Ludwig van Beethoven : le prix de la liberté

Beethoven By: Francisco Anzola - CC BY 2.0

Le 15 décembre 1770 naissait Beethoven, un champion de la liberté dans le domaine de la musique.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Beethoven est né à Bonn il y a 250 ans. Peut-être le 15 à moins que ce ne soit le 16 décembre 1770. Plus célèbre compositeur classique avec Mozart, Ludwig Van a beaucoup inspiré le cinéma et la télévision dans des productions perpétuant le mythe romantique du compositeur génial et malheureux, mythe construit de son vivant même.

Les nombreux documents sur sa vie révèlent pourtant un individu complexe, parfois bien déplaisant et sordide. Ce champion de la liberté trouvait tout naturel de se faire entretenir par l’aristocratie. Homme aux idées avancées, il méprisait pourtant la foule et concevait son œuvre comme destinée à une étroite élite. Très tôt considéré comme le plus grand compositeur de son temps, son mauvais caractère a contribué à l’isoler davantage qu’une quelconque « malédiction » associée au « génie incompris ».

Pourtant, une malédiction l’a bien frappé en cette année 2020 où les célébrations prévues en son honneur ont sombré dans la « crise sanitaire ».

Un nouvel Amadeus ?

Comme son « van » l’indique, les origines beethoveniennes sont flamandes sans être nobiliaires. Son grand-père Ludwig devait être le premier musicien de la famille. Il avait quitté les Pays-Bas autrichiens pour s’installer à Bonn et devenir maître de chapelle. Si le grand-père avait ainsi peut-être quelque talent, le père de Beethoven, Johann, avait surtout celui de vider les chopes. Ce musicien de cour épouse Maria-Magdalena Keverich, fille du chef cuisinier du grand-électeur. Un tel mariage souligne bien le statut domestique des musiciens du temps.

Une rumeur devait attribuer la paternité de Ludwig au roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II. En dépit de son « jacobinisme », Beethoven, flatté dans sa vanité, la réputation de sa mère dut-elle en souffrir, n’a jamais cru démentir cette fable.

Papa Beethoven rêvait sans doute de faire de son très doué petit Ludwig un nouvel Amadeus. Mais il lui manquait l’énergie pour réaliser son projet. Sale, négligent, maltraité par ce père alcoolique, Ludwig eut la chance de rencontrer un adolescent, Franz-Gerhard Wegeler, futur recteur de l’université de Bonn et biographe du compositeur, qui devait rester un ami fidèle. Wegeler l’introduisit dans la famille Breuning où il trouva l’atmosphère familiale qui faisait cruellement défaut chez lui.

Une perte sérieuse pour l’impôt

À quinze ans, devant l’incapacité d’un père noyé dans la boisson, l’adolescent dut subvenir aux besoins des siens comme organiste-adjoint de l’Électeur. Il rencontra dans l’entourage princier le comte von Waldstein, appelé à devenir un des importants mécènes qui jalonnent son existence. En 1787, il put se rendre à Vienne et voir Mozart qui ne lui prêta guère d’attention, sauf au cinéma.

Deux ans plus tard, son professeur à l’université, Euloge Schneider, moine défroqué aux idées avancées, enthousiasmé par la prise de la Bastille, contribua à faire mûrir ses idées révolutionnaires. En 1792, de passage à Bonn, Haydn examina avec bienveillance une cantate du jeune musicien et lui conseilla de venir étudier avec lui à Vienne.

Le 18 décembre de cette même année, apprenant la mort de Johann van Beethoven, le prince électeur eut cette profonde réflexion : « C’est une perte sérieuse pour l’impôt sur les boissons. »

Beethoven et Haydn

Libre désormais de suivre à Vienne les leçons du père de la symphonie, Beethoven devait se montrer déçu. Il affirmait, bien à tort, qu’il n’avait rien appris du vieux maître. Néanmoins, Haydn avait bien perçu l’originalité de ce jeune homme « sombre et étrange » : « vous me faites l’impression d’un homme qui a plusieurs têtes, plusieurs cœurs, plusieurs âmes… d’après mon sens, on trouvera toujours dans vos œuvres quelque chose, je ne dirai pas de bizarre, mais d’inattendu, d’inhabituel ».

En 1793, il écrivait de son élève : « Beethoven est appelé à devenir un jour l’un des premiers compositeurs européens ».

