« Mignonnes » ? Ce qu’une polémique idiote a masqué

Le propos que dénonce le film « Mignonnes » mérite plus que la campagne de calomnie dont il fait l’objet par les ligues de vertu.

Par David Monnier.

J’ai vu deux ou trois cents films sur la danse similaires à celui-ci. Le scénario au cahier des charges immuable présente la danse comme forme d’expression d’un malaise lancinant et moyen d’émancipation d’une oppression.

Chaque nouvelle danse dans l’air du temps, du charleston au hip-hop, en passant par le be-bop et le jerk électronique, suscite son lot de produits dérivés, 45 tours ou mp3, téléfilms, clips, panoplies, accessoires, pour ne pas dire dommages collatéraux. Mignonnes ne déroge pas à la règle conventionnelle.

Il n’y a pas de quoi fouetter un chat, ni lapider une femme en place publique comme ici ou là ces jours-ci dans l’indifférence quasi générale. Je ne me serais pas attardé sur cet objet de consommation courante culturelle s’il n’avait été couvert d’opprobre et livré à la vindicte populaire par quelques ligues de vertu américaines et leurs affidés.

Hypersexualisation des corps ?

Sur quoi porte la polémique ? Si j’ai bien compris, ces personnes lui reprochent de mettre en scène une « hypersexualisation du corps », comme disent les journalistes peu avares de truismes. Évidemment qu’un corps est sexuel. Si le corps n’est pas sexuel, qu’est-ce qui l’est ? Comment pourrait-il alors l’être davantage, à une puissance seconde ?

De même, la danse ne fonde-t-elle pas son origine d’un sexuel à sublimer, sur fond de parade nuptiale ou fusion tribale ? On dirait que ces gens viennent de le découvrir et qu’ils veulent aussitôt recouvrir ce qu’ils ne sauraient voir sans de coupables pensées. Personne ne les force à regarder.

Dès lors, toutes choses égales par ailleurs, j’ai l’impression que le seuil de tolérance a baissé. Ce qui serait passé allègrement il y a encore peu de temps n’est plus accepté par un certain ordre moral. Hélas, pas toujours à juste titre. En l’occurrence, cette nouvelle bien-pensance progressiste se retrouve dramatiquement dans la même position que celle des régressistes, conservatistes, rigoristes et autres puristes.

Et si justement tel était le propos subtil du film que de dénoncer ce background idéologique ; le sort des danseuses n’étant alors qu’un divertissement, qu’une habile diversion ? J’eusse aimé que les bien-pensants condamnent le milieu mortifère qui étouffe ces danseuses plutôt que leurs velléités à s’en sortir, leurs tentatives plus ou moins maladroites et abouties d’exister.

Ce qu’on passe sous silence

Ne serait-ce que compatir au lieu de cette complaisance sordide, ce silence complice. J’espère me tromper mais je n’ai pas entendu beaucoup de monde s’offusquer de ce qui est pourtant au premier plan. En effet, le film montre des femmes africaines quasiment réduites à l’esclavage par des hommes africains absents de l’image mais omniprésents par leur discours religieux.

Le film parle des femmes maltraitées, excisées, immigrées, polygamées, mariées de force. Ce n’est même pas qu’elles doivent se marier afin d’avoir des relations sexuelles mais avant de subir celles-ci, leur sexualité ne venant même pas à l’esprit.

Là, que je sache, personne ne moufte guère. Au contraire, tout se passe comme si les néo bien-pensants s’allient désormais de fait aux traditionalistes pour s’en prendre aux danseuses et bien au-delà d’elles, faisant ainsi front commun pour aliéner les femmes. Chacun bien sûr avec ses bonnes raisons et ses bons sentiments.

Ensuite, on s’étonne que ces danseuses soient au bord de la crise de nerfs ! Le titre est ironique : elles ne sont pas soumises, dociles, mignonnes, pas même entre elles, et c’est souvent tant mieux. Parfois, mieux vaut être victime de la mode que victime de l’obscurantisme. Free your ass and the rest will follow1.

  1. Allusion à une maxime célèbre de George Clinton dont la musique, voire la philosophie, a inspiré tout un pan de la danse contemporaine depuis les années 1970.
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