L’effondrement des sociétés complexes, de Joseph Tainter

L’objectif du livre L’effondrement des sociétés complexes (1988) de Joseph Tainter est de fournir un cadre d’explications applicable aux effondrements passés et aux probables effondrements futurs.

Par Charles Castet.

Selon Joseph Tainter, la complexité se juge au degré de différenciation/spécialisation horizontale et à la hiérarchisation verticale et se mesure en termes relatifs à l’époque et à la zone géographique analysée.

Cette thèse s’applique aussi bien à l’Empire romain qu’aux Mayas, ou bien aux Anasazis qui vivaient dans le canyon de Chaco. Par extension elle s’appliquerait également aux régimes politiques contemporains.

Critique du processus d’effondrement

Dans le premier et le second chapitre, Tainter ne donne pas de définition absolue du processus d’effondrement. Il décrit cette chute par un ensemble de symptômes : une diminution de la stratification sociale, une moindre spécialisation économique, un contrôle de l’État de plus en plus lâche, moins des épiphénomènes tels que l’architecture monumentale, la réduction de la taille géographique des territoires contrôlés par des entités politiques.  

L’auteur critique les précédentes théories de l’effondrement comme trop centrées sur les faits plutôt sur l’analyse de la logique de leur enchaînement. Il présente onze théories qu’il réfute une par une. Sans citer les onze réfutations, en voici trois :

La raréfaction des ressources naturelles 

Le problème de cette thèse est qu’elle postule qu’une société complexe peut contempler, par exemple, une déforestation massive sans réaction collective (comme sur l’île de Pâques), sans prendre d’action corrective. Or, les sociétés complexes, dotées de structures administratives ou non-étatiques qui permettent l’expression d’une action collective, sont conçues pour régler des problèmes tels que la diminution des ressources (la phase Hohokam et Civano dans le Sud-Ouest des États-Unis). La dégradation de l’environnement a renforcé la complexité de la société locale. 

Les conflits avec d’autres sociétés complexes 

Tainter la réfute car les preuves factuelles sont contradictoires et n’expliquent pas la chute de l’Empire romain, vaincu militairement par des sociétés beaucoup moins complexes ; encore une fois la complexité est une notion relative à l’époque et aux sociétés avoisinantes, il ne s’agit pas d’un absolu.

Les théories mystiques 

Tainter voit trois principaux problèmes dans ces théories : l’utilisation d’analogies tirées des cycles biologiques (croissance et déréliction), la dépendance envers les jugements de valeurs, les explications par la référence à des intangibles. En liminaire, les théories mystiques qui sont le mieux exprimées dans les œuvres de Toynbee et de Spengler, si elles sont séduisantes d’un point de vue littéraire, n’ont pas de valeur scientifique et empirique.

La théorie des rendements décroissants

Le principe économique utilisé par Tainter pour sa théorie générale de l’effondrement est celui des rendements décroissants, il écrit que « complexity as a strategy becomes increasingly costly and yields decreasing marginal benefits ». Cet axiome est ensuite dérivé en quatre théorèmes :

  1. Les sociétés humaines sont des organisations servant de cadre à la résolution des problèmes.
  2. Les systèmes socio-politiques ont besoin d’énergie pour leur maintenance.
  3. L’augmentation de la complexité apporte avec elle une augmentation des coûts par habitant, entendus comme coûts de prestations, maintenance.
  4. L’investissement dans la complexité comme moyen de résolution des problèmes finit toujours par atteindre un point où les rendements sont décroissants.

Comment reconnaître le moment où l’on atteint le cas décrit au théorème 4 ? 

  1. L’augmentation de la taille et la spécialisation des bureaucraties.
  2. Le coût cumulatif des solutions pour résoudre les problèmes posés par 1)
  3. L’augmentation du coût du maintien de l’ordre et de la paix sociale.
  4. L’augmentation de la pression fiscale pour payer le 2) ainsi que le 3) 
  5. Agrandissements des investissements de l’autorité centrale dans des activités ayant pour fonction de confirmer la légitimité du gouvernement (travaux publics, santés, pains et cirques) pour combattre l’impopularité due au 4)

Tainter discute l’interaction de ces 4 théorèmes à travers plusieurs exemples de sociétés complexes dans des domaines aussi variés que l’agriculture, la santé, l’éducation et le contrôle socio-politique à l’aide de nombreux ensembles de données. Particulièrement troublante est sa théorie des rendements décroissants dans l’éducation : celle-ci ne crée pas de la richesse, c’est en réalité l’inverse. 

