R.I.P. Ruth Bader Ginsburg

Justice Ruth Bader Ginsburg by European University Institute(CC BY-SA 2.0) — European University Institute, CC-BY

Ruth Bader Ginsburg, juge de la Cour suprême américaine, est décédée dans la nuit de vendredi à samedi.

Par David Post1.
Un article de Reason

Comme beaucoup d’entre vous le savent, j’ai eu l’occasion de travailler comme juriste pour Ruth Bader Ginsburg à deux reprises : lorsqu’elle siégeait à la Cour d’appel, puis lors de son premier mandat à la Cour suprême.

Je sais que pour beaucoup de mes lecteurs Ruth Bader Ginsburg (RBG) n’était sans doute pas leur juge préféré – ce que je conçois volontiers – mais j’espère que vous me permettrez de me remémorer des souvenirs personnels alors que nous réfléchissons tous à la signification de sa mort et, plus important encore, de sa vie et de son héritage.

Je dois beaucoup à Ruth Bader Ginsburg. J’avais plutôt de bonnes notes lorsqu’elle m’a engagé la première fois, mais, comme elle l’a elle-même souvent reconnu, deux choses m’ont fait passer au dessus du lot des autres étudiants en droit avec lesquels j’étais en concurrence et dont les notes étaient tout aussi bonnes : premièrement, une ligne sur mon CV indiquait que j’étais resté à la maison avec ma fille Sarah jusqu’à ses deux ans alors que ma femme continuait à travailler (RBG aimait beaucoup cet arrangement !) et, deuxièmement, au lieu d’utiliser un de mes ennuyeux mémos de la faculté de droit comme exemple de mes qualités d’écriture, j’ai utilisé un article que j’avais rédigé sur « Le droit des contrats dans l’Anneau du Nibelung de Richard Wagner » (et elle a vraiment aimé ça).

C’est elle qui m’a appris la plupart des choses que je sais sur la rédaction juridique.  Les règles sont en fait assez simples :  chaque mot compte.  Ne rendez pas compliqué ce qui est simple, rendez ce qui est compliqué aussi simple que possible (mais pas plus simple !). Vous avez fini non pas quand vous ne pouvez plus rien ajouter à votre document, vous avez fini quand vous ne pouvez plus rien en retirer.

Elle appliquait ces principes en combinant une plume féroce – presque terrifiante – et suffisamment d’éloges judicieux pour vous faire savoir qu’elle appréciait vos efforts, même si elle n’appréciait pas forcément le produit terminé.

Et encore une règle : tant que vous y êtes, faites chanter votre écriture. Au moins un peu ; la prose juridique n’est pas de la poésie épique ou la matière des livrets d’opéra, mais un paragraphe bien rédigé peut aider à faire avancer le lecteur et recèle toujours une réelle beauté.

Ruth Bader Ginsburg avait le genre d’intégrité féroce que, je pense, nous voudrions tous voir chez un juge. Elle était toujours déterminée à bien faire les choses, à bien faire les choses envers les parties et à bien faire envers le Droit. Elle avait ses préjugés et ses points faibles, nous en avons tous. Mais j’ai souvent dit que si ma vie était en jeu, je serais heureux qu’elle siège, parce qu’elle serait aussi juste dans l’appréciation des preuves qu’on puisse l’exiger.

Par une malheureuse coïncidence, les deux années où j’ai travaillé pour elle (1986-1987 et 1993-1994) ont été marquées par des drames personnels ; mon beau-frère, Howard Eisen, est mort subitement au printemps 1987, et on a diagnostiqué un cancer à mon père qui est décédé au printemps 1994.

RBG n’aurait pas pu être plus encourageante et réconfortante pendant ces périodes difficiles pour moi. Alors que mon père était sur le déclin et qu’il était clair qu’il lui restait peu à vivre, elle lui a écrit, ainsi qu’à ma mère, en leur envoyant ses meilleurs vœux et en leur disant toutes sortes de choses gentilles sur le fait que j’étais un grand juriste, qu’ils devaient être fiers, qu’elle ne pouvait pas s’en sortir sans mon aide, etc. etc.

Elle savait, je savais, et mes parents le savaient aussi qu’elle exagérait pour la bonne cause – mais j’étais présent quand la lettre est arrivée, et ils ont tous les deux pleuré de joie et de fierté à sa lecture. C’était une intention charmante de sa part, et je n’ai jamais trouvé les mots pour la remercier suffisamment de l’avoir fait.

Pendant la période où je l’ai côtoyée, elle a -nous avons- eu des confrontations assez rudes avec certains de ses collègues, notamment les juges Starr, Bork, Scalia et Williams sur le circuit du district de Columbia et, bien sûr, avec le juge Scalia à la Haute Cour.

Ruth Bader Ginsburg pouvait affronter les meilleurs d’entre eux mais je n’ai jamais entendu ou vu autre chose que du respect et même, souvent, de l’affection pour ses adversaires dans ces batailles. Pas de remarques sarcastiques, pas de viles insinuations, rien de tout cela. Elle appréciait beaucoup, beaucoup la civilité et la collégialité, et je pense qu’elle a contribué à rendre le processus de jugement plus digne, et en conséquence à rendre meilleurs ceux avec qui elle travaillait.

