« Sur les traces de nos peurs » de Georges Duby

Peurs d’hier, peurs d’aujourd’hui. Un petit ouvrage de Georges Duby réédité en pleine période de confinement. Comme un clin d’œil de l’Histoire.

Par Johan Rivalland.

Cette réédition est celle d’un recueil relatant une série d’entretiens accordés par le médiéviste Georges Duby à Michel Faure et François Clauss pour L’Express et Europe 1 en 1994.

Le sujet est les peurs du Moyen-Âge, en écho à celles qui sont toujours présentes au sein de nos sociétés contemporaines ; à savoir peur de la misère, de l’autre, des épidémies, de la violence et de l’au-delà. Avec, entre autres, un parallèle dressé entre les peurs de l’an 1000 et celles de l’an 2000.

L’intérêt de l’histoire

D’après Georges Duby, les similitudes entre notre époque et celle de l’an Mille au XIIe siècle sont plus nombreuses que les différences du point de vue de l’état d’esprit. Mais ce sont ces dernières qui nous apprennent.

Comme pour les deux siècles qui viennent de s’écouler, il s’agissait d’une période de forte croissance, de progrès matériels fantastiques, de multiplication par cinq ou six de la production agricole et par trois de la population. Le monde évoluait rapidement et la circulation des Hommes et des choses s’accélérait. L’évolution des mentalités était également assez rapide. En revanche, le respect des anciens et plus notoirement le pouvoir de l’Église étaient bien plus marqués.

« Car l’État tel que nous le concevons aujourd’hui n’existait pas. Le droit de commander, de rendre justice, de protéger, d’exploiter le peuple se dispersait parmi quantité de petites cellules locales. Les chefs, ces hommes qui tenaient l’épée en main, l’épée de justice, se sentaient les représentants de Dieu, chargés du maintien de l’ordre que Dieu entend faire respecter sur Terre. »

Et bien sûr, le dénuement matériel était comparable à celui des peuples les plus pauvres d’aujourd’hui. D’où le millénarisme et l’état de faiblesse extrême vis-à-vis des forces de la nature. Pour autant, si des angoisses de fin du monde existaient, comme aujourd’hui pour certains écologistes, l’idée selon laquelle l’approche de l’an Mille aurait suscité une sorte de panique collective relève totalement de la légende romanesque.

Des peurs toujours présentes

Car en effet, l’état de dénuement des populations était tel à l’époque, et la pauvreté le lot commun, que l’on comprend les peurs que la misère pouvait susciter. C’est ce qui faisait aussi que la fraternité y était plus développée. L’entraide et la vie grégaire permettaient de mieux surmonter la difficulté des conditions de vie et les famines.

La peur de l’autre avait pour origine les invasions dont Georges Duby nous rappelle les grandes phases. Un traumatisme pour les populations qui en conservaient des craintes permanentes. Mais ces peurs, nous montre-t-il, vont bien au-delà.

En effet, elles existaient aussi à l’intérieur même de l’espace français, également à l’égard de ceux qui n’appartenaient pas à la communauté chrétienne, pour lesquels il existait bien peu de tolérance, si ce n’est une franche hostilité.

Peurs qui ont débouché trop souvent sur des exactions, des répressions ou des tueries, qui se sont poursuivies jusqu’au XXe siècle avec par exemple les ghettos juifs dont les premiers sont apparus au XIIIe siècle au moment où la croissance refluait, et la Shoah. Et encore aujourd’hui en divers endroits de la planète, parfois ici même, dans une moindre mesure.

Toujours aussi cette recherche des boucs émissaires (Juifs, lépreux, méfiance de l’étranger) ou des punitions du péché lors des épidémies. Dont celle en particulier de la peste noire qui ravage l’Europe durant l’été 1348. Mais aussi de la lèpre, reflet de la pourriture de l’âme de ceux accusés de déviance sexuelle, qui sont isolés ou enfermés.

Aux XIe et XIIe siècles, la violence est surtout le fait de la chevalerie. Et l’Église tente par tous les moyens de la réguler, de la contenir. Pour le reste, la violence urbaine serait moindre que celle que nous connaissons aujourd’hui.

Enfin, Georges Duby regrette que les cérémonies liées à la mort ne soient plus du tout comparables à ce qu’elles étaient en ce temps-là. Qui plus est, l’homme du Moyen-Âge avait la certitude de ne pas disparaître complètement en attendant la résurrection, là où selon lui, la perte du sentiment religieux a fait de la mort une épreuve terrifiante, une bascule dans les ténèbres et l’inconnaissable. La peur a donc changé de nature, passant de celle du jugement, du châtiment de l’au-delà et les tourments de l’enfer à celle de l’impuissance face à son destin.

Quelques points plus contestables

Si dans l’ensemble, le caractère historique des thèmes abordés et les anecdotes relatées concernant le Moyen-Âge sont intéressants, j’ai été moins séduit par les rapprochements avec l’époque contemporaine.

Encouragé en cela par les deux journalistes, Georges Duby dérive trop, à mon sens, vers une mise en cause des manques de « solidarité » dont nous ferions preuve aujourd’hui, selon un lieu commun qui mériterait discussion.

À l’aune de ce que j’ai pu voir développer par d’autres historiens, je récuse en outre cette idée que les Européens auraient gagné à découvrir les richesses culturelles supérieures des civilisations envahies lors des Croisades, grâce auxquelles nous aurions tant appris en redécouvrant notamment les écrits de nos ancêtres de l’Antiquité.

C’est là que la construction de ces entretiens et la tentative de parallèles avec aujourd’hui me semblent bien artificielles et un peu trop caricaturales.

Et que dire de ce parallèle plus qu’excessif, même incongru, entre le rejet des lépreux au Moyen-Âge et des malades du Sida ces dernières décennies, même si quelques réactions négatives ont pu exister au milieu des années 1980 ?

Ou de cette idée qui me laisse pantois, selon laquelle nos politiques seraient bien avisés aujourd’hui d’examiner la société du Moyen-Âge et de s’en inspirer pour institutionnaliser les bandes dans les banlieues actuelles, en leur accordant une vraie structure contrôlable.

Quand on lit dans la page qui précède que ces bandes (une par village) étaient laissées libres de libérer leurs pulsions dans leur ville et en particulier en s’en prenant aux femmes en situation marginale ou mal intégrées à leur famille, rite du viol collectif à la clef, je m’interroge sur cette idée qui aurait mérité quelques explications…

Décidément… je ne connaissais de Georges Duby que le nom et la renommée certainement pas usurpée, je ne l’avais encore jamais lu, mais ces partis pris excessifs ne m’en donnent pas vraiment l’envie.

Tout au moins n’était-il pas forcément judicieux qu’il sorte trop souvent du champ de recherche et de connaissance qui était le sien pour deviser sur des comparaisons pas forcément opportunes avec l’époque présente.

 

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