Les rapports entre les deux musiciens, toujours cordiaux, devaient cependant rester compliqués. Haydn s’informera toujours de la carrière du « Grand Mogol ». Il n’appréciait cependant pas certains propos arrogants à son égard de son cadet. La longévité créatrice du vieux maître faisait de l’ombre à son disciple soucieux de s’imposer sur la scène musicale viennoise. Beethoven devait encore moins bien s’entendre avec Salieri dont la futilité italienne ne correspondait guère à son caractère.

Un révolutionnaire protégé par l’aristocratie

En dépit de ses idées avancées, Beethoven ne se faisait guère d’illusion : « Ici, on a emprisonné plusieurs personnes, on dit qu’une révolution va éclater – mais je crois que tant que l’Autrichien aura sa bière brune et ses saucisses, il ne se révoltera pas ». Il fréquentait volontiers l’ambassade française du temps de Bernadotte.

Pourtant, très vite, il fut protégé par les mélomanes de l’aristocratie viennoise, les Lichnowsky, les Thunn, les van Swieten et les Razumowsky entre autres. Le prince Lobkowitz, paralysé depuis l’enfance, dilapidait son héritage en entretenant un orchestre privé qu’il mit au service de Beethoven.

Très habile à trouver de l’argent, Ludwig dédicaçait ses œuvres à tel grand personnage qui en obtenait la propriété et le droit d’exécution. Il n’hésitait pas à mettre les éditeurs en concurrence pour vendre ses œuvres le mieux possible. Ses deux frères, Karl et Johann, encore plus doués dans ce domaine, lui serviront d’agents d’affaires mais feront également lesdites affaires sur le dos du génie familial. Ajoutons que très brouillon, Beethoven égarait souvent ses papiers et n’était parfois volé que par lui-même.

Les deux drames de Beethoven

Petit, sans apparence et physiquement laid, avec une peau foncée qui le faisait surnommer l’Espagnol, le jeune musicien tombait fréquemment amoureux mais « pour peu de temps ». Il n’aimait aimer que des femmes hors d’atteinte, « d’un rang élevé » et sa vie amoureuse fut une longue suite de déboires recherchés avec avidité par son tempérament autodestructeur.

Mais alors que tout paraissait lui sourire, il connût, dès 1797, les premières atteintes de la surdité. Deux ans plus tard, le comte Antoine de Brunswick lui demandait de donner des leçons à ses filles, Thérèse et Joséphine. Une relation amoureuse compliquée devait unir le musicien et les deux sœurs, surtout Joséphine. Le frère des deux jeunes filles, Franz, enthousiasmé par sa musique et dédicataire de l’Appassionata, devait le traiter comme un membre de la famille. C’est chez les Brunswick qu’il rencontra Giulietta Guiciardi, encore une élève dont il devait tomber amoureux.

Mais cette passion le saisissait au moment où la surdité empirait. L’obsession de la mort imprégnait dès lors sa musique. La marcia funebre sulla morte d’un eroe de la sonate op. 26 en porte témoignage. La passion sans espoir pour Giulietta, qui transparaissait dans l’opus 27, surnommé Clair de Lune par l’imagination fertile d’un poète, se termina par le mariage de la belle avec un comte qu’elle préférait à « un homme sans rang, sans fortune et sans position fixe ».

Condamné à la composition

Désespéré, accablé par sa surdité, il s’installait, début mai 1802, à Heiligenstadt où venait le rejoindre son élève et ami, Ferdinand Ries : « quand par hasard, il était gai, c’était presque toujours jusqu’à la joie la plus folle, mais cela arrivait rarement. » Profondément désespéré, il rédigea le fameux Testament d’Heiligenstadt le 6 octobre 1802. Avec la perte de cette ouïe qu’il avait si fine, l’idée de mettre fin à ses jours l’avait effleuré : « c’est l’art, et lui seul, qui m’a retenu ».

De cette crise intense devait naître une œuvre sans commune mesure avec sa « première période » de composition. Ne pouvant plus désormais songer à continuer sa carrière de virtuose, il se fera essentiellement compositeur.