Et mon moment préféré avec RBG : en 1994, j’ai fait en sorte que la classe de 6ème de ma fille vienne faire un tour au tribunal. Après avoir traversé la salle d’audience principale, les cours, les galeries de portraits et le reste, nous nous sommes tous réunis dans la salle de conférence Est et RBG est descendue leur parler. Elle a répondu à quelques questions des enfants (leurs professeurs s’étaient assurés qu’ils en aient préparées) : « Comment êtes-vous devenu juge ? » et « Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le fait d’être juge ? » et « Aimez-vous être juge ? » et ainsi de suite.

Enfin, elle a indiqué qu’elle pouvait répondre à une dernière question avant de devoir retourner travailler, et ce fut : « Quelle est l’affaire sur laquelle vous avez travaillé qui vous a le plus plu ? »

Elle a donc raconté l’histoire de Weinberger contre Wiesenfeld – l’affaire de ses débuts au sein du Women’s Rights Project de l’ACLU [l’Union américaine pour les libertés civiles].

M. Wiesenfeld, le plaignant, venait de perdre sa femme. Ce décès le laissait seul avec leur fils nouveau-né. Il voulait prendre un congé pour pouvoir rester à la maison avec le bébé, mais il a découvert qu’il n’avait pas droit aux prestations de conjoint en vertu des règlements de la sécurité sociale – alors que s’il était décédé, sa femme aurait reçu des indemnités complémentaires.

RBG a pris son affaire en main et a remporté une célèbre victoire à la Cour suprême. Elle a donc raconté l’histoire, puis elle a ajouté : « Et l’autre jour, ce petit garçon m’a écrit pour me faire savoir qu’il venait d’être accepté à la faculté de droit de Columbia… »

Ce fut un moment très touchant – les enseignants et les parents accompagnateurs qui avaient participé à la visite avaient tous les larmes aux yeux, et même les élèves de 6ème savaient, au fond d’eux-mêmes, qu’ils avaient entendu quelque chose d’assez spécial de la part d’une personne assez spéciale.

Son héritage est prodigieux. Elle a transformé le droit américain grâce à son travail sur l’égalité des droits et, surtout durant ses dernières années, elle a servi de source d’inspiration pour des millions de personnes – en particulier, mais pas exclusivement, pour des millions de jeunes filles qui ont puisé leur force dans son travail et dans sa vie.

Un dernier souvenir. Une chose que RBG et moi partagions, outre notre amour de l’opéra, était que nous étions tous deux nés et élevés à Brooklyn (et nous en étions fiers !). Au début de cette année, alors que je faisais des recherches pour rassembler ses écrits, je suis tombé sur cet essai qu’elle avait écrit pour le bulletin du Centre juif de East Midwood (la synagogue de mon ancien quartier) en 1946, alors qu’elle avait treize ans. C’est, je pense, une épitaphe appropriée pour une vie très bien vécue.  R.I.P.

« Un peuple – Un essai de Ruth Bader, 13 ans (Juin, 1946)

Bulletin du Centre juif de East Midwood, Brooklyn New York (1er juin 1946)

La guerre a laissé une traînée de sang et des blessures profondes nombreuses qui ne guériront pas aisément. De nombreuses personnes sont restées avec des cicatrices qui mettront longtemps à disparaître. Nous ne devons jamais oublier les horreurs que nos frères ont subies à Bergen-Belsen et dans les autres camps de concentration nazis. Nous devons également nous efforcer de comprendre que, pour les justes, la haine et les préjugés ne sont ni de bonnes occupations ni de bons compagnons. Comme l’a dit un jour le rabbin Alfred Bettleheim : « Les préjugés nous épargnent un problème pénible, celui de la réflexion. »

Sur notre terre bien-aimée, les familles n’ont pas été dispersées, les communautés n’ont pas été effacées et notre nation n’a pas été détruite par les ravages de la guerre mondiale. Pourtant, osons-nous nous sentir soulagés ? Nous faisons partie d’un monde dont l’unité a été presque entièrement brisée. Personne ne peut se sentir à l’abri du danger et de la destruction tant que la trame déchirée de la civilisation n’est pas retissée. Nous ne pouvons nous sentir en sécurité tant que toutes les nations, quelles que soient leurs armes ou leur puissance, ne réuniront pas de bonne foi les gens dignes d’une association mutuelle. Il peut y avoir un monde heureux et il adviendra à nouveau, lorsque les hommes et les femmes créeront un lien fort les uns envers les autres, un lien qui ne pourra être rompu par un préjugé inculqué ou une circonstance passagère.

Alors et seulement alors, nous aurons un monde dont la structure sera la Fraternité et la Sororité des hommes et des femmes. »

Sur le web

  1. David Post est actuellement chercheur associé au Cato Institute, il était auparavant professeur à la Beasley School of Law de la l’University Temple.
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