« Pourquoi je ne suis pas conservateur »

Qu’est-ce qui différencie le libéralisme du conservatisme ? Petite réflexion à partir d’un texte classique de Friedrich Hayek.

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Friedrich August von Hayek, 27th January 1981, the 50th Anniversary of his first lecture at LSE, 1981 By: LSE Library - Flickr Commons

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« Pourquoi je ne suis pas conservateur »

Publié le 27 février 2021
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Par Nicolas Jutzet.

Parmi les reproches faits au libéralisme par le grand public, revient souvent l’idée qu’il serait conservateur, qu’il souhaite freiner le progrès, notamment social. En bref, qu’il défendrait les intérêts du statu quo.

Pour répondre à cette accusation, il s’avère nécessaire d’en comprendre les fondements. Dans Pourquoi je ne suis pas un conservateur, Friedrich Hayek identifiait déjà parfaitement le problème :

En une époque où presque tous les mouvements réputés progressistes recommandent des empiétements supplémentaires sur la liberté individuelle, ceux qui chérissent la liberté consacrent logiquement leur énergie à l’opposition. En cela, ils se trouvent la plupart du temps dans le même camp que ceux qui d’habitude résistent aux changements.

Il serait de fait simpliste de réfuter sans autre argument ce reproche, car il s’appuie sur une part de vérité incontestable. Rappelons d’abord qu’un libéral ne se positionne pas pour ou contre le conservatisme : il peut à la fois être conservateur sous un certain plan, ce qui peut être résumé par l’affirmation de Mathieu Laine selon laquelle « le libéralisme est la seule idéologie qui n’aspire pas à changer l’Homme mais à le respecter », et progressiste sous un autre, car comme le rappelle Hayek « le libéralisme n’est hostile ni à l’évolution ni au changement ; et là où l’évolution spontanée a été étouffée par des contrôles gouvernementaux, il réclame une profonde révision des mesures prises ».

Ce qui unit les libéraux, c’est d’abord le primat de la liberté et de l’ordre spontané qui en jaillit. Tant les conservateurs que les socialistes abhorrent les conséquences de cette spontanéité et tentent d’y remédier.

Conservatisme versus libéralisme

Le premier point qui différencie les libéraux et les conservateurs est leur approche du changement.

Selon Hayek :

L’un des traits fondamentaux de l’attitude conservatrice est la peur du changement, la méfiance envers la nouveauté en tant que telle, alors que l’attitude libérale est imprégnée d’audace et de confiance, disposée à laisser les évolutions suivre leur cours même si on ne peut prévoir où elles conduisent.

Dans son analyse, il admet volontiers que cette prudence face au changement, notamment des institutions, peut parfois être légitime. L’opposition devient problématique quand elle justifie un usage des pouvoirs politiques pour y remédier. Les conservateurs souhaitent mettre les institutions au service de leur vision sociétale.

L’usage de la force est un deuxième élément qui oppose libéraux et conservateurs.

Pour Hayek :

[Il existe]une complaisance typique du conservateur envers l’action de l’autorité établie, et sa préférence pour le fait que celle-ci ne soit pas affaiblie par le traçage de limites définies. Cela est difficilement compatible avec la protection de la liberté. En général, on peut sans doute dire que le conservateur ne voit rien à redire à l’usage de la contrainte ou au recours à l’arbitraire, dès lors que l’intention est de servir ce qu’il considère comme des buts louables.

Ce penchant indique que comme les socialistes, les conservateurs combattent en premier lieu pour le pouvoir et non pour le limiter.

Hayek ajoute :

Comme le socialiste, le conservateur se considère autorisé à imposer aux autres par la force les valeurs qu’il révère.

Cette réalité permet de mettre en lumière ce qui différencie fondamentalement le libéralisme du conservatisme mais aussi du socialisme : son humilité.

Cette dernière se révèle dans le fait que pour Hayek :

Le libéral admet son ignorance et reconnaît que nous savons bien peu de choses sans pour autant invoquer l’autorité de sources surnaturelles de connaissance lorsque sa raison se révèle impuissante.

En décidant de laisser faire, le libéral fait preuve de tolérance, car il prend un risque, contrairement aux autres, qui souhaitent tordre la nature humaine par la loi, pour atteindre leur but sociétal.

De fait, toujours selon Hayek :

On pourrait dire qu’il lui faut un certain degré d’humilité pour laisser les autres chercher leur bonheur à leur guise, et pour adhérer de façon constante à cette tolérance qui caractérise essentiellement le libéralisme.

Certes, certains conservateurs reconnaissent en partie des mérites au libéralisme, comme le fait Roger Scruton dans son livre De l’urgence d’être conservateur, où il affirme que « le grand cadeau du libéralisme politique à la civilisation occidentale est d’avoir trouvé les conditions dans lesquelles le dissident est protégé et l’unité religieuse remplacée par une discussion rationnelle entre adversaires ».

Mais rapidement, ils prennent leurs distances, en rappelant que « le rôle de l’État doit être à la fois moins que ce que les socialistes requièrent et plus que ce que les libéraux classiques acceptent. » Car, toujours selon Scruton, « l’État a un rôle, celui de protéger la société civile de ses premiers ennemis externes et de ses désordres internes ».

Cette affirmation nous ramène à la bienveillance pour l’autorité et à l’acceptation de l’ingérence politique dans la vie des individus, dénoncée par Hayek.