Un Beethoven sans surdité aurait-il produit la symphonie Héroïque ? Comme on le sait, il avait initialement prévu de dédier cette œuvre à « Buonaparte » qu’il égalait aux grands consuls romains de l’Antiquité. Apprenant la nouvelle de sa transformation en empereur, il s’emporta et déchira la feuille de titre : « Ce n’est donc rien qu’un homme ordinaire ! Maintenant il va fouler aux pieds tous les droits des hommes ; il ne songera plus qu’à son ambition ; il voudra s’élever au-dessus de tous les autres et deviendra un tyran ! » C’est du moins ce que nous raconte Ries.

Cette symphonie, la plus longue jusqu’alors composée, surprit la critique qui fut désarçonnée par son « manque de clarté et d’unité », ses « duretés » et ses « bizarreries ». Le reproche de longueur dut le faire réfléchir car seule la Neuvième devait dépasser en durée la Troisième. En 1817, il la considérait toujours comme sa symphonie préférée. Selon son habitude, il l’avait vendu au prince Lobkowitz qui la fit jouer par son orchestre : le prince Louis-Ferdinand de Prusse fut tellement enthousiasmé qu’il en demanda trois exécutions successives !

Le maître au naturel

Camille, le jeune fils d’Ignace Pleyel, a décrit Beethoven pianiste en 1805 : « Il a beaucoup de feu mais il tape un peu fort ; il fait des difficultés diaboliques, mais il ne les fait pas tout à fait nettes. […] Il ne prélude pas froidement comme Woelff ; il fait tout ce qui lui vient dans la tête et il ose tout. »

Josef-August Roeckel, interprète de Florestan dans l’opéra Léonore (qui devait être rebaptisé plus tard Fidelio) nous a laissé son témoignage sur le maître dans son antre : « Ici dans un coin, un piano ouvert, chargé de cahiers de musique dans le plus sauvage pêle-mêle ; là sur une chaise, un morceau de l’Eroica, les parties éparses de l’opéra auquel il travaillait, les unes sur diverses chaises, les autres sur et sous la table qui était au milieu de la pièce et, parmi des compositions et des esquisses, l’énorme lavabo auquel le maître était occupé à arroser d’eau froide son torse solidement bâti. »

Les ébrouements hygiéniques de Beethoven qui, plusieurs fois par jour, versait un broc d’eau directement sur sa tête, quitte à inonder l’appartement du dessous, figurent dans de nombreux témoignages contemporains.

Je n’écris pas pour la foule

Avec son habituel sens des affaires, Beethoven avait obtenu de toucher un pourcentage sur les recettes du Théâtre An der Wien mais si les loges et les fauteuils étaient bien occupés, le public populaire manquait à l’appel aux représentations de Léonore-Fidélio. « Je n’écris pas pour la foule, j’écris pour les gens cultivés. – Mais ceux-là seuls ne remplissent pas le théâtre ; pour nos recettes, nous avons besoin de la foule » répliqua le baron Von Braun. Ajoutant, ce qui piqua Beethoven : « Si nous avions payé à Mozart une pareille part pour ses opéras, il serait devenu riche. » Furieux, le compositeur exigea sa partition et rentra chez lui. L’opéra n’eut donc que trois représentations.

Cet ouvrage lui tenait pourtant à cœur avec ses thèmes de prédilection : la liberté, la fraternité et l’amour générateur d’héroïsme. L’œuvre, il est vrai, était un bric-à-brac hétéroclite où le singspiel mozartien cohabitait avec des passages annonciateurs de l’opéra romantique.

Et son message politique était moins révolutionnaire qu’il n’y paraissait avec son « souverain bienveillant » ignorant que des crimes étaient commis en son nom. Le tsar ne s’y trompa pas en faisant représenter Fidelio en 1819 à Saint-Petersbourg. Il ne devait pas y avoir de second opéra même si la glorification de la liberté trouvera des échos symphoniques éloquents dans son ouverture d’Egmont inspiré de la pièce de Goethe.

Beethoven et ses protecteurs

Mais le théâtre imposait trop de contraintes à un compositeur plus doué pour la musique pure. Beethoven trouvait davantage son inspiration dans le quatuor à cordes : « De même que tu te jettes, ici, dans le tourbillon mondain, de même tu peux écrire des œuvres en dépit de toutes les entraves qu’impose la société. Ne cherche plus à cacher ta surdité ; que l’Art aussi en ait connaissance. »

Les relations avec ses mécènes protecteurs ne restèrent pas toujours au beau fixe. Esprit colérique, farouchement indépendant, il connût des brouilles retentissantes. En 1806, il refusa de jouer devant des officiers français chez le prince Lichnowki. Beethoven fut à deux doigts de briser une chaise sur la tête du prince.