L’inconvénient de ces ensembles de données (outre qu’ils commencent à être datés) est de manquer de commentaires, ce qui empêche le lecteur de juger de la pertinence de la théorie générale de l’auteur et de la solidité des quatre théorèmes développés. 

La preuve par l’exemple

Après avoir détaillé sa théorie générale sur certains aspects de la société issue de la révolution industrielle, Tainter décrit l’effondrement de trois sociétés anciennes : l’Empire romain, les Mayas, et la société du canyon de Chacoa situé dans le sud-ouest des États-Unis.

À travers ces cas, il fait les observations suivantes : l’augmentation des coûts arrive relativement tardivement et précède l’effondrement. Elle est supportée par une population de plus en plus restreinte et déjà affaiblie par des rendements décroissants, et les peuples situés à la périphérie deviennent prédominants suite à l’effondrement des sociétés anciennes et plus complexes.

Sous sa forme monarchique, républicaine puis impériale Rome aura vécu plus de mille ans. Cependant le déclin démarre à partir de la mort de Marc-Aurèle et sur une période d’environ 140 années.

Comment Tainter décrit ce processus ? Durant ces 140 ans, l’Empire romain a dû faire face à la nécessité de faire fonctionner son organisation par sa propre production, sans compter sur de nouvelles conquêtes qui finançaient jusqu’alors le renforcement de sa complexification (administration, réseau routier).

Lorsqu’il n’a pu continuer à financer sa complexification par de nouvelles conquêtes, il a dû augmenter sa pression fiscale pour maintenir le même niveau d’organisation et assurer la sécurité de territoires vastes à complexifier, empêchant ainsi l’émergence de cette nécessaire production intérieure.

Plus la pression était forte et l’hétérogénéité de population importante, plus il a dû faire face à des comportements asociaux et à une dégradation du civisme. Pour la compenser, il a dû renforcer son appareil administratif, son armée, augmentant les coûts. C’est une boucle de rétroaction négative.

L’effondrement n’est pas un chaos

Selon Tainter la rapide expansion de Rome a été facilitée par des boucles de rétroactions positives (conquête => infusion de ressources) qui deviennent par la suite négatives, lorsque le quatrième théorème exposé plus haut commence à s’appliquer. L’organisation devient coercitive et toute puissante.

Le transfert de la communauté de proximité au marché, puis du marché à l’État, est une tendance lourde d’une société en voie de complexification. Mais aujourd’hui comme dans le passé les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Lorsque les charges et taxes augmentent et que l’État, en contrepartie, ne peut plus fournir le même niveau de prestation, l’incivilité augmente aussi et les coûts de fonctionnement de l’État en sont encore augmentés, ce qui rétroagit sur tout le reste (on en revient aux 4 théorèmes) : maîtrise des frontières, lutte contre le crime organisé, délinquance, efforts pour échapper à l’impôt, baisse du niveau de l’enseignement, dégradation des compétences.

À partir de l’application de sa théorie des rendements décroissants et de ses implications, Tainter écrit que l’effondrement n’est pas une chute dans un chaos primordial mais un retour à une complexité moindre.

Une manière naturelle des sociétés humaines de se débarrasser de complexités injustifiées, « un processus d’économie ». Donc pour ces sociétés tombant sous le poids de leur complexité, l’effondrement peut être la réponse la plus appropriée.

Dans les cinq derniers siècles, des grandes puissances sont apparues puis ont disparu mais la civilisation européenne a continué sans interruption. Car l’effondrement se déroule dans une vacance du pouvoir, si les États voisins sont plus ou moins égaux en puissance, mais pas forcément en complexité, à l’État sous pression, celui-ci sera annexé. Le régime changera, mais le système survivra sous une autre forme. 

On peut appliquer ce raisonnement aux aspects significatifs des sociales-démocraties occidentales, à savoir la Sécurité sociale, l’État-providence ; contestés sur leurs coûts et leurs principes, mais dont on oublie qu’ils sont voués à être historiquement réversibles.

Cette réversibilité serait positive, car leur effondrement pourrait laisser la place à une fragmentation du pouvoir régalien et une dispersion par une dévolution du pouvoir fiscal à des entités beaucoup plus petites auxquelles la société civile peut plus facilement demander des comptes.

Joseph Tainter, L’effondrement des sociétés complexes, Le retour aux sources, 2013.

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