On voit ainsi que leur différence avec les collectivistes de gauche n’est qu’une différence de degré et non de principe. Ils tirent sur la même corde, juste pas dans le même sens. Ce qui irrite le conservateur dans le changement n’est bien souvent pas le fond, mais le rythme. On peut ainsi dire que le conservateur est un socialiste qui roule moins vite sur l’autoroute du progrès. Il croit, comme lui, à l’utilité de l’État et au primat du collectif sur l’individu. Les deux sont dangereux pour la liberté.

Le libéral, lui, souhaite dépolitiser les relations humaines en assumant les conséquences et les tensions que cette liberté peut créer.

Hayek en conclut :

La caractéristique la plus frappante du libéralisme, celle qui le distingue tout autant du conservatisme que du socialisme, est l’idée que les convictions morales qui concernent des aspects du comportement personnel n’affectant pas directement la sphère protégée des autres personnes, ne justifient aucune intervention coercitive.

De son côté, Deirdre McCloskey présente le libéralisme comme étant un autre mot pour « l’adultisme », car ce courant de pensée affirme qu’il faut traiter tout le monde comme des adultes libres, à égalité en termes de droits.

À la lecture traditionnelle gauche-droite de l’échiquier politique, il faudrait opposer un système à trois pôles, car le libéralisme évolue en dehors de cette grille de lecture.

Pendant que les conservateurs et les socialistes s’engagent pour la liberté économique ou sociétale, les libéraux font la jonction entre les deux, jugeant que toutes les libertés sont à défendre, et qu’elles n’ont pas à faire l’objet d’arbitrage politique. Au lieu de se battre pour restreindre partiellement la liberté selon leurs envies, les libéraux s’engagent pour lui donner un maximum de place pour respirer.

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  • « Le Libéral », qui a des idées aussi précises et arrêtées sur ce qu’il faut penser, dire, faire, et ce dans tous les domaines, ne se présente pourtant jamais aux élections.
    Etonnant, non ?

    • Hélas, c’est là qu’est l’os.

    • Toujours pas compris que l’humanité se sépare en deux parties : ceux qui se mêlent des affaires des autres, et ceux qui n’en éprouvent pas le besoin ?

      Ne soyez donc pas étonné de ne pas trouver de libéral, ce n’est pas dans ses gènes…

    • Le libéral (le vrai) n’a pas d’idées précises et arrêtées sur ce qu’il faut penser, dire, faire. Bien au contraire, il dit que chacun peut penser, dire et faire ce qu’il veut, à condition de ne pas empêcher les autres d’en faire autant.
      Donc il ne recherche pas le pouvoir et c’est pour ça qu’il ne se présente pas aux élections;
      Mais hélas, c’est aussi pour ça que le monde n’est pas libéral.

      • Nous sommes donc d’accord, l’expression « Le Libéral » n’a aucun sens politique.

        • Pour lui non, mais pour tous les autres il faut bien le mettre dans un case…

        • Jeffrey Tucker a dit: « les gens entrent en politique pour changer le monde, c’est une mauvaise idée. La seule bonne raison d’entrer en politique est de balayer le pouvoir pour permettre au monde de se changer lui même »

    • Non! pas étonnant du tout. Contrairement à tous ceux qui n’ont de cesse de vouloir régenter la vie des autres, les vrais libéraux, eux, n’éprouvent pas ce besoin.

  • La gauche défendais la liberté d’expression lorsqu’elle était dans l’opposition.

    à priori le liberalisme ne rentre pas dans les autres « ismes » …

  • « Ce qui unit les libéraux, c’est d’abord le primat de la liberté et de l’ordre spontané qui en jaillit. »

    ça remonte même très loin! depuis la création de la terre et l’apparition de la vie l’ordre spontané a jailli parce que rien n’entravait la liberté, les lois physiques universelles de l’univers étant les seules forces à l’oeuvre. Bien présomptueux l’humain qui juge que cette liberté est mauvaise parce que la nature n’est pas un vaste bisounoursland!

    -1
    • C’était peut être vrai pour les protozoaires. Mais je ne suis pas sûr que les premières sociétés humaines aient été si libérales que ça…

  • Le libéral ne peut se concevoir que dans le cadre d’une concurrence pure et parfaite et ce depuis Adam Smith. En matière politique, le libéral n’est pas à arme égale avec le l’islamisme politique, grand oublié de l’article. Sans socle culturel commun le libéralisme ne fonctionne pas. Si porter une burqa ne porte pas atteindre au droits des autres (dans un sens) alors pourquoi ne pas laisser faire?

  • c’est très simple: soyez toujours et avant tout d’abord libéral

    et ensuite conservateur, progressiste, végétarien, homo, catholique, climato fanatique/sceptique, (Corona Leugner), complotiste, lanceur d’alerte, colombophile, philatéliste, bachibuzuk. moule à gaufres etc. etc.

  • Un socialiste (tendance Trotski ou Bobo) n’a rien a envier aux autres en matière de conservatisme :

    – propagation des mêmes idées qui on montré leur conséquences catastrophiques,
    – rejet du progrès et du débat : nucléaire, manipulations génétiques, IA, remise en cause des « acquis sociaux », intégration d’autres modes de pensée ou de comportements, effets de bord …
    – scientisme totalitaire, retour à la vie primitive et adoration de Gaïa
    – etc …

    Ils ont simplement (une fois de plus) détourné le concept du « progrès » dans les sens qui les arrangent.

    Un libéral doute, mais ne rejette rien à priori. Il réfléchit pour évaluer le prix à payer en matière de liberté et ne croit pas aux solutions universelles.

  • Le socialisme aussi est conservateur, mais c’est pas pareil.

  • Les commentaires sont fermés.

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