Il s’enfuit et aurait envoyé un billet avec ces mots sans doute apocryphes mais fidèles à l’esprit du personnage : « Prince, ce que vous êtes, vous l’êtes par le hasard de la naissance. Ce que je suis, je le suis par moi. Des princes, il y en a, il y en aura encore des milliers. Il n’y a qu’un Beethoven. » Rentré chez lui, il brisa de dépit le buste du prince. Brouillé définitivement avec Lichnowski, il devint professeur de l’archiduc Rodolphe, frère de l’empereur.

Il trouvait un nouveau refuge chez la comtesse Marie Erdödy, beauté boiteuse et excentrique, où Reichardt, maître de chapelle de Jérôme Bonaparte, le rencontra en décembre 1808 : « J’étais très heureux de voir là l’excellent Beethoven, et de l’y voir choyé, d’autant plus qu’il a, dans la tête et le cœur, un caprice malheureux et hypocondriaque, selon lequel tout ici le persécute et le méprise. Sa manière intraitable d’être et de se conduire peut certainement repousser certains Viennois gais et plaisants. »

Triomphes et déboires

Toujours à la recherche d’argent, il sollicitait les éditeurs étrangers, Pleyel à Paris, Clementi à Londres. En dépit de sa « gallophobie », il envisagea même de devenir maître de chapelle du roi Jérôme de Westsphalie. Il est vrai que si les Viennois l’insupportaient, c’était réciproque. Les musiciens du théâtre An der Wien n’acceptèrent de répéter ses œuvres qu’à la condition expresse que le compositeur ne serait pas présent dans la salle. Le chef Seyfried devait le rejoindre dans la pièce voisine après chaque morceau pour recueillir ses observations.

Le concert du 22 décembre 1808 comportait pourtant un programme exceptionnel avec deux symphonies qui devaient devenir les plus populaires de Beethoven, la Cinquième et la Pastorale, le 4e concerto pour piano et la Fantaisie pour piano, orchestre et chœurs qui préfigurait l’hymne à la joie. Il l’avait conçu comme son concert d’adieu à Vienne. Il n’en fut rien. L’archiduc Rodolphe, le prince Lobkowtiz et le prince Kinsky s’engagèrent à lui verser quatre mille florins par an à la seule condition qu’il demeurât à Vienne et donna des leçons à l’archiduc.

Le Cinquième concerto pour piano, dit l’Empereur, aurait du motiver l’armée autrichienne à affronter Napoléon : « Chant de triomphe pour le combat – Attaque – Victoire ! » notait Beethoven qui regrettait de n’être pas stratège. Mais la victoire revint à Napoléon dont les troupes entraient dans Vienne le 12 mai 1809.

L’archiduc Rodolphe ayant fui la ville, ainsi que les autres protecteurs du musicien, il lui dédia la sonate Les Adieux, seule œuvre avec la sonate Pathétique, dont le titre soit de la main de Beethoven. En attendant des jours meilleurs, il compléta son éducation musicale, soucieux d’étudier les partitions des compositeurs qu’il plaçait au firmament : Mozart, Haydn, Bach.

Beethoven et Bettina

En 1810, un nouveau projet de mariage, avec Theresa Malfatti, échoua comme à l’ordinaire. Mais il n’eut guère le temps de se lamenter. Il s’éprenait, déjà, de l’étrange, jolie et brillante Bettina Brentano, amie intime de Goethe, incarnation vivante du romantisme. Avec elle se constituait la légende beethovénienne. Bettina reconnut dans le musicien le dieu romantique par excellence. « Ses vêtements sont déchirés, il a l’air complètement déguenillé, et cependant son aspect est imposant et magnifique » écrivit-elle après l’avoir rencontré.

