Alerte : une épidémie autoritaire s’abat sur l’Europe de l’Est

Menottes by Xavier Buaillon(CC BY 2.0) — Xavier Buaillon, CC-BY

75 ans ont été nécessaires pour reconstruire la liberté après la Seconde Guerre mondiale, seulement trois semaines auront suffi pour la mettre à genoux. 

Par Maria Chaplia, associée aux affaires européennes au Consumer Choice Center.

À travers l’Europe, la lutte contre le coronavirus est utilisée sans retenue pour affaiblir la démocratie face à l’autoritarisme, principalement à l’Est où les gouvernements remettent en question la liberté de la presse et la liberté d’expression.

Pourquoi la liberté d’expression est-elle importante en temps de crise

La liberté d’expression nous protège d’abord des abus de pouvoir et de l’impunité des gouvernements en protégeant la presse d’investigation et les lanceurs d’alerte.

En outre, en permettant aux citoyens d’exprimer librement leurs préoccupations elle leur permet d’agir sur les priorités du pouvoir. Sans elle, seuls les privilégiés et ceux qui ont de l’influence sur les dirigeants pourraient le faire.

Mais le points qui nous importe le plus en temps de crise est qu’elle réduit les erreurs de jugement et les mauvaises décisions du pouvoir, car personne n’ose dire à un dirigeant autoritaire qu’il se trompe.

Aujourd’hui, il est difficile de trouver un meilleur argument que celui de l’urgence de la santé publique comme alibi pour pousser rapidement un programme autoritaire.

Une vague d’abus d’autorité au sein de l’UE

En Hongrie, le Parlement a voté une loi accordant à Viktor Orban le pouvoir de gouverner par décret pour une durée indéterminée.

Le gouvernement nationaliste peut maintenant emprisonner sans procès toute personne rendant publics des faits qu’il considère soit faux, soit « nuisibles à la défense efficace » de la santé publique, soit susceptibles de créer « une confusion ou une agitation » liée au coronavirus. Un tel pouvoir discrétionnaire accordé au gouvernement Orban est une condamnation à mort pure et simple de la liberté d’expression en Hongrie.

Viktor Orban a choisi la bonne cible en s’attaquant à la liberté d’expression. Même si l’on prétend que ces lois seront allégées, et non supprimées, une fois la pandémie éloignée, l’histoire récente et le bilan de Viktor Orban suggèrent le contraire. Depuis sa victoire en 2010, il a progressivement augmenté le contrôle de l’État sur les médias, jusqu’à supprimer toute opposition et anéantir les mécanismes institutionnels d’équilibre du pouvoir. Selon lui, un État ne doit pas nécessairement être libéral pour être démocratique.

Les élections libres sont une caractéristique essentielle mais non suffisante des régimes démocratiques. Une véritable démocratie ne peut exister sans droits civils et, en particulier, le droit de résister, que ce soit par des manifestations, la liberté d’expression et celle des médias.

En Serbie, le décret du gouvernement sur la centralisation des informations lors de la crise du coronavirus a abouti à des arrestations. Ana Lalić, une journaliste serbe, a été arrêtée le 1er avril, après avoir révélé une pénurie d’équipements médicaux de protection pour le personnel d’un centre médical serbe. Elle a été accusée d’avoir provoqué des troubles publics en diffusant de fausses nouvelles pendant l’urgence.

En Pologne, le ministère polonais de la Santé a rendu illégal l’émission d’avis indépendants de consultants médicaux sur la situation épidémiologique, l’état des hôpitaux et les méthodes de protection contre les infections. Évoquer la pénurie d’équipements de protection peut coûter son emploi à un médecin polonais.

En Slovénie et en République tchèque les gouvernements ont annoncé qu’ils mettaient fin à la présence des journalistes lors des conférences de presse officielles. Selon le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, Dunja Mijatović, un journaliste slovène qui avait demandé des informations sur les mesures adoptées par le gouvernement pour faire face à la pandémie a été la cible d’une campagne de diffamation de la part des médias proches du parti politique qui dirige la coalition gouvernementale.

La Russie donne le pas

Malgré le nombre croissant de personnes infectées en Russie, le président Poutine continue de faire pression pour un vote national sur la réforme constitutionnelle en avril (sous réserve de report) qui pourrait lui permettre de rester au pouvoir jusqu’en 2036. Il est fort probable qu’il l’obtiendra car, à l’instar de la direction choisie par la Hongrie, s’élever contre le gouvernement fait automatiquement de vous un délinquant.

Lorsque les individus sont poussés à faire le choix entre protéger leur vie ou celle de leurs proches et poser un acte de résistance politique, la plupart opte pour le silence. L’idée même d’une telle alternative est inhumaine, manipulatrice et, en fin de compte, conduit à la disparition des gouvernements qui l’ont appliquée.

Ardent admirateur des mesures prises par la Chine pour endiguer le coronavirus, Poutine a eu recours à des méthodes purement et simplement totalitaires. Deux personnes ont déjà été condamnées à des amendes pour avoir diffusé de « fausses » informations sur le coronavirus. Les libertés civiles, déjà très peu nombreuses en Russie, sont extrêmement menacées.

Ne pas baisser la garde

Il existe une raison simple pour laquelle les gouvernements autoritaires investissent autant dans la propagande. La racine même de leur pouvoir réside dans des récits artificiellement créés et effroyablement puissants diffusés en boucle et à la censure de toute voix dissidente. La liberté d’expression est à la démocratie ce que les droits de propriété sont à l’économie. La monopolisation de l’un ou l’autre entraîne des perturbations.

Nous sommes par conséquent dans une impasse.

D’une part, cette pandémie pourrait nous dissuader de prendre exemple sur le monde non libre et ses tactiques.
D’autre part, le cauchemar de l’urgence pourrait devenir notre réalité permanente en donnant carte blanche aux gouvernements dans l’application de lois contraignantes.

Espérons que tout ira pour le mieux, mais soyons prêts à riposter si le pire se produisait. La démocratie est ancrée dans la liberté d’expression et des médias et nous devons la défendre à tout prix.

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