ses équipements et ses tactiques militaires, accroissant ainsi sa crédibilité régionale.

Ce livre fournit une analyse des relations entre Moscou et la Turquie, complexes mais mutuellement profitables, et avec l’Iran, acteur décisif sur le terrain dont il lui a fallu parfois limiter les ambitions.

Apparaît en filigrane le succès d’une diplomatie russe qui a su pour la première fois rassembler autour d’une même table les deux puissances régionales majeures, toutes deux présentes sur le terrain de la guerre civile, et arbitrer entre les soutiens au régime d’Assad et les soutiens aux rebelles.

Au-delà des succès diplomatiques et militaires, ce qui ressort, c’est la cohérence et la continuité d’une politique russe fondée sur le maintien à tout prix du régime d’Assad, jugé garant de la stabilité du pays, de la stabilité régionale et des intérêts russes. A contrario le « ni-ni » des Occidentaux (ni Assad, ni Daesh), trop longtemps maintenu, les a conduits à disperser leurs efforts et leurs appuis.

Dans cette crise, la France, ancienne puissance mandataire, n’a joué aucun rôle particulier en dehors du bloc occidental, si ce n’est de pousser à l’intervention aérienne après l’usage des gaz par Damas, projet auquel elle a dû renoncer fin août 2013 quand elle s’est retrouvée seule après les défections américaine et anglaise.

Le calme désormais restauré, le régime d’Assad sauvegardé, quelles sont en définitive les perspectives économiques de la Russie dans la région, en dehors des ventes d’armes en général et de la fourniture d’hydrocarbures à la Turquie ?

Si Moscou a gagné la guerre, les Russes sont loin d’avoir gagné la paix et peinent à mobiliser pour la reconstruction d’un pays exsangue, dont le coût est estimé de 150 à 200 milliards de dollars sinon plus, et les financiers ne se pressent pas au portillon.

Le retour d’une politique plus active des États-Unis avec l’élection de Joe Biden risque de limiter un peu plus les bénéfices tirés par la Russie des succès de sa diplomatie et de son outil militaire.

Les Russes semblent avoir compris mieux que d’autres à quel point le monde est devenu multipolaire. Ils cherchent plutôt à profiter avec pragmatisme de toutes les occasions pour pousser leurs intérêts en apparaissant prendre en compte ceux des autres, avec une prime permanente à la stabilité des régimes quels qu’ils soient. La relation Russie/Turquie/Iran est en fait une leçon diplomatique de multipolarité.

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