Plus tard, elle devait largement retravailler et romancer sa correspondance avec Goethe. Une lettre prétenduement envoyée le 6 juillet 1810 se transformait ainsi dans l’édition de 1835. Beethoven, « ce génie immense », y tenait des propos inspirés : « la musique est l’unique introduction immatérielle au monde supérieur du savoir, de ce monde qui embrasse l’homme mais que celui-ci à son tour ne saurait embrasser. »

Mais si Beethoven admirait passionnément Goethe, ce dernier était plus circonspect, disant de sa musique : « Ça veut tout embrasser et ça se perd toujours dans l’élémentaire. »

Le 6 juillet 1811 le musicien écrivait son second texte le plus fameux, la Lettre à l’immortelle Bien-Aimée, qui fit d’autant plus couler d’encre que les prétendantes au titre étaient légion. « Mon ange, mon tout, mon moi » tels étaient les premiers mots d’une missive révélatrice avant tout de l’état d’âme du compositeur.

Beethoven et Goethe : l’indomptable et le courtisan

Quelques jours plus tard, il rencontrait enfin Goethe à Toeplitz. Le grand écrivain fut suffisament impressionné pour écrire à sa femme le 19 juillet : « Je n’ai jamais vu un artiste plus concentré, plus énergique, plus sensible. » Le lendemain, les deux hommes se promenaient ensemble et, selon Bettina, se produisit une scène conforme à la légende romantique. Elle l’a soigneusement mise en scène pour la postérité. Se non è vero, è ben trovato.

Apercevant la famille impériale, Goethe se rangea respectueusement sur le côté, chapeau bas et courbé. Beethoven, son chapeau enfoncé sur la tête, fonçait pour sa part sur le groupe qui s’écarta sur son passage. L’impératrice le salua et l’archiduc Rodolphe tira son chapeau. Quoi qu’il en soit de la véracité de cette anecdote, Beethoven avait écrit de Goethe : « L’air de la cour plait trop à Goethe. Plus qu’il ne convient à un poète. »

Le poète en question n’en voulût pas trop à Beethoven, écrivant à un ami quelques semaines plus tard : « Son talent m’a émerveillé, mais c’est malheureusement un personnage indompté qui, sans doute, n’a pas tort de trouver le monde détestable, mais qui vraiment ne le rend agréable ni pour lui ni pour les autres. »

Un bonheur peu durable

Beethoven était alors, sans doute, à l’apogée de sa gloire et relativement heureux si on en juge par le caractère lumineux et frais de sa 8e symphonie et de sa sonate pour violon et piano op. 96.

Mais l’année 1812 se termina mal pour lui. Le prince Kinsky mourrait victime d’une chute de cheval. Le prince Lobkowtiz devait décéder en 1816. Beethoven intenta des procès à leurs héritiers mais ne put toucher qu’une partie de la pension promise en 1808. Ajoutons qu’il esquivait le plus possible les leçons qu’il devait donner à l’archiduc : les archives conservent pas moins de soixante-dix lettres d’excuses à ce sujet.

Métronome et grosse caisse

En mauvais termes avec ses frères, de plus en plus malheureux, il notait sur ses carnets : « Résignation, résignation profonde à ton sort ! » Plus grave, il n’arrivait plus à composer. Maelzel, l’inventeur du métronome, le convainquit d’écrire une œuvre de circonstance, La bataille de Vittoria ou la Victoire de Wellington avec tambours, trompettes et bruits de canon. « C’est une stupidité » dira fort justement Beethoven mais dont le succès fut triomphal : au concert du 8 décembre 1813, Salieri et Hummel imitaient le bruit des canons tandis que le tout jeune Meyerbeer tenait (à contretemps) la grosse caisse.

Spohr, qui était un des violons de l’orchestre, nous a décrit la curieuse manière de diriger de Beethoven : « Pour marquer les piano, il se baissait d’autant plus bas qu’il les voulait plus accentués. Arrivait un crescendo, alors il se relevait peu à peu, et se dressait de toute sa hauteur à l’entrée du forte. Il criait même parfois au milieu du forte  pour le renforcer et sans s’en apercevoir… » Mais, de plus en plus sourd, il n’entendait plus guère que la grosse caisse ce qui rendait aléatoire sa direction. Maelzel prétendant que l’œuvre lui appartenait, un procès devait l’opposer à un Beethoven volontiers procédurier.

Après le douloureux passage à vide de l’année 1813, Beethoven se remit sérieusement au travail mais pour ne livrer que des œuvres de circonstance laissant craindre un assèchement de son inspiration. Ses protecteurs étaient morts ou avaient quitté Vienne.

