Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui »

Découvrez le dernier ouvrage d’Arthur Dreyfus, dans cet article plein d’humour.

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Arthur Dreyfus, « Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui »

Publié le 28 mars 2021
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Par Matthieu Grimpret.

Arthur Dreyfus a beau avoir atteint les rives de la trentaine, après déjà dix années passées au cœur de la République des lettres, il reste un jeune prodige. Magicien du matin, il est loin d’avoir épuisé tous ses tours. Et nous, d’en prendre plein les yeux et l’esprit. La preuve ? Son dernier livre, Journal sexuel d’un garçon d’aujourd’hui (POL). Un pavé inattendu : 2300 pages ! Oui, 2300 pages – et autant d’angles pour y pénétrer.

Des angles droits, pas forcément les plus intéressants : la psychanalyse (« L’art tue dru, fût-ce la mère ? »), l’anatomie (« Quelle est la différence scientifique entre une verge et un phallus ? ») ou la philosophie (« La vie sexuelle des benthamiens est-elle plus jouissive que celle des situationnistes ? ») ; des angles aigus, plus coquins : la politique (« Arthur Dreyfus est-il vraiment de gauche ?1») ou le show-biz littéraire (« Arthur Dreyfus aurait-il dû casser la figure d’Eddy Bellegueule ? ») ; et bien sûr, des angles obtus, sur lesquels on risque de se casser les dents : parmi eux, l’angle moral.

Aborder sous l’angle moral un livre qui raconte par le menu cinq années de vie sexuelle (mais pas que ça, D*** merci !) n’est pas illégitime, c’est le moins qu’on puisse dire.

À cause des scènes de fellation et de sodomie, exposées non sans style, mais sans réserve, de manière souvent crue ? Affirmatif, diront certains : Dreyfus est coupable ! (facile)

D’autres n’en feront pas tout un fromage : le sexe, ça va, ça vient, concave, convexe, ça dépend d’où on regarde. D’ailleurs, le titre du livre est trompeur : il s’agit moins d’un journal sexuel que d’un journal littéraire empoignant le sexe, non par plaisir de le tenir entre les mains, tel Picsou ses louis d’or, mais pour pouvoir le hisser plus efficacement sur la table d’observation.

Au fond, Dreyfus racontant ses plans, on est plus proche de Simone Weil racontant l’usine (la rigolade en plus), voire de Thérèse d’Avila racontant le Château (la voie purgative en moins), que de Régine Deforges racontant ses parties de jambes en l’air, trop propres pour être honnêtes. Dreyfus, c’est du méta-sexuel, comme il existe du méta-politique.

Non, en réalité, si l’angle moral est légitime, c’est à cause de toutes ces pensées, ces paroles, ces actions et ces omissions qui, chez l’auteur, pourraient passer, après casuistique de haut vol (l’impétrant est malin), pour des mensonges, des infidélités, des manipulations. Des atteintes à la justice et à la charité, en somme.

L’angle moral, donc, pourquoi pas… Mais je fiche mon billet (s’il lui en reste de ses passes, que Dreyfus m’en prête un) qu’on – bis repetita placent – s’y casserait les dents.

Jugeons-en.

Dès mes premières minutes de lecture, D*** seul sait pourquoi, un grand homme s’est imposé à mon esprit : Jean-Marie Aaron, cardinal Lustiger (1926-2007).

Non parce que, comme Dreyfus, il était juif – même si, ça aussi, c’est un angle diablement intéressant (« Plus que le rapport à la mère et la sexualité des adolescents, le vrai tabou d’Arthur Dreyfus n’est-il pas sa judéité ? » ou « Raconter ses obsessions sexuelles, est-ce guérir de l’idolâtrie et prendre le chemin de la techouva ? » ou encore « Arthur Dreyfus finira-t-il en Benny Lévy gay ? »).

Alors pourquoi Lustiger ? Parce que son existence donne, en miroir, ou en creux, en tout cas par le haut, la clé littéraire de ce qu’Arthur Dreyfus a écrit – non : est en train d’écrire.

L’archevêque de Paris était un homme désagréable, machiavélique et impitoyable – et en même temps, il a réalisé pour l’Église et le monde une œuvre pastorale, spirituelle, intellectuelle, culturelle unanimement reconnue. Il a porté du fruit comme peu d’hommes l’ont fait. Et pourtant – bis repetita placent – ce type était un affront vivant à la justice et à la charité.

Il s’en rendait compte, d’ailleurs – il y a deux vertus qu’il avait peut-être plus que les autres (ça tombe bien, ce sont les plus décisives) : la lucidité et l’humilité, c’est-à-dire la conscience que les voix/voies du Seigneur sont impénétrables. Au point qu’on lui prête le mot suivant, génial et prophétique : « Si le Bon Dieu avait voulu que je soies saint, il ne m’aurait pas fait archevêque de Paris ». Et l’histoire ajoute : un grand archevêque de Paris.

Eh bien, c’est pareil : si le Bon Dieu avait voulu qu’Arthur Dreyfus soit saint, il ne l’aurait pas fait écrivain. Et la littérature ajoute : un (futur) grand écrivain.

 

  1. En réalité, son aversion pour les chasses à l’homme idéologiques et les systèmes sectaires, sa bienveillance à l’égard de l’hommerie, son aversion pour la bien-pensance, son pragmatisme, le rapprochent plus d’une forme de libéralisme un peu foutraque.
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