Beethoven se compare à Jésus et Socrate

Il se ruinait dans des procès pour arracher son neveu Karl à sa mère et s’assurer sa tutelle exclusive. Il se voulait père et mère du garçon, soucieux de lui donner la meilleure éducation possible. Alors même qu’il ne s’intéressait plus guère aux femmes, il se lançait corps et âme dans cette passion curieuse. Mais ce bohème qui changeait de domicile presque chaque année, maltraitait ses domestiques, vivait dans le désordre, pouvait difficilement accueillir chez lui son neveu bien-aimé. Le jeune Karl se trouvait déchiré entre sa mère et son oncle qui se disputaient la tutelle.

Tout en se comparant à Socrate et Jésus, le compositeur se montrait odieux dans divers écrits où il calomniait sans vergogne sa belle-soeur. Après cinq ans de procédures qui ne furent guère à l’honneur de l’homme Beethoven, il obtint la tutelle définitive de Karl.

Complètement sourd, oublié du public qui lui préférait Rossini, il semblait avoir sombré dans une certaine léthargie pendant toutes ces années. En fait la « troisième manière » se dessinait avec des œuvres dont la gestation devenait plus lente et difficile.

Il étudiait Bach et Haendel, s’intéressant à des formes qui lui étaient peu familières telle la fugue, et qui devait donner naissance quelques années plus tard à la Grande Fugue. Dégagé des soucis judiciaires, il signait les œuvres de sa maturité avec les dernières sonates pour piano et les derniers quatuors à cordes.

Beethoven au naturel

Mais les moments de créativité alternaient avec des moments de déchéance. À l’automne 1821, la police arrêtait un individu , « un va-nu-pieds, sans chapeau, avec un vieux manteau » hurlant qu’il était Beethoven. Il fut aussitôt mis au bloc. Mais comme ces hurlements ne cessaient pas et qu’il réclamait sur tous les tons le directeur musical du Wiener Neustadt, on fit venir ce dernier à la prison. Quelle surprise pour Herzog de découvrir dans le vagabond l’auteur de la symphonie Héroïque.

Lisons vers la même époque, le témoignage de sir John Russel : « Bien qu’il ne soit pas encore vieux, il est perdu pour la société à cause de son extraordinaire surdité qui l’a rendu tout à fait insociable. Son extérieur négligé lui donne une apparence assez farouche. […] Il porte toujours sur lui un petit carnet, et toute la conversation avec lui se fait par écrit. »

Un caractère qui ne s’arrange pas

De même que Mozart lui avait accordé peu d’attention, il ne devait guère faire cas du tout jeune Franz Liszt, onze ans, qui lui rendit visite. Le long travail de maturation des derniers quatuors et de son ultime symphonie occupait seul son esprit. « Mes pensées musicales me restent très longtemps fidèles, et parfois très longtemps avant que je les écrive. […] Mais je modifie, j’écarte, je creuse à nouveau jusqu’au moment où je suis satisfait. » confiait-il à un jeune musicien, Louis Schlösser.

Mais son caractère ne s’arrangeait décidément pas. Insupportable, mesquin, violent et lamentable à l’égard de ses proches et de ceux qui cherchaient à l’obliger, il travaillait dans cette atmosphère tendue à la Neuvième et son Hymne à la joie. Cet hymne à la fraternité humaine, aujourd’hui hymne de l’Union européenne, devait paradoxalement être dédié au roi de Prusse. Mais Frédéric-Guillaume III n’était-il pas son « frère » selon les rumeurs fantaisistes circulant sur ses origines ?

En effet, il proposa au comte de Brühl, intendant des théâtres royaux de Prusse, la création de sa nouvelle œuvre. Aussitôt, une lettre signée de trente noms prestigieux (Lichnowski, Diabelli, Czerny etc) supplia Beethoven « d‘épargner cette honte à la capitale […] De vous, la nation attend une vie nouvelle, de nouveaux lauriers, et un nouveau règne du vrai et du beau… » Mais les négociations étaient difficiles avec un Beethoven toujours prêt à se brouiller avec ses meilleurs amis, Schindler ou Schuppanzigh, pour un oui ou un non.

La création de la Neuvième

Enfin le texte définitif fut rédigé pour annoncer le « grand concert musical de Monsieur L. van Beethoven qui sera donné demain, le 7 mai 1824, au théâtre de la Cour près de la porte de Carinthie… Monsieur Ludwig van Beethoven en personne prendra part à la conduite de tout l’orchestre ».

Comme le musicien n’avait pas de frac noir, il prit son habit vert. Ne pouvant diriger en raison de sa surdité, il devait se tenir aux côté du chef Umlauf. Mais incapable de rester en place « Il battait des mains, des pieds, comme s’il voulait jouer de tous les instruments, chanter toutes les parties de chœur. Cela aurait pu être comique ; mais dans le public comme sur la scène, personne ne sourit ; tout le monde suivait avec attention, avec enthousiasme l’œuvre nouvelle. » Électrisé, l’auditoire agitait mouchoirs et chapeaux et Caroline Unger, une des chanteuses, dût lui désigner le public pour que Beethoven, qui lui tournait le dos, prit conscience du tonnerre d’applaudissements qui n’en finissait plus.

Cet hommage public lui fit moins d’impression que la faiblesse de la recette. Tous frais défalqués, il restait seulement 120 florins au grand désespoir du musicien qui faillit s’évanouir en l’apprenant. Il accusa aussitôt ses proches, notamment Schindler, de l’avoir volé.

Beethoven oncle et neveu

Le temps qu’il lui restait à vivre serait consacré aux cinq derniers quatuors. Brouillé avec Schindler, il s’acoquinait avec Karl Holz, second violon du quatuor Schupanzigh, gros buveur qui le poussait à suivre les traces paternelles. Sa vie domestique, pleine de mesquineries, était aussi lamentable que ses dernières compositions touchaient au sublime. Il vivait dans la crainte d’être empoisonné par ses domestiques, qualifiées de « meutes de sorcières », « méprisables créatures ». Sa santé ne cessait de se dégrader. Il souffrait des yeux, de la goutte, de la dysenterie.

Toujours possessif à l’égard de son neveu, Beethoven ne supportait ni qu’il puisse avoir une maîtresse, ni même un ami et le faisait espionner. Cet étrange amour l’obsédait comme l’illustrent les nombreuses lettres qu’il envoyait à Karl alors même qu’il composait ses œuvres les plus profondes et sereines mais aussi marquées de moments d’une douleur intense.

Dans une missive passionnée au pauvre Karl, il notait dans un français approximatif : « Si vous ne viendrez pas, vous me tuérez sûrement ». Puis dans une autre lettre : « Je te serre dans mes bras et t’envoie mille baisers, à toi mon fils non point perdu, mais nouveau né ».

Toujours plus soupçonneux et exigeant à l’égard de son neveu, il devait pousser ce dernier, las des « éternels reproches injustifiés », à un acte de désespoir. La tentative de suicide du jeune homme, à l’été 1826, brisa Beethoven.

Trop tard !

Obsédé par la mort, il tomba malade au retour d’un séjour chez son frère Johann, ayant pris froid dans une auberge glaciale. Alité le 2 décembre 1826, il fut veillé par Karl, la relation entre les deux hommes s’achevant sur une note apaisée. Mais Karl devait rejoindre son régiment le 2 janvier 1827 et partit sans prendre conscience de l’état de santé réel de son oncle.

Schindler, revenu auprès du grand homme, se voulait l’ami exclusif mais peu scrupuleux. Il attendait sa mort pour mieux réécrire sa vie. Selon le mot de Wilde, «  c’est toujours Judas qui rédige la biographie ».

Aussi la dernière affection de Beethoven fut pour le jeune fils de son vieil ami Breuning, Gerhard, âgé de 13 ans. Il l’appelait « mon bouton de culotte » comme autrefois Karl. « J’ai encore beaucoup à écrire » confia-t-il au jeune garçon. Dans ses mémoires, celui-ci évoquait une des dernières joies du compositeur, la lecture des œuvres complètes de Haendel.

Le 24 mars, on livra une petite caisse de vins alors qu’il venait de recevoir les derniers sacrements. « Dommage ! Dommage ! Trop tard ! » Telles furent ces dernières paroles. Il devait expirer deux jours plus tard alors qu’un violent orage éclatait sur Vienne. Une telle fin saluait la disparition de la divinité qui allait planer sur le siècle du romantisme musical.

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